Les 101 romans préférés

Sondage commenté par Nicolas Saudray

Dans son numéro du 28 décembre 2019, Le Monde a publié la liste des 101 romans préférés de ses lecteurs. Portant sur vingt-six mille personnes, ce sondage mérite d’être pris au sérieux. Mais, fondé sur le volontariat, il ne reflète que les opinions les plus affirmées.

Premier, Harry Potter, favorisé par deux illusions d’optique. Primo, l’auteure, J.K. Rowling, ne joue pas dans la même cour que Balzac ou Tolstoï, et n’est pas lue aux mêmes âges. Elle a pour véritable concurrent Tintin, absent de la compétition car en bandes dessinées. Secundo, il s’agit de la collection complète d’Harry Potter, alors que la plupart des autres auteurs concourent livre par livre, et recueillent donc, pour chacun, moins de suffrages. Si Jules Verne, par exemple, avait été présenté pour l’ensemble de son œuvre, il aurait sans doute figuré dans le palmarès en bonne place, alors qu’il brille par son absence.

Numéro 2, Céline, Voyage au bout de la nuit. De façon surprenante, en cette époque où l’on juge volontiers les auteurs plutôt que leurs livres, son comportement durant l’Occupation ne lui a pas nui.

Numéro 3, Proust, pour l’intégralité de la Recherche. Considérant l’originalité du propos et la force de la création, j’aurais été tenté de le placer en tête, ex-aequo avec de la Comédie humaine, à prendre elle aussi dans son intégralité et non feuille à feuille.

Numéro 4, Garcia Marquez, Cent Ans de Solitude. Je lui reconnais la virtuosité, le sens de la couleur. Il m’a néanmoins laissé, au bout de quelques centaines de pages, le souvenir d’un jeu de guignol grimaçant.

Numéro 5, Tolkien, Le Seigneur des Anneaux. Œuvre puissante, mais d’un manichéisme un peu trop facile. A bénéficié, pour son rang de classement, de son anniversaire, célébré par les médias.

Numéro 6, Orwell, 1984. Un grand bouquin, dont l’audience actuelle peut toutefois paraître paradoxale, car l’échéance fixée par l’auteur est passée depuis trente-cinq ans, et ses prévisions ne se sont pas réalisées, du moins en Occident. Les lecteurs jouent à se faire peur.

Numéro 7, Camus, L’Étranger. L’ouvrage chéri des enseignants. Efficace à la première lecture, moins vraisemblable à la deuxième. Je préfère, du même auteur, ses souvenirs de jeunesse, publiés à titre posthume sous un mauvais titre, Le Premier Homme. Mais ce n’est pas un roman.

Numéro 8, Albert Cohen, Belle du Seigneur. Roman peu crédible, à mon humble avis. Précédemment, l’auteur avait fait mieux, avec Solal.

Numéro 9, Hugo, Les Misérables. Encore du manichéisme. Je préfère Quatre-Vingt Treize.

Numéro 10, Romain Gary, La Promesse de l’Aube. Intéressant. Fallait-il le placer si haut ?

Le Monde nous indique que 48 des 101 romans ont été écrits en français, et que 32 sont traduits de l’anglais, dont une douzaine inconnus de moi (science-fiction, romans de gare). Cette forte influence anglo-saxonne n’est pas nouvelle, mais excessive, eu égard à la variété et à l’intérêt de ce qui se fait dans le monde. Deux Allemands seulement : le Parfum de Patrick Süskind (n° 40) et la Montagne magique de Thomas Mann (n°73), dont je me demande d’ailleurs combien de votants l’ont vraiment lue. Pas trace du Tambour de Günter Grass ! Il serait temps que les Français s’intéressent à la culture de leur voisin le plus peuplé, d’autant qu’il va rester, lui, dans l’Union européenne. Je note aussi, du côté de l’Italie, l’omission collective du Guépard.

Les Russes tirent honorablement leur épingle du jeu, sauf Soljénitsyne, exclu. Déjà passé de mode !

Stendhal et Flaubert sont assez bien placés. Balzac n’arrive qu’au 76ème rang, avec son Père Goriot. Sans doute ses descriptions, pourtant attachantes, lassent-elles les lecteurs. Rien de Mauriac, de Montherlant, de Bernanos, de Gide, de Martin du Gard (malgré les séries télévisées), ni de Giono ou de Sartre.

Deux bonnes nouvelles, quand même, dans cette désolation. Julien Gracq vient au n° 37, avec son Rivage des Syrtes. Et malgré le battage médiatique, Houellebecq se trouve relégué à la 68ème place, avec ses Particules Élémentaires (qui me sont tombées des mains).

Si nous examinons maintenant les dates de parution, une certaine préférence pour l’immédiat apparaît. 17 romans sont postérieurs à l’an 2000, ce qui est beaucoup pour un siècle à peine commencé. À l’opposé, seuls Don Quichotte et les Liaisons Dangereuses remontent avant 1800. Manquent à l’appel, entre autres, Gargantua et Pantagruel  (dont les lecteurs, qui les connaissent, ont peut-être oublié qu’il s’agit de romans), la Princesse de Clèves (foudroyée, il est vrai, par Nicolas Sarkozy), les Voyages de Gulliver (pourtant portés plusieurs fois à l’écran), Candide, Manon Lescaut (bien plus alerte et vivante que les Liaisons), enfin Werther (je n’ose même pas évoquer la Nouvelle Héloïse).

Mais ce n’est qu’un jeu. Ne suivons pas les moutons de Panurge.

Deux ouvrages de Julian Barnes

Lus par Nicolas Saudray – Janvier 2020

En ce temps de Brexit, il n’est pas mauvais de se plonger dans deux livres du plus francophile des écrivains britanniques, Julian Barnes (né en 1946). Ma découverte de son superbe Homme à la robe de chambre rouge, qui vient de paraître en anglais, m’a donné l’idée de remonter à l’ouvrage qui l’a rendu célèbre trente-trois ans plus tôt, Le Perroquet de Flaubert.
Rétablissons l’ordre chronologique. Flaubert’s Parrot, publié en 1984, traduit en 1986, reçoit le prix Médicis Essais. Il avait pourtant été présenté en France comme un roman. Une œuvre inclassable, à vrai dire, peut-être aux deux tiers vraie, et dont le reste, imaginaire, rejoint une vérité supérieure.
Le titre se réfère à l’oiseau empaillé qui tient compagnie à la vieille servante, dans le « conte » poignant de l’écrivain normand, Un Cœur simple. Le narrateur est un médecin, comme le père et le frère de Flaubert. Mais britannique, ce qui change tout. En ce personnage vieillissant, veuf, un peu bougon, toujours ingénieux, un Julian Barnes encore jeune s’est caricaturé lui-même. Ce porte-parole entreprend de retrouver le précieux volatile. Quête dérisoire, car il en aperçoit au moins cinquante dans les musées locaux, et ne sait quel est le bon. Par parenthèse, les mots parrot et perroquet viendraient de Pierrot.
Cette recherche est surtout le prétexte d’une enquête sur les mille petites absurdités qui ont jalonné le parcours de Flaubert, et d’une esquisse de certaines virtualités restées irréelles. Le narrateur n’hésite pas à nous livrer de fausses citations de l’écrivain, et plus d’un lecteur a dû s’y laisser prendre, car elles sont bien trouvées. Par exemple celle-ci : Je ne suis qu’un lézard littéraire, qui se prélasse tout le jour sous le soleil de la Beauté. Sans doute notre Gustave a-t-il eu des pensées de ce genre, mais il n’a pas osé les écrire. Le Britannique ose à sa place.
Il ajoute ses propres réflexions, dont certaines vont loin. Épilepsie : stratagème permettant à l’écrivain Flaubert d’échapper à une carrière conventionnelle, et à l’homme Flaubert d’échapper à la vie. Il convoque l’insupportable Louise Colet, sa maîtresse épisodique pendant une décennie, plus âgée que lui de onze ans. À présent, personne ne la lit, mais elle a reçu quatre prix de l’Académie française, dont la valeur monétaire était largement supérieure à celle d’aujourd’hui. Le narrateur découvre que Flaubert, dans son ermitage des environs de Rouen, a eu une servante anglaise ; d’où aussitôt l’ébauche d’un roman. Il nous assure que l’auteur de Salambô a réellement rencontré un mouton à cinq pattes. Il note aussi que le romancier, à la dernière ligne de Madame Bovary, se moque de la Légion d’Honneur décernée à Homais, mais, une dizaine d’années plus tard, accepte cette même décoration de Napoléon III. Sans cesse, le détail insolite ou risible est tiré de l’ombre.
Au terme de tout cela, un Flaubert fantomatique se dessine, maladroit, malheureux, attendrissant. À quoi bon ? L’écrivain professait que l’homme doit s’effacer devant son œuvre. Et au fond le narrateur, malgré ses investigations, partage cette doctrine. La biographie n’est donc qu’un jeu ; il ne faut pas la prendre au sérieux.
Bien que Barnes ait la modestie de ne pas se comparer à Sartre, le rapprochement vient à l’esprit. L’existentialiste a consacré dix ans de recherches à Flaubert. Il a voulu tout savoir, tout reconstituer, tout intégrer à ses propres théories. Le résultat est un monstrueux échec : trois gros volumes (Gallimard 1971-72), totalisant des milliers de pages, mais inachevés, et dont, pour l’honnête homme, il ne reste rien. Même le titre, L’Idiot de la famille, peine à convaincre. Gustave était un jeune homme plutôt prometteur, doté d’un physique de Viking, et quand il paraissait au théâtre de Rouen, tous les regards se tournaient vers lui. C’est la découverte de son épilepsie, à vingt-trois ans, qui l’a convaincu de se retirer du monde et de se dissoudre dans son œuvre. À cet égard, Barnes est l’anti-Sartre.

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L’idée de son livre actuel lui est venue en voyant, dans un musée américain, un remarquable portrait du docteur Pozzi par Sargent : vêtu d’une robe de chambre écarlate, très soigné, un personnage d’opéra jette un regard méphistophélique, et crispe ses doigts un peu crochus. Mais ce rationaliste, ce défenseur de bonnes causes (dont celle de Dreyfus) n’a rien à voir avec Satan.
D’après une petite recherche de ma part, les Pozzi, protestants suisses, viennent de la vallée de Poschiavo, dépendante des Grisons, et alors pauvre. Le grand-père du docteur s’établit à Agen comme pâtissier. Son père est pasteur à Bergerac. Le médecin Samuel Pozzi (1848-1918) est l’élève, à Paris, de Broca, puis, à Édimbourg, de Lister. Intéressé d’abord par la traumatologie, il devient l’un des gynécologistes les plus réputés de son époque ; son traité sur ce sujet est traduit dans les principales langues européennes. Il effectue des tournées triomphales aux États-Unis. L’un de ses assistants n’est autre que Robert Proust, frère cadet de Marcel et propriétaire d’une énorme moustache.
Mais, de même que le perroquet n’était qu’un prétexte à une randonnée en terre flaubertienne, la reconstruction du docteur Pozzi est surtout un prétexte à une promenade impressionniste et humoristique à travers la Belle Époque, dont l’auteur connaît les moindres détours. En effet, le grand séducteur qu’il nous présente multiplie les idylles avec des actrices, dont Sarah Bernhardt, et avec des femmes du monde – jusqu’à faire le malheur de son épouse et de ses enfants. Sa position professionnelle au centre de la haute société lui vaut l’amitié des personnages les moins prévisibles.
Trois d’entre eux émergent du livre – trois esthètes, chacun à sa manière. D’abord Robert de Montesquiou, mentor de Proust, et dont Barnes publie l’impressionnant portrait par Whistler (qui lui rend mieux justice que le tableau maniéré de Boldini). Ensuite, le prince Edmond de Polignac, compositeur de musique à ses heures (il croit avoir inventé une gamme octatonique) ; ruiné, il épouse sur le tard la fameuse Winnaretta Singer, fille du roi des machines à coudre, d’où les concerts Polignac, réservés à une étroite élite, et la fondation Singer-Polignac. Enfin Jean Lorrain, l’un des chroniqueurs les mieux payés de Paris (il écrit dans le Journal, quotidien à grand tirage), inlassable colporteur de ragots, éthéromane et duelliste impénitent.
Les anecdotes fourmillent. En voici une. Au printemps de 1871, durant la Commune, une balle perdue manque de tuer le docteur Proust, brillant praticien (comme plus tard Pozzi). Sa femme, enceinte, est fortement choquée. Quelques mois plus tard, elle accouche d’un petit Marcel. Barnes s’en tient là, mais je me permets de formuler une hypothèse à sa place : la psychologie complexe du futur écrivain ne résulte-t-elle pas, pour partie, de cet accident ?
À la veille d’une batterie de lois sociales, la supposée Belle Époque était encore dure envers le petit peuple. Ce sujet a été traité par d’autres. Barnes, écrivain lui-même, s’est limité à l’ « élite » littéraire, artistique et mondaine. En ce domaine, après les derniers volumes du Journal des Goncourt, après les biographies de Marcel Proust par George D. Painter et par Ghislain de Diesbach, on pouvait croire que tout avait été dit. Barnes prouve le contraire avec élégance. La mine est encore ouverte, pour qui sait y faire.
Notre auteur ne nous dit presque rien de la carrière politique de son héros. Samuel Pozzi a été sénateur de la Dordogne pendant cinq ans, de 1898 à 1903. Il figurait au groupe de la Gauche et de l’Union Républicaine : des modérés, débordés sur leur gauche par les radicaux. Cette position antimonarchiste et assez anticléricale ne diminuait en rien son crédit auprès des duchesses. Mais le docteur, pris par ses responsabilités de directeur d’hôpital, par ses mondanités, par ses recherches d’objets d’art pour ses collections, n’avait guère de temps à consacrer à ses fonctions de parlementaire. Aussi a-t-il pas été réélu, alors qu’au Sénat, on est généralement reconduit, tant qu’on n’a jugé que l’heure de la retraite était venue.
Durant la Première Guerre mondiale, le Dr Pozzi est mobilisé à la tête de son hôpital, avec le grade de lieutenant-colonel. Il n’a pas le bonheur de voir la fin du conflit. En juillet 1918, un de ses patients civils, mécontent de ses soins, l’abat à coups de revolver. Ainsi finit celui que, malgré ses défauts domestiques, nous pouvons considérer comme un juste. Quelques années plus tôt, un autre praticien du même hôpital avait connu le même sort.
Catherine Pozzi, fille de Samuel, passionnée, tuberculeuse, perturbée par les frasques de son père, est mal mariée à Édouard Bourdet (alors célèbre auteur dramatique, aujourd’hui bien oublié). Puis elle devient, pour huit ans, la muse de Paul Valéry. Bien plus tard, en 2005, la publication de son journal est un événement : elle y blâme la prudence du poète (encore attaché à son épouse et à ses enfants) et ses petites manies de vieil homme (comptant onze années de plus qu’elle). Nous en revenons à la problématique du médecin qui cherche le perroquet. Est-il permis de fouiller dans la vie d’un écrivain ? Ne vaudrait-il pas mieux tout brûler ? Catherine est décédée en 1936, neuf ans avant son glorieux amant, mais elle le poursuit dans la mort.
L’édition anglaise du livre de Barnes, seule disponible à ce jour, consiste en un beau volume relié, illustré avec goût et ingéniosité. D’où un excellent rapport qualité-prix. L’auteur a notamment fait appel à la collection de vignettes de Félix Potin : pour chaque tablette de chocolat achetée dans une épicerie de cette chaîne, le client ou plutôt son enfant recevait une petite photo en noir et blanc d’une célébrité contemporaine, française ou parfois étrangère. Cette prime l’incitait à revenir, afin de compléter son album. J’imagine que la firme ne versait aucune redevance à ses héros, ne leur demandait aucune autorisation. Il y en eut, au fil du temps, quelque deux mille, dont le docteur Pozzi immortalisé dans deux attitudes différentes. La gloire distribuée par Félix Potin était pour tous ces gens une récompense bien suffisante.
Barnes conclut son ouvrage par une postface qui proteste contre le Brexit.

Les livres
Gustave Flaubert, Trois contes, disponible en poche, 196 pages, seulement 2,20 euros.
Julian Barnes, Le Perroquet de Flaubert, trad. française 1986, environ 192 pages, disponible en poche (mais avec difficulté).
Julian Barnes, The Man in the Red Coat, Jonathan Cape, 2019, non encore traduit. Disponible notamment à la librairie Galignani, 224 rue de Rivoli, Paris Ier. 270 pages, 27 euros.

Napoléon au Brésil

Décembre 2019
Lu par Jacqueline Dauxois

Le livre de Nicolas Saudray au titre si intrigant, Napoléon au Brésil, n’a rien d ‘un roman bien qu’on y sente la patte du romancier, qu’on y retrouve la qualité d’écriture, l’humour, les phrases à l’emporte-pièce de l’auteur.

