Boualem Sansal : « Le français, parlons-en »

Lu par Nicolas Saudray
Mars 2023

          Boualem Sansal s’est jeté dans la gueule du loup.  Venu en France pour soigner sa femme, il y était assez tranquille. Il venait d’ailleurs d’obtenir la nationalité française. Pourquoi être rentré en sa première patrie, en sachant qu’il aurait de sérieux ennuis ? Officiellement, ce que les autorités algériennes lui reprochent, c’est une déclaration imprudente, selon laquelle l’Oranie aurait appartenu dans le passé au Maroc. Mais elle est sans conséquence, car le Maroc ne revendique rien de ce côté. Les vrais griefs sont autres : les critiques du régime algérien multipliées par cet auteur, et sa déclaration d’athéisme.

     Né en 1949, Boualem Sansal a été élevé à Belcourt, quartier d’Alger, comme Albert Camus. Ingénieur de l’Ecole nationale polytechnique d’Alger, docteur en économie, il a occupé de hautes fonctions au ministère de l’Industrie. Venu tard en littérature, il a remporté avec ses romans de vifs succès, surtout en France, mais aussi, dans une certaine mesure, en son pays natal. 2084, qui lui a valu en 2015 le grand prix du roman de l’Académie française, s’inspire par son titre du 1984 d’Orwell : c’est un tableau d’un pays soumis à une dictature étouffante, ressemblant à l’Algérie sans qu’elle soit nommée. Allah et Mahomet y sont présents sous des appellations transparentes.

Avant son récent séjour en France, Sansal vivait en famille à Boumerdès, station balnéaire très construite de la Grande Kabylie, où son épouse enseignait les mathématiques. Il avait failli disparaître dans un séisme en 2003.

Son essai « Le français, parlons-en », paru en octobre 2024, est son dernier ouvrage avant son retour, sous le nom de Boualem Sansal,  écrivain francophone à la retraite en recherche d’une vraie espérance. Un testament ? Plutôt un livre d’humeur. N’y cherchons aucune argumentation construite. Moult sujets sont effleurés, la mondialisation, l’islam, les mathématiques…

Le langage est quand même la préoccupation principale. L’auteur raille les efforts du régime algérien actuel pour éliminer le français, cette langue qu’une histoire difficile à effacer a apportée à l’Algérie. Il rappelle ironiquement feu le président Bouteflika, qui maniait à la perfection notre imparfait du subjonctif.

D’ailleurs, estime notre auteur, le berbère est au moins aussi légitime que l’arabe. Jadis, les habitants de l’Algérie actuelle avaient un ancêtre symbolique, Mazigh, l’homme libre (avec un gh prononcé comme un r doux). Ils parlaient la tamazight, langue de Mazigh (le double t étant, dans tous les idiomes berbères, une marque du féminin). Bientôt, prophétise-t-il sans trop y croire, l’Algérie reprendra son nom de Tamazgha, le pays des hommes libres, et les Algériens redeviendront des Imazighen, les enfants de Mazigh. Je suis séduit, tout en voyant une difficulté : le Moyen Atlas marocain, jusqu’aux faubourgs de Meknès, est lui aussi peuplé d’Imazighen qui parlent la tamazight.

Revenons au français. Une langue originale, et non latine, soutient Sansal. Le lecteur sursaute. Notre vocabulaire ne provient-il pas, pour l’essentiel du latin ? On me permettra de voler au secours de l’audacieux. Les Romains formaient librement leurs phrases, en fonction de l’effet qu’ils voulaient produire. Ils ne connaissaient pas notre ordre logique sujet-verbe-complément, que nous avons « vendu » aux Anglais. Les Allemands, avec leurs rejets à la fin, obéissent à un autre ordre. En arabe, le verbe vient en tête… Chacun sa manière.

S’inspirant de Notre-Dame, Sansal suscite une nouvelle sainte, Notre-Langue. Nous sommes  en tout cas réconfortés, alors que le français est piétiné tous les jours, et que les publicitaires nous accablent de mauvais anglais, de voir un natif d’un pays du Sud écrire presque aussi bien que Voltaire.

Le livre : Boualem Sansal, Le français, parlons-en !  Éditions du Cerf, 2024,              190 pages, 19 €