Le prétexte : un souvenir d’enfance. Une aïeule raconte au petit garçon qu’un de ses ancêtres, ancien grognard de Napoléon, a construit à Rio-de-Janeiro le premier hôtel de luxe, le plus grand d’Amérique latine, avec bains, baignoire de marbre, pots de chambre d’argent, billards dernier cri, café, restaurant, huîtres et soupe à la tortue. Et puis, surprise, le gendre, qui devait succéder au grognard Louis Pharoux, disparait des radars. De quoi soulever la curiosité d’un enfant, d’un adulte, d’un écrivain confirmé qui se lance sur les traces de ses ascendants au gabarit peu ordinaire.

Nous assistons alors non seulement à la vie retrouvée de Louis Pharoux et des siens, du succès à la faillite, mais au foisonnement d’un contexte haut en couleurs qui ne nous a jamais été raconté : l’exil des soldats de Napoléon au Brésil. Cette Armée de la Loire, qui donc en avait entendu parler ? À travers la vie quotidienne d’une pléiade de Françaises et Français venus chercher fortune de l’autre côté de l’Atlantique, on découvre le Brésil par leur yeux, on éprouve avec eux le choc qu’ils ressentent devant la réalité de l’esclavagisme, on partage avec l’auteur son émotion en découvrant que son ancêtre a employé des esclaves dans son hôtel, sa satisfaction de n’avoir pas hérité un sou de lui – et son déplaisir de raconter une faillite familiale survenue plusieurs générations avant sa naissance.

Les nouveaux arrivants sont confrontés à un autre monde, à des maladies inconnues, des insectes dangereux, des reptiles inconnus dans un décors de rêve à la somptueuse végétation – et ils voient la première femme recevoir son Diplôme de Médecine.
Il arrive à ces exilés de rentrer au pays ou de faire des allers-retours vers la mère-patrie avec une facilité qui étonne. Ceux qui s‘implantent solidement trouvent des repères familiers, boutiques de mode, écoles, églises, congrégations, cours de polka, des spectacles : le cirque, l’Opéra.

Que l’un d’eux soit tenté d’entendre un concert autre que ceux interprétés par les castrats de la Chapelle Impériale, il court prendre des places pour la Muette de Portici d’Auber, pratiquement jamais représenté de nos jours, pour Guillaume Tell de Rossini qui l’est à peine davantage, ou pour la Somnambule de Bellini. Si vous trouvez que la critique du XXIe siècle a la dent dure, ouvrez avec l’auteur un journal du temps. Dans un encadré noir de faire-part de deuil, vous êtes invité à déplorer l’assassinat du Barbier de Séville par Mme Stolz. Qui oserait écrire de nos jours que le maître Rossini remercie toutes les personnes qui ont participé à l’enterrement de son précieux fils le Barbier de Séville ?

On joue au billard, on déguste des huîtres de Carême (quel sens de la publicité !), on suit des processions, on vend et loue des Noirs, on admire la vue des collines et du Corcovado pas encore surmonté par le Christ géant, on voit des esclaves enchainés, d’autres qui portent des sacs de café sur la tête dans ce pays qui sera le dernier à renoncer à l’esclavage. Et surtout, de l’hôtel Pharoux, qui domine le quai Pharoux et fait face à la mer, après avoir caché soigneusement qu’un client s’est suicidé dans sa chambre et qu’un Américain a tué un torero… italien dans le couloir, on suit les mouvements des bateaux de tous les pays, la Belle-Poule, qui accoste an allant chercher les cendres de Napoléon, un autre qui explose, cet incessant va-et-vient qui constitue la vie de Rio-de-Janeiro. Lors de la décadence de la maison Pharoux, la toute jeune Joséphine, fille de Louis et trisaïeule de l’auteur, s’embarque avec son enfant, seule, sans domestique, pour fuir la faillite où s’engloutit son mari.

Ces pages fourmillent de vie, de détails, de couleurs, d’odeurs, on croirait feuilleter un album de cartes-postales anciennes qui s’anime sous nos yeux tant l’auteur, lancé à la découverte de ses ancêtres, donne un reportage vivant et actuel.

Ce seul récit suffirait à attiser l’intérêt, mais le reportage est à double détente, inextricablement lié avec un autre – et c’est la grande réussite de cet ouvrage.
On ne nous avait pas raconté la vie de soldats de la Garde impériale au Brésil, on ne nous avait pas non plus montré les rouages d’une enquête à travers le temps.
Ici, l’auteur ne cache rien. Il raconte qu’il a appris le portugais avant d’entreprendre son voyage pour achever sa documentation, consulter les archives brésiliennes et lire les journaux de l’époque. Il nous raconte son périple d’Archives en Archives, de ville en ville, en France et au Brésil, ses trouvailles inattendues, ses déceptions quand la trace qu’il suit avec le flair d’un chercheur de longue date et l’acharnement d’un historien s’arrête net.

Lorsqu’il trouve les faits, Nicolas Saudray les raconte. Si les faits se dérobent, il formule des hypothèses sans les donner pour certitudes et le récit devient devient interactif.
Cette recherche, commencée avec la lecture des cahiers de sa grand-mère Gabrielle, le conduit à se mettre les mains noires de poussière quand il fouille de vieux documents, l’amène à consulter, sur son ordinateur, seize cents pages du Jornal do Commercio, à devenir addict (c’est lui qui l’avoue ) des petites annonces, à explorer d’innombrables fichiers informatisés en français, anglais, portugais – et les micros-films des mormons jusqu’au jour où, la procédure ayant été changée, les recherches deviennent inextricables.

Les aventures du narrateur se déroulent en simultané avec la vie de son ancêtre et de sa descendance tout le long des générations qui rattrapent l’auteur et c’est de main de maître que Nicolas Saudray a imbriqué l’histoire du passé et la sienne en train de le cerner, avec un art si abouti que le lecteur ne quitte plus le récit de cette double enquête après l’avoir commencée.

Le livre
Nicolas Saudray, Napoléon au Brésil
Editions Michel de Maule, 2019

282 pages, 20 €

Un nouveau regard sur la réforme de l’ENA

Par François Leblond
Ces remarques réagissent à l’article du Monde du 16 décembre 2019 dévoilant, à titre provisoire, les propositions de  Frédéric Thiriez. Elles sont à mettre en rapport avec la note adressée à celui-ci le 6 octobre par la promotion Montesquieu, et publiée ci-dessous à la même rubrique du site.  

 

Je traiterai successivement du respect des règles constitutionnelles et des préoccupations nouvelles qui s’expriment pour le recrutement des hauts fonctionnaires.

1/ Le respect des règles constitutionnelles

Le principe de la séparation des pouvoirs inscrit dans la Constitution oblige à garantir l’indépendance de l’autorité judiciaire. Cela a d’abord pour conséquence d’assurer un recrutement spécifique des magistrats de l’ordre judiciaire. La réaction violemment négative des magistrats à la sortie de leur audition par Frédéric Thiriez est tout à fait justifiée. La juridiction administrative échappe partiellement à cette contrainte, mais son statut doit protéger son indépendance. Il en est de même de la Cour des Comptes – nous devons le rappeler en tant qu’anciens élèves de l’ENA.

Pour l’élaboration de la loi par le Parlement, les administrations centrales concourent à l’élaboration des projets de lois et sont pour cela en relation régulière avec les fonctionnaires des deux assemblées. Il n’y aurait donc pas d’inconvénient à assurer un recrutement commun, à l’inverse de ce qui se passe aujourd’hui, et les passerelles pourraient se développer.

Les changements politiques réguliers intervenus au cours des dernières décennies imposent en France, à l’inverse des Etats Unis et de son spoil système, de lutter contre une politisation de l’administration et de défendre la permanence de l’État, une des bases de  notre Constitution. Cela est vrai pour tous les corps recrutés  par la voie de l’ENA comme pour les autres modes de recrutement des hauts fonctionnaires, notamment ceux des corps techniques. Cela est vrai autant de l’Inspection Générale des Finances, que des  administrations centrales,  du Corps Préfectoral ou du Quai d’Orsay.

Les conditions rigoureuses qui régissent le recrutement par l’ENA sont, aujourd’hui, à ces égards, satisfaisantes et leur remise en cause par un bouleversement de ces  modes de recrutement tel qu’il semble envisagé, ne saurait garantir ce que les pères fondateurs de l’école ont eu à cœur de développer : le respect rigoureux des règles du service public  par ceux qui concourent à l’autorité.

2/ Des préoccupations nouvelles

Lorsque l’ENA a été créée au lendemain de la guerre, la France connaissait une centralisation rigoureuse. L’État était sollicité dans les domaines les plus variés, les préfets étaient l’exécutif du Conseil Général, les administrations techniques de l’État fonctionnaient dans une stricte hiérarchie. Les élus locaux ne pouvaient compter que sur les jeux d’influence pour orienter des décisions en leur faveur.

Des préoccupations nouvelles se sont exprimées, qui  remettent en cause, dans notre République,  l’équilibre entre l’État et les collectivités locales. Les besoins exprimés par les populations ont changé de nature, le développement du territoire n’est pas seulement affaire de l’État. Beaucoup d’interventions qui font l’objet d’une forte demande, sont aujourd’hui de la compétence des collectivités locales : régions, départements, communes et leurs intercommunalités. Les administrations centrales ne sont pas toujours en mesure d’y répondre. Les collectivités territoriales ont des besoins en personnels qualifiés qui exigent des formations sensiblement les mêmes que celles qui sont aujourd’hui données par l’ENA. La première réforme à réaliser est d’ouvrir un nombre de postes important, à la sortie, aux collectivités territoriales, en veillant à garantir à tous les mêmes droits.

La vie économique n’est plus celle du lendemain de la guerre. Les grands secteurs du service public sont souvent assurés par des entreprises privées au personnel  très nombreux, aux compétences variées. Les hauts fonctionnaires peuvent y  exercer un rôle utile, si leur formation inclut les nouveaux défis auxquels notre pays a à faire face. Plutôt que de maintenir une situation dans laquelle ceux-ci attendent plusieurs décennies pour offrir leurs services pour des postes qui ne correspondent pas toujours à leur expérience professionnelle, pourquoi ne pas instituer des allers- retours entre public et privé dès les premières années de fonction publique, avec des règles statutaires qui garantissent le bon fonctionnement du système ? Le secteur privé comprendrait mieux les préoccupations d’intérêt général défendues par la haute fonction publique, et celle-ci s’ouvrirait aux évolutions rapides que connaît l’univers international dans lequel nous vivons.

Pour la mise en œuvre de ces changements, il faut s’appuyer sur ce qui fonctionne bien aujourd’hui.  L’ENA peut avoir de nouvelles ambitions, et s’appeler autrement, pourquoi pas ? Son système de sélection peut être amélioré. Mais on ne raye pas d’un trait de plume une expérience de 75 ans. Cela est aussi vrai des écoles d’application de l’École Polytechnique. Le changement oui, la changite non.

La réception de Proust en Chine

Par Élisabeth Rallo Ditche
Novembre 2019     

Il fallait s’y attendre : la Chine s’intéresse à Proust ! Elle y était d’ailleurs prédestinée. Les railleurs diront que les Chinois, amateurs de complications et de fils coupés en quatre, ont retrouvé l’un des leurs. Les bienveillants feront valoir que les Chinois manifestent, comme Proust, une subtilité rarement atteinte en Occident, et que leur peinture impressionniste, avec ses pans de nuages qui interrompent les paysages, s’apparente aux descriptions de la Recherche.
Élisabeth Rallo-Ditche, longtemps professeur de lettres (comparatiste) à l’université d’Aix-Marseille, a effectué parallèlement un parcours d’auteure, et a contribué à l’organisation du festival annuel de musique d’Aix.

Le site Montesquieu

 

Mademoiselle Jing Zhang est l’auteur d’une thèse – travail exemplaire et immense – soutenue le 30 septembre dernier à l’université de Perpignan et qui sera publiée à Pékin, sur la réception de Proust en Chine. Fort beau sujet, sur qui personne ne s’était encore penché de façon précise et détaillée ! L’ouvrage commence par une passionnante comparaison entre les théories de la traduction en Occident et en Orient qui a soin de montrer combien les points de vue sont différents, ce qui, bien sûr, influence les traductions de Proust. Trois temps dans cette réception et ces traductions : « Proust apparu », « Proust perdu et retrouvé » – et enfin « réécrit ». Toute l’histoire de la réception de Proust est passionnante : et d’abord comment il est découvert, l’engouement pour l’œuvre de l’écrivain français après sa mort.

L’annonce de son décès a été publiée par Mao Dun (1896-1991) écrivain et traducteur connu, en 1923 : le nom de Proust apparaît pour la première fois pour les lecteurs chinois. Sensibilisé aux œuvres françaises, le traducteur veut faire découvrir au public le roman, décrit comme un chef d’œuvre semi-autobiographique – une précieuse et ambitieuse tentative de la littérature moderne, et sa mort est une perte énorme et regrettable pour la littérature mondiale. Mao Dun avait vu juste, mais par un malentendu assez cocasse, il confond certaines œuvres de Proust avec celles de…Marcel Prévost – dont Proust avait horreur, comme il l’a écrit à Reynaldo Hahn ! D’ailleurs Proust lui-même s’est amusé de la confusion : Je suis entièrement inconnu…Quand les lecteurs, chose rare, m’écrivent au Figaro après un article, ils envoient les lettres à Marcel Prévost dont mon nom semble n’être qu’une faute d’impression …. L’absence de sommaire de La Recherche ne facilite pas la tâche des lecteurs et tout cela reste bien obscur pour eux. On ne sait donc pas grand-chose de Proust dans les années 20, ni en Chine, ni même en Europe.

On se met à l’étudier dans les années 30, mais l’admiration n’est pas encore unanime. Ce qu’on dit de son « style », de la difficulté à le lire – la longueur des phrases – est un reproche bien connu et ne concerne pas seulement les lecteurs chinois. Anatole France n’a-t-il pas écrit avec beaucoup d’humour : La vie est courte. Proust est long ? Et certains le trouvent immoral. Dans les années 30 et 40, ceux qui prônent la littérature « sociale » dénigrent Proust et ses défenseurs, ceux qui aiment « l’art pour l’art ». Puis on passe aux toutes premières traductions, dans les années 40. Un article traduit lance l’entreprise : Sommeil et souvenir » Bian Zhilin en 1934 – huit paragraphes du début de Combray, où se trouvent les grands thèmes de La Recherche. Le traducteur respecte la phrase de Proust et sa ponctuation, ce qui est difficile en chinois, et donne un aperçu intéressant mais n’ose s’attaquer à la totalité de l’œuvre. Les critiques et les écrivains commencent à s’intéresser à Proust et à s’inspirer de lui – pour n’en citer qu’un seul, le premier traducteur, Bian Zhilin, dans ses poèmes et son unique roman, Les Montagnes et les Rivières. Les thèmes du temps et du souvenir sont bien sûr les plus retenus.

En ces années-là, la situation de la Chine n’est pas favorable à Proust, qualifié de nihiliste, d’élitiste, de sceptique, dans un contexte politique très éclairant. Les lecteurs cèdent petit à petit au charme du roman, genre peu prisé alors. Mais le rejet de Proust est total de 1949 à 1979 ! La doctrine du « réalisme socialiste » interdit en effet d’étudier ou de lire des auteurs comme Stendhal, Romain Rolland ou Proust, trop individualistes, ou décadents. Durant la période de la « révolution culturelle prolétarienne » (1966-1976), les artistes et les traducteurs sont visés, déportés dans les campagnes pour y devenir paysans. Ils sont parfois persécutés, comme le grand traducteur de Balzac, Fu Lei, qui se suicida. Pendant trente ans, on n’entendit plus parler de Proust.

A partir de 1978, « l’ouverture » se fait et Proust réapparaît : les lettrés se demandent si la littérature chinoise gagne à être confrontée à la littérature étrangère et si elle peut ainsi espérer se renouveler. Le nouveau slogan, dans une grande revue, est alors : La Littérature ne doit pas avoir de zone interdite. On intègre Proust à la littérature du « flux de conscience » et, même si certains le trouvent trop « aristocratique », l’auteur est à nouveau apprécié. Les traductions d’extraits et de chapitres se multiplient de 1979 à 1989 et un projet de traduction intégrale voit le jour en 1985. Un groupe de quinze traducteurs est désigné et travaille pendant huit ans. Malgré les incompréhensions et la difficulté stylistique, la traduction est publiée et permet ainsi enfin de saisir l’œuvre dans sa totalité. L’étape suivante est la traduction des ouvrages critiques sur Proust, comme celui de Jean-Yves Tadié en 1992. Et ensuite viendront les études chinoises sur l’œuvre.

Depuis 2004 on assiste à des retraductions de la Recherche. Les traductions vieillissent et la première est devenue désuète. Xu Hejin et Zhou Kexi (dans les deux plus grandes maisons d’édition de littérature étrangère) décident, chacun de son côté, de reprendre à nouveaux frais l’immense entreprise : les manuscrits sont mieux connus, le texte est mieux établi, les traducteurs connaissent bien le contexte de l’œuvre. La réussite de la traduction de Proust en Chine repose sur le respect du contexte chinois ; il faut, comme l’écrit un critique, inventer un langage approprié pour le texte spécial de La Recherche (Tu Weiqun). Zhou emprunte au lexique d’œuvres classiques pour garder un ton littéraire à sa traduction. Xu use d’une écriture plus libre pour garder la forme de langage de l’auteur français. Les deux traducteurs ont à cœur de montrer la souplesse de la langue chinoise contemporaine, qui peut s’adapter. Les choix des traducteurs semblent viser des publics différents. Xu aime être près de la « réalité » proustienne et illustre par des photographies les endroits décrits, il attire les   lettrés ; Zhou préfère les aquarelles et sa traduction poétique correspond mieux à un large public. Il est bien certain – comme le montre Mlle Jing Zhang – que le transfert en un style unique est impossible. Mais cela importe finalement assez peu : l’essentiel n’est-il pas de donner au lectorat chinois l’occasion d’aller A la Recherche du temps perdu ?

Le vent du Kazakhstan

Par Nicolas Saudray
Novembre 2019

          À peine étais-je rentré d’Istanbul, où l’on parle un turc occidental (voir la rubrique « International » de ce site), que j’ai reçu des nouvelles du Kazakhstan, où l’on parle un turc oriental.

          Ce pays fabuleux, irréel, où les Français vont rarement, s’étire de la Caspienne à l’Himalaya, ce qui lui procure une superficie égale à cinq fois celle de la France, et lui permet de culminer à 7000 mètres. Mais il ne compte que 18 millions d’habitants. C’était une région de steppes, sans culture urbaine. La politique de Khrouchtchev, consistant à mettre en valeur les « terres vierges », lui a valu un afflux de colons extérieurs. Une capitale moderne a poussé. On vient de la rebaptiser Noursoultan (« sultan de lumière ») en l’honneur de Noursoultan Nazarbaïev, qui a exercé le pouvoir, d’une main ferme, pendant trente ans.

          Le Kazakhstan est tombé au pouvoir des tsars, non sans révoltes, durant les XVIIIe et XIXe siècles. Il n’a obtenu son indépendance qu’en 1991, et reste proche de l’ancienne colonisatrice.

          Son économie est fondée sur le pétrole. Mais le pays est aussi devenu le premier producteur mondial d’uranium.

          Durant les derniers temps de l’Union soviétique, les Russes formaient 38% de la population. Beaucoup sont repartis chez eux. Ceux qui restent ne sont plus que 24%. Et d’après les recensements officiels, les Kazakhs sont 63%. Malgré cela, le russe est la langue officielle, et on peut faire carrière sans parler le turc oriental.

        Ces faits expliquent le souci du gouvernement kazakh de sauvegarder la culture du pays. Jusqu’à cette année, la littérature autochtone était, en dehors des frontières, terra incognita. L’article détaillé de Wikipedia sur le Kazakhstan n’en dit pas un mot. Et pourtant, il y a de quoi faire.

         Les autorités kazakhes viennent donc de faire traduire une anthologie de leur poésie, et une anthologie de leur prose dans les six principales langues de l’ONU : l’anglais, le russe, l’arabe, le chinois, l’espagnol et le français. Chacun de ces florilèges groupe une trentaine d’auteurs.

          Ce sont des œuvres de grand air, de chevauchées, de faucons portés sur le poing et d’horizons sans fin. Un vent rafraîchissant, dans nos petites affaires européennes. Le lecteur en a pour son argent.

 

Les livres
Anthologie de la poésie kazakhe, préface de Werner Lambersy, Éd. Michel de Maule 2019, 636 pages, 28 €
Anthologie de la littérature kazakhe (prose), préface d’Hélène Carrère d’Encausse, Éd. Michel de Maule 2019, 760 pages, 32 €

Istanbul hier et aujourd’hui

Par Nicolas Saudray
Octobre 2019

Les lecteurs trouveront ici, non pas un reportage, qu’il m’aurait fallu davantage de temps pour réaliser, mais la relation impressionniste d’un séjour d’une semaine.

Dès l’arrivée, la volonté de puissance se manifeste. Inauguré au printemps  2019, le nouvel aéroport d’Istanbul se veut le plus grand du monde. Il occupe huit mille hectares. Son hall est immense et beau. Sa tour de contrôle en forme de tulipe a reçu un prix international d’architecture. Bien sûr, l’ensemble paraît surdimensionné. Patience. Si le trafic aérien de notre planète poursuit sa folle expansion, Istanbul traitera dans une décennie, nous dit-on, deux cent millions de passagers par an ! La desserte du site par le métro nous est promise pour la fin 2020.

En attendant, il faut rouler une soixantaine de kilomètres vers le sud, sur la rive européenne, dans un paysage ouvert assez récemment reboisé en pins –  avec quelques lacunes.

Lors de ma première visite, en 1974, l’agglomération d’Istanbul comptait quatre millions d’habitants. Aujourd’hui, elle en a seize, contre treize à Paris. Elle a donc quadruplé. Mais la progression va sans doute ralentir, car la fécondité turque est tombée à un niveau proche du taux de remplacement (soit 2 ,1 enfants par femme, à rapprocher du score français de 1,9) ; et l’exode rural ne saurait   se poursuivre indéfiniment.

Par bonheur, les quartiers centraux ont peu changé. La principale innovation – le remplacement par de la pierre des maisons de bois qui caractérisaient la ville – était déjà accomplie il y a cinquante ans. Les petites rues, souvent décaties, conservent un certain charme. Elles sont ponctuées de mosquées sympathiques et discrètes méconnues des guides, chacune avec son modeste enclos funéraire. Mais toutes les berges, côté Asie, côté Europe, sont aujourd’hui des voies rapides, bruyantes, difficiles à traverser pour le piéton. Et une ribambelle de tours a surgi à la périphérie.

Je n’irai pas dans ces quartiers nouveaux, construits de bric et de broc, qui s’étendent à perte de vue. Enfant d’Istanbul et prix Nobel de littérature, Orhan Pamuk les a décrits mieux que je ne saurais le faire. Peu intéressant quand il se consacre à la bourgeoisie mal occidentalisée dont il provient, il se révèle excellent dans ses portraits de petites gens fraîchement sorties des profondeurs de l’Anatolie. Et le dimanche – jour de congé hebdomadaire depuis Atatürk  –  des marées humaines venues de ces faubourgs sans limites inondent les rues du centre, donnant parfois le sentiment qu’on se trouve dans le métro.

Attardons-nous un instant sur Orhan Pamuk, né en 1952. Le remarquable récit de sa jeunesse, traduit en français sous le simple titre d’Istanbul, date de  2003, mais puise sa substance dans la vie des années 1960 et 1970. Ce qui m’a frappé, c’est la mélancolie. Istanbul, ancienne capitale des sultans d’un vaste empire, ancienne ville d’excellence, désormais déchue, fatiguée, croulante. Cette œuvre forme le pendant de celle du génial photographe Ara Güler, d’origine arménienne, disparu en 2018, et qui, durant toute sa carrière, a saisi les profils magiques des coupoles et des minarets enveloppés de brume. Il me semble qu’aujourd’hui, après l’apparition des tours, des voies rapides, des trois ponts suspendus sur le Bosphore, des nouvelles mosquées dont je vais dire un mot, et de l’aéroport mégalomane, ces deux grands nostalgiques ne pourraient plus s’exprimer de la sorte. La ville merveilleuse est repartie d’un nouvel élan, pour le meilleur et pour le pire.

Istanbul, métropole moderne. La mendicité est bien moins répandue qu’à Paris. Et il n’y a pas plus de saleté, sauf dans le bas du quartier de Galata. La Corne d’Or, notamment, dont j’avais conservé un souvenir mitigé, m’a étonné par sa propreté.

Aux yeux du voyageur qui revient après une longue absence, le retour de l’islam se manifeste d’abord par les voiles des femmes. Atatürk les avait sévèrement interdits. À présent, on en voit partout. Mais n’exagérons pas. Ils demeurent nettement minoritaires, et les visages restent à découvert. Très rares sont celles qui réduisent leur visibilité à une fente ménagée pour leurs yeux. Beaucoup de Turques ont préféré devenir blondes et le montrer. Je note aussi qu’on aperçoit souvent, dans un même groupe, des femmes ou des filles voilées et d’autres non voilées ; ce qui me laisse penser qu’il s’agit d’un choix personnel plutôt que d’un mot d’ordre collectif.

De quoi l’Occidental se plaindrait-il ? Quelle idée sotte, de vouloir que tous les pays se ressemblent !

La résurgence de l’islam se traduit également par la construction de nouvelles mosquées. Elles sont légion, surtout dans les quartiers neufs. Je me limiterai à trois d’entre elles – les plus ostensibles. En 2009, à Üsküdar (autrefois Scutari), sur la rive asiatique, la famille Sakir a offert la mosquée Sakirin, dont la particularité est d’être la première et, semble-t-il, jusqu’à présent, la seule, à avoir été conçue par une femme. Il n’y a que deux minarets. Le béton est lisse mais apparent, ce qui, en Occident, serait jugé légèrement désuet. Le mihrab, cette niche orientée vers la Mecque, est cerné d’un énorme sourcil bleu. Une trouvaille.

Autre mosquée, de bonne taille celle-là, bien que limitée elle aussi à deux minarets : elle se construit sur la place Taksim (ou du Réservoir), qui forme, à la rigueur, le centre de cette métropole multiple qu’est Istanbul. Elle aura le mérite d’embellir ce lieu de passage assez laid.

Mais c’est la mosquée Tchamleudja, elle aussi située à Üsküdar, à plusieurs kilomètres en arrière du rivage, qui attire le plus l’attention. Inaugurée en mai 2019 par le président Erdogan, elle présente les plus vastes dimensions du pays, surpassant nettement celle qu’il faut appeler la Sainte Sagesse, car il n’y a jamais eu de sainte prénommée Sophie : une coupole de 34 m de diamètre (contre 31 m) et de 72 m de haut (contre 52 m), six minarets (contre quatre, le chiffre sept étant réservé à la Mecque), une capacité d’accueil de 65 000 fidèles. Cette nouvelle venue prend ainsi place parmi les plus vastes mosquées du monde (Islamabad, Casablanca, Alger), loin derrière La Mecque, il est vrai.

Si la décoration est soignée, l’architecture évite toute modernité La Tchamleudja ressemble comme une grande sœur blanche aux mosquées historiques du vieux centre. Le badaud apprécie surtout sa terrasse, d’où le  regard balaie presque toute la métropole. Et ce qu’il découvre, c’est moins lesdites mosquées historiques, réduites au loin à l’insignifiance, qu’une armée de tours païennes, effrayante et séduisante à la fois, qui a pris possession de la ville et la tient sous sa garde. Si maintenant le badaud passe le Bosphore et se retourne vers la Tchamleudja, le spectacle est, d’un point de vue symbolique, encore pire. La nouvelle mosquée apparaît flanquée d’une vingtaine de relais électriques ou hertziens plus hauts qu’elle, et tous sont dominés par une tour de télévision renflée, comme un boa qui aurait avalé un mouton. C’est le triomphe de la technique sur la religion. J’imagine qu’Erdogan n’en était pas conscient quand il a lancé les travaux.

Par une association d’idées, je me préoccupe du sort de la Sainte Sagesse. Quelques faits : l’édifice date de Justinien (VIe siècle) ; en 1453, il est converti en mosquée, et les mosaïques byzantines sont recouvertes d’enduit ; mais il conserve, aujourd’hui encore, son nom grec d’Aya Sofia ; au milieu du XIXe siècle, un sultan réformiste fait exhumer les mosaïques, ordonne leur restauration par des spécialistes italiens ; puis on les recouvre de nouveau, puisqu’il s’agit d’un lieu de culte islamique ; en 1935, Atatürk, considérant le double passé de l’ouvrage, le transforme en musée ; quelques mosaïques chrétiennes redeviennent visibles, les autres sommeillent sous un enduit musulman qui s’écaille ;  à compter de 1953 (cinq centenaire de la conquête), des voix s’élèvent en faveur de la reconversion du musée en mosquée ; le 27 mars 2019, le président Erdogan, ancien maire d’Istanbul, déclare qu’il est temps d’accomplir cette transformation inverse ; simple propos électoral ?

À vrai dire, la Sainte Sagesse n’est pas seule dans son cas. Elle aussi, l’ancienne église byzantine Saint-Sauveur in Chora, devenue la mosquée Kariyé, a été transformée en musée. Elle a encore son mihrab, mais ses mosaïques chrétiennes, découvertes, consolent largement le visiteur des cachotteries qui lui sont faites ailleurs. Or, d’un point de vue politique, cet ancien sanctuaire excentré n’excite personne.

Considérons aussi la mosquée de Soliman le Magnifique. Le grand architecte Sinan a copié la Sainte Sagesse à mille ans de distance. Son édifice est un peu plus petit, mais si on inclut les dépendances – l’école de théologie, l’hospice – c’est l’ensemble religieux le plus vaste d’Istanbul, au demeurant en fort bon état. Et le plus visible, car il se trouve au sommet d’une colline, face à tous les regards.

Il me semble donc, compte tenu d’une part de cette mosquée de Soliman, d’autre part des édifices nouveaux dont la Tchamleudja, que l’islam a largement eu sa part, et qu’il peut se dispenser de réclamer en sus la Sainte Sagesse. Erdogan osera-t-il néanmoins ? Il risque des remontrances de son récent ami Poutine, chrétien orthodoxe. Il risque aussi une chute des recettes du tourisme, car l’opération ferait mauvais effet en Occident, bien qu’une mosquée soit aisément visitable. De surcroît, le président turc n’est plus au sommet de sa forme ; son parti vient de perdre, de manière humiliante, les mairies d’Istanbul et d’Ankara. Mais l’offensive qu’il vient de lancer contre les Kurdes de Syrie peut lui rendre sa popularité.

Erdogan ressemble à Atatürk par son nationalisme et en diffère pas ses positions religieuses. Il doit faire face à un regain de faveur de son illustre devancier. C’est Atatürk, et non Erdogan, que l’on voit sur les billets de banque, les timbres, les grandes banderoles neuves dans les rues. À qui s’adresse cette reconnaissance ? À l’auteur de la sécularisation de l’État, et du remplacement des caractères arabes par des caractère latins ? Ces réformes sont acquises, mais ne pourraient sans doute pas être mises en œuvre aujourd’hui. Atatürk, pour l’homme du peuple, c’est avant tout le général qui a empêché le démantèlement de la Turquie, concocté par Clemenceau, Lloyd George et Wilson. Le centenaire de sa victoire donnera lieu en 2023 à une haute célébration.

Dès maintenant, le drapeau turc flotte partout. Il arbore un croissant, une étoile. Mais le fond est rouge et non vert. La différence avec les pays arabes se trouve ainsi vigoureusement marquée. Je vois à Kadiköy, faubourg asiatique, un colporteur vendant de grands étendards frappés de l’effigie du héros national.

Quelques nouvelles glanées dans les Daily News, quotidien paraissant à Istanbul :

  • Erdogan déclare qu’il ne s’en prend pas aux Kurdes, mais à des terroristes ;
  • La faim n’est plus un problème en Turquie, malgré la présence de trois millions er demi de réfugiés syriens sur son sol ; les récoltes turques et les experts agricoles turcs aideront d’autres pays à résoudre la question ;
  • Concours de beauté canine à Sivas en Anatolie ; s’y distinguent surtout les chiens de bergers grands et forts de la race de Kangal (redoutables, j’en atteste).

Petites scènes de la vie quotidienne :

  •      dans l’un des rares bureaux de Poste que l’on trouve en cette vaste métropole, et qui portent encore cette enseigne abandonnée en France, PTT, une vieille dame turque patiente ; toute petite, maigre, non voilée, coiffée en queue de cheval, un visage d’oiseau de proie ; mais inoffensive ; soudain, elle se lève, se dirige vers un guichet ; que veut-elle ? une lettre de son fils parti aux Amériques ? hélas, elle est sourde ; les employés hurlent pour se faire entendre ; a-t-elle compris ? j’en doute ; elle trottine jusqu’au fond du local, se rassied, et attend de nouveau Dieu sait quoi ;
  •   je croise un Noir sur le pont de Galata ; est-ce l’un de ces travailleurs immigrés qui viennent ici malgré l’abondance de la main d’œuvre turque ? sur son maillot de corps noir, on voit, en blanc, une tête de mort, et l’inscription George V Paris ;
  • un cireur de chaussures dévale en courant une rue pentue de Galata ; sans s’en apercevoir, il a laissé tomber une brosse ; je la ramasse, je le hèle ; en remerciement, il veut absolument cirer mes souliers, qui n’en ont nul besoin ;    you gentleman, répète-t-il ;
  • le bateau va partir ; un jeune chat, sans doute attaché à ce navire, folâtre sur l‘embarcadère ; soudain, il se rend compte du danger, accourt et, alors que le bateau a commencé de glisser le long du quai, saute à bord d’un bond gracieux ;
  • encore un embarcadère, cette fois celui d’Ortaköy, avec sa petite mosquée rococo ; un Turc fringant d’environ vingt-cinq ans, barbe noire, cheveux décolorés en blond, photographie successivement sa femme, sa mère, son père, son oncle, son grand-père ; une bienfaitrice jette des poignées de pain dans l’eau ; les oiseaux de mer ne s’y intéressent pas, les poissons les gobent patiemment.

Un destin, celui du réceptionniste de mon hôtel, situé au pied de la tour de Galata. Ce grand gaillard d’allure tout à fait turque est en fait belge. Ses parents turcs se sont installés à La Louvière, cité charbonnière et sidérurgique. Notre homme a été élevé là, y a appris le métier de boucher. Le voilà maintenant hôtelier, tâche dont il semble s’acquitter fort bien. Mais il médite de revenir à La Louvière.

C’est un des rares résidents francophones que j’aie rencontrés durant mon séjour. Or notre langue était, il y a cent ou cent cinquante ans, celle de la bonne société. Les odalisques lisaient, dans leurs harems, des romans français. En témoignent de nombreux mots intégrés de manière phonétique au langage turc : asensör, kuaför, otobüs, bisiklet, otantic kebap – ainsi hélas que terörist. Aujourd’hui encore, deux établissements turcs prestigieux sont francophones : le lycée de Galatasaray et, dans un site superbe sur le Bosphore, l’université de Galatasaray. J’ai eu le plaisir d’entendre deux dames turques fort convenables me demander leur chemin dans la langue de Voltaire. Ma nationalité n’est pourtant pas inscrite sur mon front !

La Corne d’Or, estuaire assez étroit qui séparait naguère la ville ottomane de la ville européanisée, subit aujourd’hui cinq ponts, dont l’un réservé au chemin de fer. Le plus fréquenté – point névralgique de la métropole – est le pont de Galata, à deux étages : les véhicules et les piétons passent en haut, une file continue de restaurants de poissons occupe le bas.

Chantés jadis par Pierre Loti [1], les 38 km de Bosphore ne sont plus  exceptionnels. On a trop construit sur ces rives, et pas toujours de manière judicieuse. Mais vers le nord, les verdures reviennent, et le paysage, avec ses forteresses en ruine, prend un petit air de bords du Rhin. Les deux premiers ponts suspendus, quand on vient de la ville, ne déparent point le cadre. Le troisième pont, à la fois ferroviaire et routier, l’embellit avec ses grands éventails de haubans. Conçu par Michel Virlogeux, l’architecte du viaduc de Millau et d’une centaine d’autres ouvrages, il a semble-t-il la plus longue portée du monde : 1408 mètres entre les deux pylônes.

Ce n’est rien encore, en regard des projets. Il est fortement question de doubler le Bosphore, à l’ouest, par un canal de 45 km de long. Une vieille idée. Mais Suez et Panama aussi étaient de vieilles idées, avant de se concrétiser. Motif invoqué cette fois : l’encombrement du Bosphore, les risques d’accidents. Je me demande s’ils n’ont pas été gonflés pour les besoins de la cause, car un bateau sur lequel j’avais pris place a navigué toute une matinée dans le détroit sans rencontrer personne ou presque. Les écologistes s’inquiètent des risques que comporteraient de tels travaux sur une faille sismique, et de l’irruption des eaux peu salées de la mer Noire dans les eaux plus lourdes de la mer de Marmara.  Coût estimé du chantier : 30 milliards d’euros.

Sans doute le lecteur, lassé de cette débauche futuriste, aspire-t-il à retrouver un peu de la Turquie ottomane. Je lui conseille les îles des Princes, ces quelques rochers de la mer de Marmara, situés à une heure de navigation d’Istanbul, mais parfaitement visibles de la terrasse de l’ancien palais impérial (Topkapeu).

Depuis les bateaux très exacts qui y mènent, ou depuis les môles de ces îles, on jouit d’une vue à 180 degrés – moins sur la vieille ville que sur l’interminable banlieue sud, hérissée de tours, qui s’étire sur la rive asiatique. Le plus troublant est de se dire qu’il y a un demi-siècle, presque rien de tout cela n’existait encore. Vus de près, ces grands immeubles sont disparates. La distance leur confère une harmonie. Le soleil les rend, par moments, presque parlants. Si l’on ajoute la vue depuis la tour de Galata, celle du café Pierre Loti d’Eyüp, et celle, déjà mentionnée, de la mosquée Tchamleudja, force est de reconnaître qu’Istanbul et ses dépendances offrent un des plus beaux paysages maritimes et urbains de monde, pouvant soutenir la comparaison avec ceux de Rio et de Hong-Kong.

Mais une fois débarqué dans l’une des îles, on change d’époque. Partout, de grandes villas anciennes en bois, souvent bien entretenues. Pas de voitures, sauf pour la police. Les habitants n’ont droit qu’à des tricycles électriques, assez peu nombreux. Les autres transports s’effectuent en carrioles, comme au bon vieux temps. Les jardins débordent de bougainvillées et de lauriers-roses donnant leur seconde floraison.

Avant le grand dérangement qui a suivi la Première guerre mondiale, la population îlienne était surtout grecque. Il subsiste, de cette époque, quelques églises orthodoxes et un grand séminaire, au centre duquel on a installé, pour prouver la loyauté envers le gouvernement d’Ankara, un buste d’Atatürk et un drapeau turc.

Jamais je n’ai vu tant de chats. Istanbul n’en manque pas, mais l’affluence humaine les empêche de trop se montrer. Ici, ils sortent de tous les recoins, colonisent les clôtures, rampent sous les tables des restaurants et même, profitant de la faiblesse de la circulation, se prélassent sur les chaussées. Au Maghreb, en Égypte, des chats faméliques fouillent les poubelles. En Turquie, leur sort est bien meilleur, car les gens les nourrissent, et ils sont loin de faire pitié. De petits tas de croquettes subsistent çà et là ; les matous n’ont plus faim.

Ce sont eux, les véritables princes de ces îles. Pensionnés à vie, sans rien à faire, alors que tant d’hommes triment ! Peut-être m’objectera-t-on que l’ennui les guette. Mais le sommeil remédie à tous les maux.

Les Turcs, ces farouches guerriers, aiment les bêtes. Beaucoup moins nombreux que les chats, par suite de terribles règlements de comptes, les chiens bénéficient à nouveau d’une aimable tolérance. J’en découvre cinq faisant la sieste devant le commissariat de police d’une des îles. Cela n’empêche pas maintes villas de s’orner d’un écriteau illustré bien de chez nous, Köpek var, attention au chien. Péril imaginaire.

La bénévolence s’étend même aux goélands – tenus ailleurs pour des nuisances. J’ai assisté à l’un de leurs festins, organisé par un bienfaiteur. En une minute, tout était nettoyé.

Comme un adieu, le mur latéral d’un restaurant me présente une citation de Saint-Exupéry en turc. Le Petit Prince se dit Kütchük Prens, sans article.

Et maintenant, il faut rentrer en France, par le fastueux aéroport. Dans ce palais mirifique, pas le moindre miaulement, pas le plus petit bout de la queue d’un chat. Nous ne sommes plus en Turquie.

xxx 

Élargissons l’horizon. Après le départ d’Erdogan, né en 1954, la question de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne ne manquera pas d’être à nouveau posée. Nous avons été à deux doigts d’inclure ce poids lourd, sous la pression conjointe des Britanniques et des Suédois (désireux de diluer l’Union), du regretté Jacques Chirac (ami des cultures exotiques) et de la technocratie bruxelloise (toujours preneuse d’une nouvelle extension). Nous avions déjà commis l’erreur d’inclure les anciens pays de l’Est, si sympathiques soient-ils, ainsi que ces plaisantins, les Grecs, les Chypriotes, les Maltais. Nous nous apprêtons à englober la Serbie, le Monténégro, la Macédoine du Nord, le Kossovo, l’Albanie, en vertu de ce mot magique qu’est l’Europe – un concept arbitraire, sans réalité historique.

Et la Turquie ? Je lui ai rendu, au fil du temps, quatre visites. Je me suis bien entendu avec ses habitants, j’ai grappillé quelques mots de sa langue, j’ai rêvé dans ses mosquées. Mais cela ne suffit pas. Les Turcs sont trop différents, même si on ne veut voir qu’Istanbul, extrémité occidentale de leur domaine. Leur État deviendrait le plus peuplé de l’Union. Et par lui, nous aurions des frontières communes avec les pays les plus problématiques du monde, la Syrie, l’Irak, l’Iran.

Restons amis. Restons nous-mêmes.                                 

[1] Sur cet écrivain à Constantinople, voir mon article Petite rétrospective Pierre Loti, sous la rubrique Langue et lettres du site Montesquieu, ainsi que le commentaire d’Alain Quella-Villéger qui le suit.  

Note pour Frédéric Thiriez sur la transformation de l’ENA

Promotion Montesquieu de l’ENA – 6 octobre 2019
Rapporteur : Patrice Cahart

          Après quelques discussions informelles, les membres disponibles de notre promotion se sont réunis le 26 septembre pour définir une position au sujet de la transformation de l’ENA. La plupart des ministères et des corps étaient représentés – par des retraités, d’autant plus libres de leur parole.

          Une question préalable s’est posée. Faut-il vraiment avoir une ENA ? Dans les pays anglo-saxons, les hauts fonctionnaires sont recrutés directement à la sortie des universités, et formés aussitôt sur le tas. Les résultats ne sont pas si mauvais. La question ne doit donc pas être écartée trop vite. Nous avons néanmoins pensé que la nouvelle ENA pourrait, notamment par les stages pratiques et variés qu’elle organiserait, apporter un complément précieux à la formation qu’assurent les universités, les Instituts d’Études Politiques, certaines grandes écoles et, pour le concours interne, l’expérience professionnelle.

         Le préalable nous semblant donc levé, nous nous exprimerons successivement au sujet du recrutement, de l’éventuelle scolarité d’une nouvelle ENA, de l’éventuel classement de sortie, et de la carrière après l’ENA.

          I/ L’amélioration du recrutement

       A/ Les critiques actuelles nous paraissent très excessives.

       Dans aucun pays du monde, la composition de la haute fonction publique ne reflète la société. Et cela pour une raison fort simple : l’exigence d’un niveau élevé d’études.

          D’ailleurs la situation, en France, est beaucoup moins critiquable qu’on ne le dit, car elle a évolué :

  • au temps où nous entrions rue des Saints-Pères, le concours externe fournissait environ les deux tiers des recrues ; aujourd’hui, il n’en fournit plus que la moitié, l’autre provenant du concours interne et du troisième concours, socialement plus divers ;
  • la formation reçue avant l’entrée à l’école est de plus en plus variée, Sciences Po n’étant souvent qu’un complément ;
  • durant la suite des carrières, la composition de la haute fonction publique est fortement modifiée par les tours extérieurs et les services extraordinaires, qui ont été élargis au cours du temps ; si nous sommes bien informés, la moitié au moins des directeurs d’administration centrale, des ambassadeurs, des préfets, des conseillers d’État, des inspecteurs généraux des Finances, des conseillers-maîtres à la Cour des Comptes se compose (si on ne considère que les fonctionnaires en exercice dans leur corps, y compris les « extraordinaires ») de personnes qui n’ont pas fait l’ENA ou, si elles l’ont faite, n’en sont pas sorties dans une filière aboutissant normalement à leurs fonctions actuelles ;
  • nous constatons autour de nous que bien peu d’anciens de l’ENA ont des enfants sortis de cette même école, ou y postulant ; cette observation contredit la vision trop répandue d’une caste, laquelle devrait, comme toutes les castes, être héréditaire ; elle révèle aussi une certaine désaffection envers l’ENA, depuis une bonne vingtaine d’années ; et sous cette désaffection, une réticence envers l’État, à qui ses lourdeurs sont reprochées ; des sujets brillants, qui auraient pu sans peine être admis aux concours, ont préféré se tourner vers les affaires, ou parfois vers des métiers culturels ; ce mouvement n’affecte pas le nombre des candidats, mais n’est pas sans effets, semble-t-il, sur leur niveau.

          Ces données sont encore très peu connues du public et des médias. Inchangées depuis cinquante ans, les critiques émises, d’un point de vue social, envers l’ENA et la haute fonction publique résultent en grande partie de cette ignorance. Votre rapport devant sans doute être publié, il serait bon d’y éclairer davantage l’opinion sur ces sujets.

         L’adoption de mesures dissuasives, par exemple des quotas aux concours, ou la création d’une « École de guerre » que nous aborderons plus loin, ne pourrait qu’aggraver la désaffection.

          B/ Nous ne sommes pas favorables à la discrimination positive, pour deux raisons :

         1/ D’abord et surtout, elle serait contraire au principe de l’égalité républicaine.

           2/ Ensuite, aucun des critères auxquels on peut penser n’est suffisamment fiable :

  • l’impôt sur le revenu (des parents) continue hélas d’être assez largement fraudé dans notre pays ; si, au lieu de l’impôt payé, on retient le revenu fiscal de référence de ces parents, on évite certaines anomalies, mais on en introduit d’autres, du fait que les déductions fiscales, si justifiées soient-elles, ne sont pas prises en compte ; par exemple, le fils ou la fille d’un cadre supérieur qui possède et entretient un monument historique pourra, d’après le revenu de référence de ses parents, être étiqueté « gosse de riches », alors que le poids du monument rend ses parents plutôt pauvres ;
  • la « profession des parents » est trop imprécise ; le terme de commerçant, par exemple, peut recouvrir des réalités très variées ;
  • fixer un quota de boursiers reviendrait à confier le recrutement de la haute fonction publique, pour partie, à des fonctionnaires de l’Éducation nationale dont ce n’est pas la vocation, si estimables qu’ils soient, et dont les méthodes de travail sont mal connues de nous.

        C/ Alors, que faire pour rendre le recrutement plus social ?

       1/ Située au bout d’une longue chaîne de formations successives, l’ENA rénovée ne saurait à elle seule redresser tous les défauts de ce qui se trouve en amont d’elle. Beaucoup a déjà été fait pour les atténuer :

  • le dédoublement des classes dans les zones difficiles, excellente mesure, mais toute récente, et qui ne produira pas de résultats palpables avant quelque temps ;
  • l’effort consenti dans le domaine des bourses ;
  • les cours dispensés dans des lycées défavorisés par l’association « Réussir aujourd’hui », fondée par des anciens de l’ENA ;
  • l’admission directe à l’IEP de Paris d’élèves provenant de lycées défavorisés ; selon plusieurs témoignages, cette procédure a pu, dans certains cas, être détournée en raison de la présence, dans ces lycées, de rejetons de milieux aisés ; un correctif pourrait consister à prendre en compte, outre l’inscription dans tel lycée, l’adresse des parents ;
  • la part croissante des régions dans la formation aux emplois publics, qui n’est plus, tant s’en faut, l’apanage de la capitale.

         La meilleure solution consiste sans doute à persévérer dans ces différentes voies, et à accroître cet effort de longue haleine.

         2/ En outre, la préparation à l’ENA rénovée pourrait être rendue gratuite pour les enfants des classes moyennes dont les parents sont un peu trop aisés pour l’obtention d’une bourse, et qui ne bénéficient donc d’aucune facilité.

         3/ Les âges-limites fixés pour se présenter aux concours de l’ENA ont été supprimés en 2009. Un vieillissement en est résulté. Quand les promotions proches de la nôtre sont entrées à l’École, l’âge moyen des admis au concours externe était de 21 ou 22 ans. Aujourd’hui, il est de 25 ans. Pour le concours interne et le troisième concours, il atteint respectivement 33 ans et 36 ans.

         Deux d’entre nous se sont interrogés sur ce phénomène. Il n’est pas bon de débuter tard dans la vie, et d’un point de vue social, l’absence de limite d’âge favorise ceux qui ont les moyens d’enchaîner des formations successives. Le principe des trois concours étant supposé maintenu, ce qui nous paraîtrait judicieux, la limite d’âge serait rétablie pour le seul concours externe, et fixée par exemple à 24 ans.

          4/ La composition du jury du grand oral d’entrée devrait être modifiée pour le rendre plus proche de la société d’aujourd’hui. Il serait souhaitable d’y introduire des personnes franchement extérieures à la fonction publique. Ce changement ne serait pas sans incidences sur la sélection des candidats.

          II/ Que doit devenir la scolarité ?

         A/ La scolarité doit être sérieusement raccourcie au profit des stages, et repensée dans un sens plus pratique

          L’opinion, parmi nous et nos camarades de promotions proches, est quasi-unanime :

  • les stages sont enrichissants ; il faut les allonger et les diversifier (stages dans des mairies, dans des hôpitaux…) ;
  • la scolarité proprement dite, telle qu’on la conçoit actuellement, est inutile; elle ne fait que répéter ce qui a été appris avant le concours ; cette opinion vaut surtout pour les lauréats du concours externe, mais ceux des autres concours ont bénéficié eux aussi d’une solide préparation.

          Il faut donc renoncer à enseigner à l’ENA rénovée des matières déjà étudiées telles que le droit administratif, l’économie, les finances publiques, le droit social, les relations internationales.

          En revanche, l’ENA rénovée pourrait combler les lacunes des formations antérieures dans les domaines suivants : l’informatique (nécessaire à tous), la comptabilité (également nécessaire à tous, même dans les postes diplomatiques), le management, la gestion des ressources humaines, les relations sociales (distinguées du droit social), la déontologie, les techniques d’expression en public ou devant les médias, l’exploitation de la recherche sur l’efficacité des actions et services publics. Les cours de perfectionnement en langues seraient maintenus.

          Ces enseignements nouveaux ou linguistiques ne sauraient remplir une année, loin de là. La durée de la scolarité serait donc fortement réduite, ce qui permettrait de consacrer davantage de temps aux stages.

          Une objection possible consisterait à dire qu’une ENA ainsi conçue ne serait plus tout à fait une école, mais plutôt une organisatrice de stages. En réalité, elle aurait toujours largement de quoi s’occuper avec les préparations à l’ENA ou aux concours européens, qui constituent déjà une bonne part de son activité.

        B/ Nous sommes défavorables aux troncs communs

           Il a été suggéré d’instituer un an de tronc commun entre l’ENA et l’École Nationale de la Magistrature. Ou même entre les trois fonctions publiques, celles de l’État, des collectivités locales et des hôpitaux.

         Ce serait réinventer les Facultés de droit.

         Si l’actuelle scolarité de l’ENA se révèle inutile, c’est avant tout parce qu’elle est trop générale au regard des emplois variés qui attendent les élèves. Avec les troncs communs, l’enseignement serait encore plus général, encore plus inutile. On ferait perdre un an à tout le monde. Cette perspective ne manquerait pas de détourner de l’ENA nombre de candidats de valeur.

    

           III/ Maintien du classement de sortie ?

      Ce que nous venons de recommander au sujet de la scolarité remet en cause le classement de sortie, tel qu’il se pratique. Il ne nous paraît pas possible, en effet, d’organiser un classement équitable à partir seulement de notes de stages (ceux-ci variant d’un élève à un autre) et de notes de matières utiles mais périphériques comme l’informatique et la comptabilité.

          Nous écartons l’idée selon laquelle chaque administration pourrait « faire son marché » parmi les candidats reçus. Ce serait le retour à Balzac (Les Employés). La faveur politique deviendrait, pour chaque ministre, le critère dominant.

          Dès lors, un choix pourrait s’exercer entre deux solutions.

          1/ Renoncer au classement de sortie, le choix entre les postes étant alors effectué d’après les classements des trois concours d’entrée. Chaque année, avant l’ouverture de ces concours, l’administration annoncerait le détail des postes offerts à chacun des trois (externe, interne, troisième concours). Cette formule comporterait deux avantages :

  • elle serait plus honnête avec les candidats que la formule actuelle ; aujourd’hui, le candidat reçu sait qu’il va passer deux ans et demi à l’ENA, mais ignore ce qu’il deviendra ensuite ; avec la nouvelle formule, il connaîtrait d’emblée son poste ; si celui-ci ne lui convenait pas, il pourrait renoncer, recommencer l’année suivante, ou tenter sa chance dans une autre domaine ;
  • elle permettrait de répondre, en partie, aux critiques adressées aux grands corps ; en dosant les postes offerts à l’issue des trois concours, le ministère de la Fonction Publique s’assurerait que les grands corps ne sont pas accaparés par les lauréats du concours externe.

          Cette formule encourt cependant un reproche : les épreuves des concours  d’entrée sont essentiellement théoriques.

         2/Opérer un panachage entre le classement d’entrée et les formations ultérieures. Le classement de sortie résulterait :

  • pour moitié, des notes des concours d’entrée ;
  • pour l’autre moitié, des notes de stage, des notes d’informatique, de comptabilité et de langues, et surtout d’un « grand oral », révélateur des personnalités, qui ne porterait pas sur des connaissances générales, mais sur l’expérience que l’élève aurait tirée de ses stages.

          Cette formule serait un peu moins honnête que la première envers les candidats reçus aux concours, mais correspondrait mieux aux besoins des administrations.

           IV/ La suite des carrières

          Par l’effet :

  • de l’obligation de mobilité de deux ans (décret n° 2008-15 modifié du 4 janvier 2008), au terme desquels le fonctionnaire peut, en pratique, ne pas revenir dans son administration d’origine,
  • des tours extérieurs et du service extraordinaire,

la haute administration française est mobile – beaucoup plus, croyons-nous savoir, que celle des autres pays européens.

         C’est en gardant cette réalité à l’esprit qu’il faut examiner certaines propositions.

         A/ L’ « École de guerre » est une fausse bonne idée

       L’idée a été émise d’une « École de guerre », sur le mode militaire, où seraient admis, par concours, les fonctionnaires issus ou non de l’ENA qui souhaitent accéder aux plus hauts emplois de la fonction publique. Nous formulons trois objections.

  • L’analogie avec les carrières militaires est fallacieuse. Le « cornichon » entre à Saint-Cyr le plus souvent à bac+1, il en ressort à bac+3. La perspective de recevoir quinze ou vingt ans plus tard un complément d’enseignements théoriques n’a donc pour lui rien de dissuasif. Toute autre est la situation de l’énarque d’origine externe, qui sort de l’École en moyenne à bac+7, et qui n’a aucune envie de « remettre ça » à quarante ou quarante-cinq ans. À plus forte raison les lauréats du concours interne ou du troisième concours, qui sont plus âgés.
  • À l’armée, on prend un commandement, on s’interrompt, on prend un autre commandement. Les exigences des ministères sont différentes. Souvent, le fonctionnaire de centrale est engagé dans une action de longue haleine – réformer ceci ou cela. Il ne peut s’interrompre aisément. L’ « École de guerre » attirerait surtout ceux qui se sont mal intégrés à leur ministère et se sentent mal dans leur peau.
  • Enfin et surtout, l’« École de guerre » ne tarderait pas à apparaître comme une tromperie. Les postes de directeur d’administration centrale, d’ambassadeur, de préfet se trouvent à la discrétion du gouvernement, et nous imaginons mal que celui-ci y renonce. Les hauts fonctionnaires qui se seraient donné la peine de passer le concours de l’« École de guerre » et d’en suivre la scolarité verraient passer devant eux nombre de rivaux, fonctionnaires ou non, qui n’auraient pas pris ce soin et bénéficieraient de nominations discrétionnaires.

        Ces remarques ne constituent nullement une critique des formations militaires, qui sont bien adaptées à leur objet, mais difficiles à transposer. Les anciens de l’ENA ne sont pas les derniers à bénéficier des remarquables sessions de l’IHEDN. L’ENA rénovée pourrait peut-être en organiser de semblables. Mais elles ne devraient ni être obligatoires, ni ouvrir un droit à certains emplois.

        Au fond, les hauts fonctionnaires n’ont guère besoin de compléments théoriques. Ce dont ils ont besoin, pour mieux connaître les Français, c’est d’une variété d’expériences. Les stages de l’ENA rénovée, l’obligation de mobilité, les tours extérieurs et les services extraordinaires devraient normalement y suffire.

         B/ Les grands corps ne doivent pas être privés de leurs jeunes

         Le Conseil d’État, l’Inspection des Finances, la Cour des Comptes subsisteront sans doute, même si on change leurs noms, car leurs fonctions répondent à un besoin. L’idée a été émise de ne plus leur fournir de recrues à la sortie de l’ENA. Ces corps seraient alimentés en milieu de carrière :

  • ou bien par cette « École de guerre » que nous venons de critiquer ;
  • ou bien par une sélection sur dossiers, ce qui reviendrait à généraliser les tours extérieurs actuels, et, d’un point de vue d’indépendance, ne serait pas sans inconvénients.

         L’argument avancé est que pour contrôler ou censurer utilement les administrations, il faut d’abord y avoir travaillé. Cette thèse n’a qu’une valeur relative. Les jeunes énarques connaissent déjà l’administration par leurs stages ; ils la connaîtront encore mieux si nos suggestions concernant l’ENA rénovée sont suivies. Et surtout, ils ne travaillent pas seuls, mais sont encadrés par des anciens qui, eux, ont souvent une bonne connaissance du terrain.

         À notre sens, ces corps ne doivent pas être privés de leurs jeunes, qui abattent une grande partie de leur besogne, et sont pour beaucoup dans leur efficacité. Des corps constitués exclusivement de « sages » n’auraient pas la même utilité. Le besoin de jeunes n’est d’ailleurs nullement propre aux corps recrutés par la voie de l’ENA. La Cour de cassation, par exemple, dispose de conseillers référendaires qui y sont fort appréciés.

         Les suggestions que nous avons présentées plus haut pour remplacer l’actuel classement de sortie devraient tempérer les critiques adressées aux grands corps.

         C/ Le « pantouflage » ne doit pas nécessairement être combattu

         Le « pantouflage » (terme emprunté à Polytechnique) est bien mal nommé. L’énarque qui quitte la fonction publique pour aller dans une entreprise y trouve des concurrents, en particulier des anciens d’écoles de commerce, qui ne lui font grâce de rien. Il doit redoubler d’efforts pour prouver sa valeur.

        Le pantouflage a deux origines :

  • par une habitude historique, l’État recrute beaucoup de hauts fonctionnaires à la sortie de leurs études supérieures ; il n’est pas en mesure de leur assurer à tous une carrière à la hauteur de leurs ambitions légitimes ; nous connaissons de nombreux camarades de valeur qui, pour une raison ou pour une autre, se trouvent dans un « placard » ; certains ne reçoivent même pas d’affectation durant des années ; il est bon que l’excédent de hauts fonctionnaires soit reversé aux entreprises ou au barreau, plutôt que d’être stérilisé ;
  • en France, les directeurs d’administrations centrales sont nommés jeunes – beaucoup plus jeunes que dans d’autres pays européens où ce sont des postes de fin de carrière ; c’est une chance pour notre pays ; mais, quand l’intéressé a cessé de convenir au ministre, l’administration n’est pas toujours en mesure de lui offrir un emploi de repli satisfaisant ; il se tourne alors, tout naturellement, vers les entreprises.

        L’administration ne doit pas devenir une prison. Et si elle le devient, elle perdra ce qui lui reste de prestige.

       Si on veut vraiment réduire le pantouflage, il convient de réfléchir dans deux directions :

  • l’effectif des promotions de l’ENA vient de diminuer un peu, il est tombé aux environs de 80 ; faut-il encore abaisser le curseur d’un cran ?
  • les départs vers les collectivités territoriales et les hôpitaux, qui ont déjà lieu, mais à une petite échelle, pourraient être encouragés.

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         La présente note, qui vous est destinée, sera parallèlement publiée sur notre site www.montesquieu-avec-nous.com, un site de l’honnête homme, ouvert à tous – sous la rubrique « Société ».

          Il accueille les opinions dissidentes, qui pourront vous être utiles elles aussi.

         Nous vous souhaitons beaucoup de succès dans votre tâche.

 

 

Oran, le massacre oublié

Par Jacques Warin 

Une mauvaise leçon d’histoire, à propos d’une émission de France 3, diffusée le jeudi 5 septembre 2019  à 23h.

 Sous ce titre accrocheur, les auteurs de l’émission prétendent faire la lumière sur un épisode malheureux de (la fin de) la guerre d’Algérie : le « pogrom » du 5 juillet 1962, au cours duquel plusieurs centaines de pieds- noirs ont trouvé la mort (le chiffre avancé oscille entre 500 et 700) du fait des exactions d’une foule (de musulmans) déchaînée. Oublié, cet épisode ? Sur le moment sans doute, les autorités (de chaque côté de la Méditerranée) ayant intérêt à le passer sous silence, et même dans les années qui suivent, puisque le premier livre qui ait été publié en France sur La Guerre d’Algérie, paru chez Fayard en 1971, et dû à la plume d’un excellent journaliste, Yves Courrière, n’en fait pas mention.

Il n’en demeure pas moins que, dès le début des années 1980, ces tristes événements ont fait l’objet de nombreux rappels et récits, étayés par des témoignages irréfutables. Le dernier en date est celui de Guy Pervillé, paru en 2014 sous le titre : Oran, leçon d’histoire sur un massacre, qui fait le point sur toutes les recherches entreprises, en France comme en Algérie, sur ce drame.

Les faits sont désormais connus. Dans la journée du jeudi 5 juillet 1962, date choisie par les Accords d’Évian pour la proclamation de l’indépendance de l’Algérie, après trois mois de « régime intérimaire », plusieurs centaines de nos compatriotes (tous des civils) ont été lâchement assassinés à Oran, et enterrés ensuite dans des fosses communes, sans que l’armée française, cantonnée dans ses casernes, ait eu la moindre volonté de faire cesser ce massacre (tous les témoignages concordent). Selon la thèse la plus courante, qui est reprise ici par les auteurs du documentaire, le gouvernement français, qui relevait du général de Gaulle, aurait sciemment laissé s’accomplir ce carnage pour ne pas mettre en péril les Accords d’Évian (entrés en vigueur le 19 mars 1962).

Faute de disposer d’archives prises sur le vif (les rares images recueillies pendant cette journée par une équipe de journalistes étrangers ayant été confisquées, puis détruites par les autorités algériennes), l’émission de France 3 se borne à présenter une série de témoignages, tous très émouvants, qui émanent, pour partie des descendants (pieds-noirs) des personnes disparues, et pour partie de jeunes appelés du contingent (entre temps devenus vieux). Tous racontent la même histoire : dans la matinée de ce fatal 5 juillet,  une foule musulmane incontrôlée (composée à la fois de civils et de militaires) s’est déversée, en principe pour célébrer l’Indépendance, dans le centre d’Oran, habité majoritairement par les « Européens » (on disait à l’époque « FSE » : Français de souche européenne). Ces derniers ont été, soit lynchés au hasard de leurs rencontres avec la foule, soit regroupés par des pseudo-responsables dans des lieux publics (salles de sport ou salles d ‘école) pour être ensuite massacrés systématiquement (on pense aux massacres de Septembre, à Paris, en 1792). Les faits ne sont pas contestables. Les témoignages sont unanimes : de la part des pieds-noirs, qui ont vu leurs parents enlevés ce jour-là et ne les ont jamais revus ensuite (ils en gardent, à l’âge adulte, une blessure irréparable) , mais aussi de la part des appelés du contingent, qui disent avoir entendu des coups de feu, des cris, des appels à l’aide, alors qu’ils avaient l’ordre formel de ne pas intervenir.

Ce qui, en revanche, n’est pas décrit, dans cette séquence télévisée d’une petite heure (est-ce faute de temps ?), c’est le climat qui avait prévalu à Oran dans les trois mois qui se sont écoulés entre le 19 mars (date de la signature des Accords d’Évian) et le 5 juillet (date de la proclamation de l’Indépendance). Ce fut, selon tous les témoins de cette époque (et je suis l’un d’entre eux), une véritable apocalypse : explosions, destructions, massacres collectifs (de musulmans surtout, mais aussi d’Européens suspectés de sympathie pour la rébellion) se sont succédé à un rythme infernal. Ils étaient le fait de l’OAS (« Organisation Armée Secrète »), qui regroupait les éléments extrémistes parmi les pieds-noirs hostiles aux Accords d’Évian et qui faisait régner la terreur à Alger comme à Oran, les deux grandes villes où elle était bien implantée, du fait de la présence d’une minorité européenne largement acquise à sa cause. La terrible explosion de haine et de violence qui a lieu le 5 juillet à Oran peut être interprétée comme une réaction (spontanée ou provoquée par des meneurs) à ces trois mois de terreur pendant lesquels l’OAS avait régné sans partage, à Alger comme à Oran.

On peut d’ailleurs se demander pourquoi les violences qui se sont exercées contre les Européens, à Oran, n’ont pas eu lieu, le même jour, dans la capitale. À cette question, que les journalistes de France 3 ne se posent pas, je crois pouvoir apporter un début de réponse. C’est qu’à Alger, au terme de ces deux mois de meurtres et d’attentats qui avaient déchiré les deux communautés, les extrémistes des deux bords – OAS et FLN –  sont parvenus, contre toute attente, à conclure une trêve, vers le 15 juin, qui se solda, le 23, par un accord en bonne et due forme, prévoyant l’arrêt immédiat des attentats et destructions et le retour à la « paix civile ». Ce sont les accords Mostefaï-Susini, conclus entre le chef du Département de l’Intérieur du Gouvernement Provisoire Intérimaire  et Jean-Jacques Susini, un jeune homme de trente ans, devenu le chef de l’OAS après l’arrestation de Salan (en avril 1962). Ces accords ne peuvent qu’avoir contribué au climat pacifique dans lequel se sont déroulées les manifestations populaires à Alger, le 5 juillet.

Ce qui s’est passé à Oran, en revanche, relève, selon toute vraisemblance, soit d’un désaccord entre les chefs locaux du FLN et les éléments de l’ALN infiltrés dans la ville depuis le début du mois, soit de l’impuissance des cadres algériens à maintenir une certaine discipline sur une foule en proie à des meneurs et des voyous. Mais de tout cela l’émission de France 3 ne dit mot. C’est à peine si elle fait, une seule fois au passage, référence à l’OAS.

Revenons maintenant au rôle qu’aurait joué l’armée française pendant cette journée tragique du 5 juillet à Oran. Ils étaient plus de 15 000 soldats, placés sous les ordres du Général Katz, commandant en chef de la région d’Oranie. L’attitude passive de nos forces résulte expressément de l’application des Accords d’Evian, lesquels stipulaient que, pendant toute la période intérimaire (19 mars-5 juillet), il ne devait plus y avoir d’opération militaire contre les forces adverses et que seules étaient autorisées des actions de légitime défense. Pour se justifier, le général Katz, qu’on ne voit pas dans le film (il est mort en 2001), mais qui a donné un interviou en 1992, déclara qu’il n’avait été mis au courant des exactions que « tard dans l’après-midi » et qu’ayant contacté le général de Gaulle, il avait reçu de lui l’ordre exprès de « ne pas bouger ». Vers cinq heures, toutefois, certains régiments ont fait une sortie et ont pu constater que toutes les violences avaient cessé. On peut d’ailleurs en inférer que, sans cette sortie  (tardive, il est vrai), il y aurait eu encore plus de victimes dans les rangs de la population européenne.

Le documentaire de France 3, plaidant uniquement à charge, s’acharne à souligner les responsabilités françaises, en incriminant d’abord le général Katz, pour son silence et pour son inaction, puis le général de Gaulle, qui lui aurait donné l’ordre de « ne pas bouger ». Mais il y a plus grave et, même, disons-le, malhonnêteté dans cette présentation des faits. Les documentaristes prétendent avoir retrouvé « un grand témoin » de ces événements, qu’ils présentent comme « l’adjoint du général Katz » (c’est le sous-titre de l’image). Outre le fait qu’il est absurde de faire parler de nos jours  l’un quelconque des adjoints du général Katz (ils seraient tous hors d’âge), j’ai personnellement identifié l’octogénaire présenté sous ce titre accrocheur, avec son nom à l’écran : Thierry Godechot. Ce personnage n’est autre qu’un de mes camarades de promotion ; il exerçait à l’époque (en 1962), avec le grade de sergent, les fonctions de secrétaire du général Katz. Adjoint ou secrétaire, ce n’est pas la même chose !

Au demeurant, les informations qu’il donne dans cet interviou ne sont pas dénuées d’intérêt, d’autant plus qu’il s’appuie sur son « Journal » pour les authentifier. Selon lui, le général Katz se serait borné à faire (vers 13h) une reconnaissance au-dessus de la ville en hélicoptère et n’aurait, pendant cette tournée, rien vu d’alarmant. Ce qui malheureusement est plus grave, c’est que, incité par son interlocuteur à lire une autre page de son « Journal » (qu’il a sur ses genoux pendant l’entretien), Thierry Godechot résume la journée en disant qu’au fond « tout s’est bien passé » (sic), même si « les pieds-noirs ont eu leur petit massacre » (sous-entendu : ils l’ont bien mérité). De telles expressions, évidemment privées de leur contexte, prennent à l’antenne une résonance bizarre (plutôt qu’atroce). Que pouvait savoir, en effet, et penser, au soir du 5 juillet 1962, ce jeune appelé du sort des pieds-noirs, dont il avait vu, dans les trois mois précédents, les principaux meneurs multiplier les exactions contre les musulmans, les insultes envers les forces chargées du maintien de l’ordre et les appels à l’insurrection contre le pouvoir civil ?  On pourra juger le témoignage de celui qui est présenté abusivement comme « l’adjoint du général Katz » comme nul et non avenu.

C’est en somme une bien curieuse « leçon d’Histoire » qu’a prétendu nous donner le documentaire de France 3. A travers des témoignages irréfutables, qui traduisent la détresse d’enfants ayant perdu leurs parents ou le remords de jeunes soldats du contingent impuissants à leur porter secours, les journalistes auteurs de l’émission (Georges-Marc Benamou et Jean-Charles Deniau) croient devoir se comporter comme des juges, livrant des  responsables  à la vindicte publique, sans chercher à rendre compte ni du climat de l’ époque, ni de la signification d’événements qui se situent dans la ligne de toute une série d’autres exactions ayant mené, en moins de trois mois, l’Algérie au bord du gouffre.

Quant au rôle exact joué dans cette tragédie par le général de Gaulle, on peut, à partir de ces différents éléments, tenter de le redéfinir. Prévenu en temps utile par Katz de ce qui se passe à Oran, le chef de l’État lui demande de « ne pas bouger ». Et le général Katz de conclure : « Une fois de plus, j’ai obéi ! » (dans son interviou de 1992). La décision de son interlocuteur s’explique par le fait que, dans les trois jours qui se sont écoulés entre le référendum algérien du 2 juillet et la Fête de l’Indépendance du 5 juillet, les éléments de l’ALN cantonnés à la frontière marocaine (environ 20 000 hommes) ont investi tout l’Ouest algérien et se sont infiltrés dans la grande ville, dont ils contrôlent déjà les faubourgs. Ce que veut éviter à tout prix le Général, c’est une confrontation de grande ampleur entre les forces armées algériennes, qui n’ont pas encore combattu et se verraient bien faire une démonstration de dernière heure, et ce qui reste de l’Armée française à Oran (15 000 hommes), qui serait tenté par un « baroud d’honneur ». D’autant plus qu’une troisième armée pourrait se mettre de la partie : il s’agit de la Force Locale (60 000 hommes), prévue par les accords d’Évian, dont certains éléments sont stationnés à Oran, et dont personne ne peut imaginer de quel côté elle va pencher.  À aucun moment cette question, pas plus que beaucoup d’autres, n’a été abordée dans l’émission.

PS :   Si l’auteur de ces lignes n’a pas vécu lui-même les événements du 5 juillet, il peut apporter son témoignage sur l’extrême tension qui régnait à Oran à la même époque. Ayant passé un an comme aspirant dans une unité combattante dans l’Ouarsenis, il se trouvait à Oran entre le 15 et le 17 mai 1962 (date de son retour définitif en métropole). Durant la seule après-midi du 16 mai, alors qu’il parcourait la ville à pied (et, bien sûr, en uniforme),  il a assisté à l’exécution de plusieurs musulmans, choisis au hasard parmi les passants, par des commandos de civils en voiture (qui ne pouvaient être que des éléments de l’OAS).

Ces exactions avaient évidemment pour objectif de terroriser la population locale afin de rendre, à l’avenir, toute « cohabitation » impossible. C’est ce que le journaliste Yves Courrière  appelle avec justesse, dans le dernier des quatre volumes qu’il a consacrés à La Guerre d’Algérie, « les feux du désespoir ». C’est sous le même registre qu’on peut classer le massacre d’Oran,  point d’orgue de toute une série d’exactions imputables, en cette sinistre année 1962, aux deux parties (OAS et FLN), qui étaient engagées dans une lutte fratricide.

Vers le monde de 2050

Un livre de Michel Camdessus, lu par Nicolas Saudray – août 2019

          Je suis impardonnable. J’ai laissé passer le dernier livre de Michel Camdessus sans en rendre compte, alors qu’il traite de questions absolument fondamentales. Mais mieux vaut tard que jamais, d’autant que l’ouvrage n’a rien perdu de son actualité – même si les gesticulations de Donald Trump retardent d’un ou deux lustres la mise en œuvre de certaines suggestions.

         Michel Camdessus a suivi un parcours d’excellence : directeur du Trésor, gouverneur de la Banque de France, directeur général du FMI. Il participe aujourd’hui à des groupes de réflexion de haut niveau sur l’avenir économique du monde. Le livre d’aujourd’hui est le fruit des ces travaux. Il s’appuie sur un ouvrage plus volumineux publié en 2016 par vingt-six experts, y compris  l’auteur, et dont le titre dit l’ambition : The World in 2050 – Striving for a More Just, Prosperous and Harmonious Global Community.

         Le livre de Michel Camdessus débute par un rappel des améliorations spectaculaires obtenues au cours de la période récente, malgré la progression de la population mondiale qui aurait pu les empêcher. Voici les plus marquantes :

  • la proportion des personnes vivant dans la pauvreté absolue (moins de 1,90 $ constants par jour) est passée de 52 % en 1981 à moins de 10 % en 2015 ;  je me demande toutefois si ces chiffres ne sont pas quelque peu faussés par la réduction relative de la production autoconsommée ; en effet celle-ci (nourriture, habillement), caractéristique des zones rurales des pays émergents, est évaluée à des prix fictifs assez bas ; or aujourd’hui, une partie importante des habitants de ces pays vit en ville, et consomme à peu près la même chose que les campagnards, mais cette consommation est évaluée aux prix du marché, plus élevés ; en outre, la progression du PIB par tête est en partie compensée par une dégradation de la qualité de la vie, non prise en compte pas les comptabilités nationales (allongement des temps de trajet, difficultés de l’existence dans les grandes agglomérations du tiers monde, bidonvilles) ;
  • plus claire est l’amélioration de la longévité moyenne (52 ans en 1960, 71 ans en 2015) et du niveau d’instruction.

        Ces résultats incitent Michel Camdessus à l’optimisme pour l’avenir. Mais  les arbres ne montent pas jusqu’au ciel.

          Un défi démographique devra être relevé. À cet égard, l’horizon 2100 me paraît plus significatif que celui de 2050, car les prévisions ont été corrigées en hausse : la population mondiale devrait continuer de croître jusqu’à la fin de ce siècle, et atteindre un chiffre de 11,2 Mds, contre les 7,5 Mds actuels, soit une progression de moitié – alors que les parties utiles de la surface terrestre nous semblent déjà congestionnées.  Michel Camdessus a surtout examiné le cas de l’Afrique (blanche et noire), qui, partant de 1,2 Md d’habitants, en aurait alors 4,4 Mds, soit 40 % de la population mondiale (hors migrations). J’ajoute que sa situation sera rendue encore plus critique par la progression prévue de la sécheresse dans la zone sahélienne.

          Il faut aussi s’intéresser aux deltas d’Asie, où la natalité est moindre, mais qui sont déjà surpeuplés. La montée des mers, et donc de la salinité, les rendra pour partie impropres à la culture.

          Michel Camdessus espère que le problème démographique de l’Afrique sera résolu, d’un côté par le développement économique de ce continent, de l’autre par une migration (de masse) vers l’Europe. Ces perspectives sont transposables, sur une moindre échelle, à une partie de l’Asie et de l’Amérique latine ; leurs excédents de population auront tendance à migrer, respectivement,  vers l’Australie et l’Amérique du Nord.

         L’industrialisation des pays émergents peut être facilitée par l’énergie solaire. Mais je rappelle que celle-ci est intermittente (pas de production la nuit, peu de production par temps couvert) et que nous ne disposons, pour l’heure, d’aucun procédé de stockage de l’énergie rentable à grande échelle.

          En tout cas, le développement économique de ces pays requiert de très importants moyens financiers. Michel Camdessus souligne cette contrainte et avance, si je compte bien, quatre possibilités, d’inégale importance :

  • la suppression des subventions aux carburants accordées à leurs consommateurs par nombre de pays pauvres ; ces « aides » nuisent à la planète, ne bénéficient, contrairement à toute logique, qu’aux classes aisées des  pays concernés, et se traduisent par une perte sensible pour les États, alors qu’ils sont impécunieux ; je m’étonne que la suppression de ces avantages indus n’ait pas encore été exigée par les prêteurs internationaux ;
  • la révision des prix de transfert qui permettent trop souvent aux opérateurs des groupes internationaux de localiser dans des paradis fiscaux l’essentiel de leurs profits, laissant peu de chose dans les pays dont ils ont extrait des matières premières ; c’est une question bien connue des spécialistes fiscaux, mais ardue, et dont le traitement exige, à mon sens, une détermination sans faille de l’ONU ou, à défaut, de l’OCDE ;
  • une aide financière publique accrue des pays occidentaux, dont la plupart, ces derniers temps, n’ont pas tenu leurs promesses ; l’ancien gouverneur nous rappelle que la France s’était engagée à y affecter 0,7 % de son PIB, et ne se trouve aujourd’hui qu’à mi-chemin ; mais l’heure paraît peu favorable à l’effort, car presque tous les pays occidentaux se débattent dans des problèmes intérieurs ;
  • rendre les finances (privées) servantes de l’économie ; beau programme, sauf que les banques, car il s’agit essentiellement d’elles, doivent équilibrer leurs comptes et rémunérer leurs actionnaires ; le maintien, sans doute durable, de taux d’intérêt très bas réduit leur marge de manœuvre ;
  • transformer le FMI en une banque centrale, émettrice d’une monnaie mondiale ; bien que Michel Camdessus s’en défende, n’est-ce pas vouloir financer l’ancien tiers monde par une forme moderne de la planche à billets ?

          Dès lors, je ne suis nullement certain que la mobilisation des moyens financiers acceptables permette de développer suffisamment les pays en cause, et donc d’éviter des migrations de masse.

          Venons-en donc à celles-ci. Michel Camdessus les justifie par le déclin démographique de l’Europe. Selon les prévisions officielles, ce continent aura perdu hors migrations, d’ici à 2100, une centaine de millions d’habitants. Mais c’est peu au regard des 3,2 milliards d’habitants supplémentaires de l’Afrique, qui seront enclins à se déverser à l’extérieur.

          J’ouvre ici une parenthèse pour la France, dont la situation diffère de celle de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Espagne. Nous ne sommes tombés que tout récemment en-dessous du seuil de remplacement des générations. L’immigration en France ne sera nécessaire que dans une quinzaine d’années pour éviter une baisse de la population active (à supposer que les immigrants trouvent un emploi).

          Il ne suffit pas, en effet, de laisser entrer ces migrants. Il faut aussi les loger (alors qu’une bonne partie des Français de souche sont mal logés) et les former (alors qu’une bonne partie des Français de souche sont mal formés). L’économie demandera de moins en moins de travailleurs non qualifiés.

         Michel Camdessus rejette la thèse suivant laquelle les travailleurs immigrants prendraient la place des autochtones. Il se réfère à des études tendant à montrer que l’immigration augmente le PIB. Résultat attendu puisque, dans les pays en cause, la population active s’est accrue. Mais il s’agit du PIB global. Nous pouvons craindre qu’en cas d’immigration massive, le PIB par tête ne se réduise.

          Michel Camdessus ne croit pas non plus que l’immigration, même  massive, menacerait l’identité nationale. Rappelons quand même que les migrants potentiels, s’ajoutant aux migrants déjà installés, sont en majorité musulmans. Il faut tenir compte aussi des disparités géographiques probables. Si dans quelque temps notre pays compte par exemple un tiers d’habitants, blancs ou noirs, d’origine africaine, ceux-ci seront largement majoritaires en région parisienne, où les nouveaux venus ont tendance à se concentrer. La France ne sera plus la France.

          Ces remarques s’appliquent aussi, en moins dramatique, aux migrations qui proviendraient d’Asie et d’Amérique latine, vers des destinations non européennes. La Chine se situe, me semble-t-il, à part : sa population va diminuer par l’effet de la politique de l’enfant unique (que les ménages chinois continuent de respecter assez largement dans les faits), mais elle aura sans doute à recaser bon nombre d’habitants de ses deltas pollués par le sel marin. Elle connaîtra donc des migrations intérieures plutôt qu’une immigration. Cela ne la dispensera évidemment pas de faire face à la perte d’une partie des récoltes desdits deltas.

          Quoi qu’il en soit, tous les lecteurs pourront être d’accord avec la conclusion économique de Michel Camdessus : si les prévisions démographiques se réalisent, et si les habitants des pays émergents exigent un niveau de vie de type européen, il en résultera une ponction insupportable sur les ressources de la planète (eau dont la pénurie menace déjà, métaux rares, terres rares…)

          Comment conjurer cette tragédie ? Michel Camdessus estime que les habitants des pays développés doivent réduire leur consommation, cessant ainsi de donner le mauvais exemple. Or ils n’en prennent pas le chemin. Les Gilets jaunes, dont le mouvement est postérieur à la parution du livre, ont placé le pouvoir d’achat au premier rang de leurs revendications – et la majorité de la population française, à l’origine, les a soutenus. Les écologistes se gardent bien d’afficher leur doctrine de la décroissance durant les campagnes électorales, car elle leur vaudrait une défaite cuisante. Le discours officiel français a rarement été aussi plein d’appels à la croissance.

          Force est donc, à mon sens, d’en revenir à la cause principale du problème posé : le maintien d’une forte fécondité dans nombre de pays émergents ou candidats à l’émergence. Aux dernières nouvelles, le Niger, champion du monde, compte 7,2 naissances (viables) par femme ; la Somalie, 6,3 ; le Congo-Kinshasa et le Mali, 6,1 ; le Tchad, 5,9 ; le Burundi et l’Angola, 5,7… Ces chiffres ne baissent pas, ou guère. Inconsciemment, les mères de famille de ces pays tirent des traites sur la communauté mondiale. À titre de comparaison, l’Inde n’en est plus qu’à 2,3, la France, qu’à 1,96, et la Chine, qu’à 1,6.

          Cette cause principale d’une consommation croissante, le discours écologiste la néglige. Il est centré sur les émissions de gaz à effet de serre – donc sur des conséquences et non sur une cause. Ces émissions sont au demeurant le prétexte d’une politique absurde, le développement de l’éolien qui, dans le cas de la France, ne sert en rien la cause du climat, bien au contraire [1]. Aucune réduction sensible des gaz à effet de serre ne pourra être obtenue si la population de la planète continue de progresser au rythme prévu.

          Sur ce sujet, Michel Camdessus, sans doute par un scrupule chrétien, se montre très discret. Il pense qu’une meilleure éducation des femmes fera baisser la natalité. Encore faut-il que l’enseignement, dans les régions concernées, traite le sujet en toute clarté. Elles aussi, les institutions internationales se sont faites discrètes, par crainte d’être accusées de néo-colonialisme ou d’offenses à l’islam. Dans les années 1950 et 1960, la programmation familiale dans ce qu’on appelait alors le tiers monde faisait l’objet de recommandations occidentales quasi-quotidiennes. Aujourd’hui, on n’en entend presque plus parler.

          Je me permets de proposer que toute aide multilatérale ou bilatérale à un pays à forte natalité soit désormais subordonnée à des engagements précis de celui-ci en matière de programmation familiale (enseignement, dispensaires…), et que le respect de ces engagements donne lieu à contrôle.

          À sa conclusion économique, Michel Camdessus associe une conclusion philosophique. Elle part d’un constat : notre civilisation mondialisante ne propose pas d’autre objectif aux humains que de produire plus pour consommer plus. C’est lamentable, en effet. Où trouver un autre idéal ?

        Les écologistes ont le leur, préserver la planète. Il s’agit hélas d’un idéal négatif : toujours se restreindre, toujours s’infliger de nouvelles contraintes. Ce n’est pas avec cela qu’on motivera les masses. Greta Thunberg ne remplacera pas Jésus-Christ.

        S’appuyant, entre autres, sur le pape François, Michel Camdessus suggère une civilisation de la solidarité. L’idée est sympathique. Mais attention. Même si on parvient à persuader les bonnes gens de la nécessité d’une décroissance, la société décroissante devra continuer d’innover – ne serait-ce que pour dépenser moins d’énergie et de matières premières en vue d’une production donnée. Au-delà d’un certain degré, la solidarité (impôts, cotisations sociales) est un facteur d’immobilité. Les innovateurs ne seraient plus récompensés. Le parasitisme serait encouragé. L’extension de l’État-providence à l’ensemble de la planète risquerait fort de produire une humanité veule et décadente.

          Peut-être n’aurons-nous plus de civilisation cohérente. Peut-être sommes-nous déjà sorti de ce vieux modèle, en voie d’être remplacé par un magma de concepts contradictoires. Il importe, me semble-t-il, que l’Occident à demi déchu préserve ce qui a fait sa force, et permis les progrès mondiaux des deux derniers siècles : le goût et la liberté d’entreprendre. À condition, bien sûr, que cette liberté ne s’exerce plus au détriment de la planète.

Le livre
Michel Camdessus, Vers le monde de 2050, Fayard 2017, 250 pages, 16 €.

La référence sur laquelle il s’appuie
The World in 2050 – Striving for a More Just, Prosperous, Harmonious Global Community, Oxford University Press 2016. Ouvrage de 26 experts de haut niveau dont les Français Michel Camdessus, Pascal Lamy et Gérard Payen.

[1] Voir la rubrique Ecologie du site Montesquieu.

Trois romans de Maupassant

Par Nicolas Saudray

          Guy de Maupassant est surtout connu comme auteur de nouvelles. Il les publiait dans les journaux, moyennant un bon prix. Pourquoi les périodiques ont-ils aujourd’hui délaissé ce genre qui leur convenait si bien ?

          Mais ce n’était qu’une des faces de l’écrivain. Son talent du romancier ne le cédait en rien à son talent de nouvelliste. Il lui permettait de captiver ses lecteurs, après les voir giflés par ses textes brefs.

          Maupassant a laissé le souvenir d’un viveur brutal et bravache, incapable d’amour, peu sympathique. Un mufle, disait-on à l’époque. Plus précisément, il a déclaré avoir aimé un seul homme dans sa vie, Flaubert. Mais ce grand sportif misanthrope s’est jeté à l’eau plusieurs fois pour sauver des personnes qui allaient se noyer. Il a aidé les membres de sa famille tombés dans le besoin – même son père qui s’était mal conduit, même son très décevant frère. Il est adoré de ses domestiques. Il manifeste sa compassion pour des enfants (le petit Marius d’Une Vie, la petite Roque d’une sombre nouvelle…). Il plaint le sort malheureux des bêtes, notamment dans un passage d’Une Vie où l’on voit un abbé furieux piétiner une portée de chiots, et dans six nouvelles au moins : Histoire d’un chien (ou plutôt d’une chienne), Mademoiselle Cocotte (variante de la précédente), Après (la mort du chien Sam), Coco (histoire d’un vieux cheval), L’Âne (histoire d’un Aliboron martyrisé) et la Chasse aux guillemots (des oiseaux marins). Tous sont des victimes de cet être fondamentalement malfaisant, le mâle humain adulte.

          Aussi Maupassant ne croit-il pas à l’amour réciproque entre un homme et une femme. Exception : deux Russes qui ont fait connaissance dans un wagon de chemin de fer (nouvelle intitulée En voyage), et qui, depuis, s’aiment sans jamais se voir, à Menton. Les habitants les traitent de toqués.

          De même, Maupassant rejette le nationalisme. Les paysans, observe-t-il, n’ont guère les haines patriotiques ; cela n’appartient qu’aux classes supérieures (nouvelle intitulée La Mère Sauvage). Les paysans, insiste-t-il, ont fourni l’essentiel de la chair à canon, en 1870. L’impitoyable nouvelle Saint-Antoine raconte le meurtre d’un soldat « prussien » par un vieux paysan cauchois. Mais cela n’a rien d’une immolation patriotique. Il s’agit d’une querelle d’ivrognes. Le meurtrier cache le cadavre au fond de son tas de fumier. Un autre habitant du lieu, innocent, est fusillé à sa place.

          Maupassant se défie de la politique, jeu qui lui paraît peu honorable.  Dans sa longue nouvelle Les Dimanches d’un bourgeois de Paris, après avoir appâté le lecteur par une réjouissante caricature de ses anciens collègues de bureau, il fait défiler les doctrines des partis et les exécute une à une – y compris les revendications féministes, alors qu’elles se situent dans la logique de son œuvre. Un autre nouvelle, Un Coup d’État, ridiculise un notable républicain qui tente de s’emparer de la mairie de son village en septembre 1870, malgré le désintérêt des paysans.

          Cela dit, le quasi-anarchiste est aussi un maniaque de la propreté. Que de remarques sur des draps douteux ou sur des redingotes tachées !  À rapprocher d’une lettre de 1881 à l’une de ses maîtresses d’alors, surnommée Gisèle d’Estoc : Le coudoiement de la foule m’exaspère, son odeur me répugne.  

          Était-il le fils de Flaubert ? Le bruit en a couru. Les deux familles se connaissaient, et il était tentant d’établir un lien filial entre les deux plus normands des écrivains. L’étude des dates de la gestation et donc de la conception du futur Guy n’est pas décisive. Mais une lettre adressée à Flaubert le  16 mars 1866 par la mère de Maupassant lève les doutes : J’ai deux enfants…L’aîné est presque trop mûr pour ses quinze ans… S‘il avait été le fils de Gustave, elle se serait exprimée tout autrement.

          À cette occasion, j’observe que ces deux auteurs si normands par leurs œuvres et leur vie ne l’étaient qu’à demi par leurs origines. Le père de Flaubert, médecin-chef de l’Hôtel-Dieu de Rouen, arrivait de Nogent-sur-Seine (Aube), où se déroule une partie du roman L’Éducation sentimentale ; en revanche, son épouse venait de Pont-L’Évêque. De même, les Maupassant étaient lorrains, mais la mère de l’écrivain était née Le Poittevin, d’une famille de petits notables du Cotentin.

          En ligne paternelle, notre Guy descend d’un juriste anobli deux fois au XVIIIe siècle, la première par l’empereur germanique, pour services rendus, la seconde, en France, par l’achat d’une charge de secrétaire du roi. Noblesse modeste, sans titre, et dont l’héritier fait peu de cas. D’ailleurs, sa grand-mère maternelle se nomme Aglaé Pluchard.

          Guy naît en 1850, comme Pierre Loti qui vivra beaucoup plus vieux.  Ses parents s’étant séparés de bonne heure, il est élevé par sa mère dans une villa d’Étretat – lieu de villégiature alors apprécié des artistes parisiens. Il court sur les falaises, participe aux pêches, joue avec les gamins du cru ; ce sont les années les plus heureuses de son existence. Puis il est mis au petit séminaire d’Yvetot, dont il sort athée et quelque peu anticlérical. Il commence des études de droit, interrompues par la guerre de 1870 – à laquelle il figure en qualité d’artilleur (il manque d’être fait prisonnier). Quelques nouvelles, parmi les mieux frappées, rendent compte de cette période piteuse. Au retour, le jeune homme est témoin de la Commune de Paris. Cette fois, pas de nouvelles, car elles auraient été trop pénibles.

          N’ayant pas les rentes dont jouit un Flaubert, Maupassant doit se faire employé de ministère. Mais dès que les revenus de ses nouvelles publiées par les journaux le permettent, il quitte le service public. Il gagne alors beaucoup d’argent et en dépense autant.

         Chaque semaine, en effet, il rédige deux chroniques ou nouvelles (qu’il appelle contes). L’essentiel est publié dans deux quotidiens de tendances opposées, Le Gaulois, monarchiste et mondain, dirigé par le pétulant Arthur Meyer qui est juif, et le Gil Blas, républicain, bohème et volontiers grivois – ce qui convient parfaitement à notre Guy. Le lectorat de ces feuilles ne saurait être qualifié de populaire. Le grand public, celui du Journal ou du Matin, aurait-il accepté de se reconnaître en ce miroir que lui tend le nouvelliste ?

         Dès qu’un nombre suffisant de « contes » a été publié au jour le jour, ils sont recueillis en un volume et vendus avec succès en librairie.

          Parallèlement, Maupassant trouve le temps d’écrire des romans, qui           révèlent une sensibilité très fine. Mon propos se limitera aux trois qui m’ont semblé les meilleurs.

          Une Vie (1883)

          Des six volumes romanesques publiés, Une Vie est le premier par ordre chronologique, et le seul à conserver un peu de notoriété aujourd’hui.

          Le modèle de Madame Bovary s’impose à l’esprit. Mais, malgré la magie de Flaubert, nous n’arrivons pas à nous attacher à sa malheureuse héroïne ; elle est vraiment trop bête. Au contraire, la Jeanne Le Perthuis des Vauds que  Maupassant met en scène n’a rien à se reprocher. Elle est tout simplement victime de la goujaterie de deux hommes, son mari puis son fils. Son destin mélancolique est celui qu’ont vécu maintes représentantes de la petite aristocratie provinciale de l’époque – ce milieu dont l’auteur provenait plus ou moins et qu’il décrit d’une phrase lapidaire : C’étaient de ces gens à étiquette dont l’esprit, les sentiments et les paroles semblent toujours sur des échasses.

          Le roman contient une scène cruelle et même sadique, que peu d’auteurs  auraient osé imaginer. Le mari volage de Jeanne donne rendez-vous à sa maîtresse dans l’une de ces petites cabanes de bergers à roulettes qu’on trouve en haut des falaises du pays de Caux. L’époux trompé de la maîtresse a eu vent de l’affaire. Il arrive en tapinois et pousse la roulotte, laquelle dévale une pente et va s’écraser dans un ravin, avec ses deux occupants. Voilà Jeanne veuve, sans s’y être préparée le moins du monde.

          Reste son fils. Mais elle ne perd rien pour attendre, dans la demi-solitude de son petit château normand.

          Ce livre lancinant, Maupassant l’a tiré de sa propre jeunesse, en prenant néanmoins ses distances. La mère de Maupassant présentait quelques traits de Jeanne ; c’était en revanche une femme active, qui ne se laissait pas opprimer. Le père de Maupassant ressemble au mari volage prisonnier de la roulotte de la mort ; sa correspondance avec son fils Guy témoigne toutefois de relations affectueuses. Quant au triste fils cadet issu de ce couple mal assorti, Hervé de Maupassant, toujours impécunieux, c’est à l’évidence le modèle de celui qui ravage les années tardives de Jeanne.

          L’auteur profite de l’occasion pour étaler sa phobie des grossesses et des accouchements. Jeune, il a lu Schopenhauer, qui l’a marqué. Si on les écoutait, le philosophe allemand et lui-même, l’humanité aurait bientôt disparu. Le refus de Maupassant vient d’ailleurs de plus loin que d’une discussion intellectuelle ; il est physique. Cela ne l’a pas empêché d’engendrer trois petits bâtards – non reconnus alors que rien n’y fait obstacle, puisqu’il n’est pas marié.

          Durant ces péripéties, la plume du romancier demeure souveraine, comme en ce couplet sur le soleil couchant. Cambrant sous le ciel son ventre luisant et liquide, la mer, fiancée monstrueuse, attendait l’amant de feu qui descendait vers elle. Il précipitait sa chute, empourpré comme par le désir de leur embrassement. Il la joignit ; et, peu à peu, elle le dévora. Romantique, non ?  

          Une Vie se situe au niveau des meilleurs Balzac et des meilleurs Stendhal. Elle s’en distingue par un fond de désespoir, que l’auteur atténue in extremis en permettant à Jeanne de recueillir une petite fille – d’où une nouvelle raison de vivre, pour cette femme si marquée par l’existence.

          Bel-Ami (1885)

          Avec le roman suivant, Maupassant entend nous montrer le triomphe d’une canaille. Le portrait placé en tête notifie cette intention au lecteur, pour éviter toute méprise : Grand, bien fait, blond, d’un blond châtain vaguement roussi, avec une moustache retroussée, qui semblait mousser sur sa lèvre, des yeux bleus, clairs, troués d’une pupille toute petite, des cheveux frisés naturellement, séparés par une raie au milieu du crâne, il ressemblait bien au mauvais sujet des romans populaires.

          Ce personnage ne sort pas tout à fait de rien : fils d’un cabaretier des environs de Rouen, il est quand même allé au collège, mais a été recalé à son bac. Il a alors opté pour l’armée d’Afrique, en qualité de sous-officier. L’auteur, qui a été l’envoyé spécial d’un journal en Algérie, et a critiqué les méthodes de pacification, prend soin de nous informer que ce Bel-Ami s’est conduit de façon brutale et malhonnête envers les Arabes.

          Lassé de l’armée, monté à Paris, il veut maintenant se convertir au journalisme, malgré son absence de don pour la rédaction. Qu’à cela ne tienne ! Il arrivera par les femmes. Il jongle avec les maîtresses. L’ascension de Bel-Ami est l’occasion d’une caricature féroce de la presse de l’époque, que Maupassant connaît bien : vénale, répandant de fausses nouvelles pour favoriser des coups de Bourse… Dommage que le temps des emprunts russes ne soit pas encore arrivé. Il aurait fourni au romancier l’occasion de stigmatiser la quasi-totalité de la presse parisienne, bénéficiaire de subsides de Pétersbourg pour faciliter le placement des titres.

          Un des nouveaux amis de l’aventurier, bien placé et assez aisé, meurt de maladie. Le jour même de cette mort, l’intéressé demande la veuve en mariage, et l’obtient. Quelque temps après, un parti plus intéressant se présente à lui. Il se débarrasse alors de son épouse en faisant constater par un commissaire de police un adultère qu’il soupçonnait et tolérait depuis des mois. Maupassant s’est délecté en décrivant l’amant – un ministre ! – entortillé tout nu dans les draps, et  forcé à se lever par le commissaire.

          Le beau parti que Bel-Ami guigne n’est autre que la fille du propriétaire de son journal, un riche financier. Déjà, il a séduit la mère. Sensible à son physique de bellâtre et à ses manières enjôleuses, la petite ne demande qu’à se laisser passer la bague au doigt. Les parents refusent, car le solliciteur n’a pas de fortune, et n’occupe pas encore une position éminente. Sans hésiter, Bel-Ami enlève la petite avec son consentement. La voilà compromise ; papa et maman ne peuvent plus refuser l’union. Quel jongleur !

          L’aventurier, que tout le monde appelle par son surnom, Bel-Ami, avait eu la bonne idée de n’enregistrer son mariage précédent qu’à la mairie. Il peut donc épouser sa donzelle à l’église, en l’occurrence celle de la Madeleine, alors la plus élégante de Paris. Une noce à tout casser ! Déjà, il se voit député et ministre. Cela ne l’empêche pas de répondre, durant la cérémonie, au clin d’œil d’une ancienne maîtresse. Ils ne vont pas tarder à reprendre leurs relations.

          Comme la plupart des ouvrages de Maupassant, celui-ci se recommande par sa justesse d’expression, par son art de faire mouche. Elle s’aperçut que la nuit venait et sonna pour les lampes, tout en écoutant la causerie qui coulait comme un ruisseau de guimauve. Ou encore ceci : Février touchait à sa fin. On commençait à sentir la violette dans les rues en passant le matin auprès des voitures traînées par les marchandes de fleurs.  Les leçons de Flaubert ont produit leurs fruits, et l’élève y ajoute quelque chose de plus leste ; une élection académique est qualifiée de jeu de la mort et des quarante vieillards.

          Dans Une Vie, on trouvait des personnages sympathiques – Jeanne et ses parents. La limite de Bel-Ami, c’est qu’on n’y rencontre personne à qui s’attacher. Les hommes sont des arrivistes ou des spéculateurs. Les femmes, des intrigantes – sauf une, longtemps pieuse, et que les manigances de Bel-Ami ont rendue folle.

          Maupassant a consciencieusement condamné son « héros , sans prononcer de réquisitoire, par le simple exposé de ses manœuvres. Mais force est de constater que Bel-Ami le fascine, et qu’il s’incarne à moitié en lui. Il se réjouit avec lui de ses conquêtes féminines, et du bon tour joué au propriétaire du journal. Aveu de cette complaisance : le nom du navire de plaisance acheté avec les droits d’auteur du roman, le Bel-Ami. Onze mètres, neuf tonneaux, capacité de coucher quatre personnes. Quelques années plus tard, ce bâtiment est remplacé par un vingt tonneaux, le Bel-Ami II, qui comme son prédécesseur navigue en Méditerranée. Assurément, Maupassant n’est point Bel-Ami : il provient d’une famille honorable, il a réussi son bac, il n’est pas blond, il collectionne les femmes pour le plaisir et non pour leur influence ou leur argent.  Ses succès de journaliste sont dus à son seul talent. Le créateur entretient  néanmoins une complicité avec sa créature.

          Bien entendu, les journaux auxquels notre Guy confie sa copie se gardent de se brouiller avec lui à cause des vilenies qu’il a écrites sur le compte de la profession.

         Mais derrière le triomphe apparent de Bel-Ami et de son père littéraire rôde une horrible bête : la Mort. En cette année 1885, la santé de l’écrivain est déjà sérieusement compromise. Il éprouve le besoin d’inclure dans son roman tout un discours nihiliste sur la fin qu’il entrevoit, et place ce couplet dans la bouche d’un vieux journaliste à demi raté. Puis il s’attarde sur les confidences d’un mourant, qui regrette les jolies choses de la vie.

          Pierre et Jean (1888)

          Pierre et Jean a surtout retenu l’attention des critiques et des professeurs par sa « préface » – en réalité, une étude sans lien avec le roman qui suit. Maupassant y exprime sa doctrine de romancier. Il rejette les naturalistes – Zola et consorts – dont on l’avait cru proche. Sous l’influence évidente de son père spirituel Flaubert, il professe que l’écriture doit être une recherche du beau. Il n’approuve pas pour autant l’écriture artiste des Goncourt, qui lui paraît artificielle, et dont il donne ironiquement l’exemple suivant : La pluie tombe sur la propreté des fenêtres.

          Le plus intéressant, dans ces pages, est l’idée que la vie ne peut être décrite telle qu’elle est, car elle n’existe pas. La vie est une création de chaque romancier. Il sélectionne, dans la foule des détails le plus souvent sans intérêt apportés par chaque heure du jour, ceux qui lui paraissent significatifs, et en compose son ouvrage. Du même flux, un autre romancier tirera autre chose.

          Maupassant innove encore quand il affirme que la psychologie doit être cachée dans le livre comme elle l’est dans l’existence. L’histoire littéraire de la centaine d’années suivante va lui donner raison. Mais ce principe se révèle plus aisé à proclamer qu’à appliquer. Pierre et Jean, notamment, est bel et bien une étude psychologique à l’ancienne. Elle n’en mérite pas moins d’être lue, d’autant qu’elle ne demande pas un gros effort (166 pages dans mon édition de poche).

         Ce roman marque un tournant dans l’œuvre de notre auteur. Et, il faut bien le dire, un tournant malheureux : Maupassant quitte le terrain de l’observation des comportements sociaux, où il excellait, pour s’adonner à une problématique peinture des âmes de gens du monde. Parti de Flaubert, observe le critique Hubert Juin, il aboutit à Paul Bourget. Ni Fort comme la mort, ni Notre cœur ne sont des réussites, malgré un bon accueil lors de leur parution.

       Par bonheur, Pierre et Jean se situe au point d’inflexion de la première  manière vers la seconde. Cet ouvrage ne prétend ni embrasser l’humaine destinée, comme Une Vie, ni peindre une époque, comme Bel-Ami.  C’est une sorte de roman policier, bien vu, très humain, un peu moins pessimiste que les deux autres livres dont je traite.

         Pierre, jeune médecin non encore installé, a un cadet, Jean, futur avocat, non encore installé lui non plus. Depuis leur enfance, une compétition amicale les anime. Pierre, en qui l’auteur s’incarne, s’estime le meilleur. Un coup de théâtre remet tout en cause dans cette famille havraise : un ami des parents lègue sa fortune à Jean et ne laisse rien à Pierre. Celui-ci, blessé par cette préférence injuste, lutte en vain contre la jalousie, sentiment qu’il estime indigne de lui. Ne pouvant s’empêcher de mener une petite enquête, il se procure un portrait du défunt, qui révèle une ressemblance marquée avec Jean. À l’évidence, ce garçon n’est pas le fils de son père, mais le fils de l’amant de sa mère. Dès lors, Pierre, souffre moins du coup de chance de son frère que de la faute maternelle, tenue si longtemps secrète.

         Se sentant soupçonnée, l’intéressée explose : oui, cet amant clandestin aura été la seule vraie joie de sa vie. Ulcéré, Pierre, qui s’était promis, par élégance, de ne pas communiquer ses déductions à Jean, se décide à lui en faire part. Puis, rompant les amarres, il s’engage comme médecin sur un transatlantique et part pour New-York. Tandis que Jean se marie et emménage dans un bel appartement.

          En cette histoire mélancolique, aucun des deux frères n’a commis d’erreur. C’est le défunt qui, par inconscience, a semé la zizanie dans la famille, et exposé son ancienne maîtresse au blâme du public. Comme l’a remarqué Pierre, la solution correcte aurait consisté à partager sa fortune entre les deux frères.

          Certains critiques ont cru que l’auteur s’était dédoublé en Pierre et en Jean.  Ils ont invoqué les propos de Maupassant qui, en 1883, s’était plaint de voir son double assis à sa place dans son salon. Mais ce double était un sosie. De même le Doppelgänger d’Henri Heine mis en musique par Schubert. Au contraire, Pierre et Jean s’opposent : le premier brun comme Maupassant et prompt à se tourmenter, le second blond et placide. Pour tout dire, Jean a une personnalité falote. Si l’auteur s’était, pour partie, incarné en lui, il aurait donné davantage de caractère.

          La dualité Pierre/Jean reproduit donc plutôt la dualité Guy/Hervé. Dans la réalité, Guy de Maupassant a six ans de plus que son cadet. Dans la fiction, Pierre a cinq ans de plus que Jean.  On peut supposer qu’en sa qualité de petit dernier, Hervé avait été plus gâté que son aîné, d’où une certaine jalousie. Mais à l’époque de la rédaction du roman, le pauvre Hervé, un bon à rien, donnait des signes de folie, et son frère avait dû faire décider un premier internement. Depuis longtemps, le motif de jalousie avait disparu. Les rapports complexes de deux frères n’étaient plus qu’un matériau romanesque, restant à élaborer.

          Malgré le tournant littéraire, malgré la maladie qui progresse, le romancier reste parfaitement maître de sa prose. Par provocation, il commence avec le mot Zut, alors plus fort qu’aujourd’hui. Puis vient un retour de pêche : Le poisson capturé par les trois hommes palpitait vaguement encore, avec un bruit doux d’écailles gluantes et de nageoires soulevées, d’efforts impuissants et mous, de bâillements dans l’air mortel. Un sentiment inattendu de pitié envers les bêtes affleure dans ces lignes. Je l’ai déjà mentionné plus haut.

          Et voici la moisson en pays de Caux : Les blés …semblaient avoir bu la lumière du soleil tombée sur eux. On commençait à moissonner par places, et dans les champs attaqués par les faux, on voyait les hommes se balancer en promenant au ras du sol leur grande lame en forme d’aile. Nulle grandiloquence. Tout est dit avec des mots incroyablement justes.

          J’aimerais reproduire aussi le ballet des lumières de phares, fixes ou clignotantes, dans la baie de Seine, ou le départ d’un énorme paquebot vers l’Amérique. Mais ces passages excèderaient les dimensions d’un article.

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         En mars 1877, Maupassant, qui n’a pas vingt-sept ans, écrit à un ami : Alleluia ! J’ai la vérole, par conséquent je n’ai plus peur de l’attraper.

         Elle est soignée trop tard, car on la croyait guérie : à l’époque, les troubles oculaires dont se plaint l’écrivain ne sont pas encore interprétés comme un signe de la progression de cette maladie. Les hommes de l’art s’interrogent sur la nature des maux de Guy. Les traitements inadéquats se succèdent, ainsi que les cures inutiles dans des villes d’eaux. Une question affreuse me vient à l’esprit : combien de femmes ce taureau inconscient n’a-t-il pas contaminées ?

         Puis viennent des hallucinations, qui inspirent des contes comme Le Horla – une sorte de vampire. Jadis, alors que j’étais lycéen à Rennes, l’un des examens de fin d’année de la faculté des Lettres eut pour sujet Le fantastique dans l’œuvre de Maupassant. S’estimant pris en traître, les étudiants ripostèrent en écrivant sur les murs Maupassant ne passera pas. Depuis cet incident, il occupe une place particulière dans mes souvenirs littéraires.

        Une nouvelle de 1885, Le lit 219, met la hideuse syphilis en scène, et l’appelle par son nom. L’écrivain se sait sans doute condamné.

       En 1891, il ne peut quasiment plus travailler. En janvier 1892, il est interné pour aliénation mentale. Il meurt en juillet 1893, peu avant son quarante-troisième anniversaire.

         Tous les spécialistes en sont d’accord : c’est la syphilis, primaire,  secondaire puis tertiaire, qui l’a lentement tué. Mais sa folie avait-elle la même origine ? J’ai mentionné l’aliénation de son frère Hervé. On peut donc supposer, en ce domaine, l’action d’un mauvais gène commun aux deux frères [1].

        À moins que le malheureux Hervé n’ait été, lui aussi, terrassé par un mal vénérien : Sa Majesté Syphilis, reine du XIXe siècle avec son amie Tuberculose.

Les livres
Les nouvelles de Maupassant sont recueillies dans deux volumes de la collection Bouquin. Le premier contient aussi Une Vie, et le second, Bel-Ami.
Pierre et Jean est disponible dans la collection Folio.
Attention, ne pas lire plus de trois ou quatre nouvelles à la file, car un effet de répétition risque de gâcher le plaisir.  

[1] Une discussion analogue a eu lieu au sujet de Nietzsche, à l’initiative d’Henri Guillemin. Sa folie finale est généralement attribuée à la syphilis. Mais son père pasteur était mort fou, lui aussi.  

Petite rétrospective Pierre Loti

Par Nicolas Saudray

          Avouons-le : je suis un admirateur de Loti, malgré ses sucreries. Il a su,  mieux que personne, rendre certaines ambiances, et fixer sur le papier des mondes aujourd’hui disparus.

          Julien Viaud naît en janvier 1850 à Rochefort, chef d’œuvre  préindustriel de la marine de Louis XIV. Sa famille paternelle est catholique, et la maternelle, protestante, comme beaucoup en cette contrée marquée par les guerres de religion. Obéissant momentanément à sa double hérédité, l’écrivain fera deux séjours à la Trappe de Bricquebec, et se mariera au temple avec une protestante. Mais il sera surtout attiré par l’islam, malgré son impossibilité de croire.

          Le père est receveur municipal à Rochefort. En 1866, alors que Julien a seize ans, ce fonctionnaire est accusé de vol : un paquet de titres a disparu. Il passe quelques jours en prison. Finalement, il est innocenté, mais il a perdu sa place, et a dû se rabattre sur un petit emploi. De plus, il doit rembourser la valeur des titres, car c’est une des règles de la comptabilité publique, encore appliquée aujourd’hui – qu’il y ait eu faute ou non. La famille Viaud tombe de l’aisance dans la gêne.

          Le fils de ce malheureux comptable public rêve d’aventure. Il ne se laisse pas décourager par le sort de son frère, mort en mer pour cause de dysenterie, après plusieurs années de service dans le Pacifique. En 1871, après sa sortie de l’Ecole Navale, Julien s’embarque pour un tour du monde. Il passe notamment à l’île de Pâques, où il est semble-t-il le premier à dessiner les fameuses statues. Ses croquis sont publiés par l’Illustration ; le dessinateur aura donc précédé l’écrivain. Suit un séjour de deux mois à Tahiti, au cours duquel les suivantes de la reine Pomaré lui donnent le surnom de Roti (laurier-rose), avec un r roulé. Roti ? Loti sonne mieux.

          En 1874, l’enseigne de vaisseau vit une idylle à Saint-Louis du Sénégal. La belle finit par le rejeter. Humilié, furieux, Julien s’inscrit pour se changer les idées au bataillon de Joinville. Ce gringalet en ressort archi-musclé et, par plaisir, se produit comme acrobate dans un cirque de Toulon.

          Viennent d’autres voyages, suscitant des publications. En 1883, l’enseigne de vaisseau Viaud participe à l’expédition du Tonkin. Il proteste dans le Figaro, sous la signature de Loti, contre un massacre auquel les troupes françaises se sont livrées à Hué. Aussitôt, on le rappelle à Paris. Va-t-il être révoqué ? Non, car le ministère s’est rendu compte, entre-temps, que les faits dénoncés par lui n’avaient rien d’imaginaire.

          Cette affaire ne constitue pas une péripétie isolée dans la vie de l’officier-écrivain. Sans cesse, il va défendre les vieilles civilisations d’Asie contre l’avidité et la brutalité des Occidentaux. À sa manière, c’est un anti-colonialiste. On se tromperait lourdement en le fourrant dans le même sac que les écrivains nationalistes et traditionalistes de sa génération – les Barrès, les Bourget, les Bordeaux. Honneur à Loti !

          Il se marie, sa femme lui donne un fils. Mais cinq ans après, il installe à Rochefort, non loin du domicile familial, une concubine basque espagnole qui le gratifie de deux autres fils.

          A quarante et un ans, il est élu à l’Académie française, contre Zola. C’est alors le benjamin de cette assemblée.

          En 1898, à quarante-huit ans, le voilà mis à la retraite d’office. Le ministère de la Marine veut rajeunir ses cadres – et il en a sans doute assez des foucades ou des mondanités de Loti. L’officier se pourvoit devant le Conseil d’État et obtient sa réintégration. Mais il est laissé quelque temps en congé sans solde.

          En 1906, il est promu capitaine de vaisseau. Pas question de le nommer amiral. En 1910, le jour de son soixantième anniversaire, la retraite vient pour de bon. En 1914, à l’ouverture du conflit, Loti demande à revenir au service, mais la Marine ne veut plus de lui. Il se rattache donc à l’armée de Terre, et y accomplit diverses missions qui lui valent la Croix de Guerre. Il meurt en 1923. Obsèques nationales.

          Les photos qui ont été recueillies montrent un petit homme affublé d’une moustache excessive. Il mettait des talonnettes. La courte taille a souvent été, dans l’histoire, la cause de grands désirs de revanche : le duc de Saint-Simon, Napoléon… Voici comment Edmond de Goncourt, qui a la dent dure, voit notre auteur en 1884, à trente-quatre ans : Un monsieur fluet, étriqué, maigriot, avec le gros nez sensuel de Carageuz, le polichinelle de l’Orient, et une petite voix qui a le mourant d’une voix de malade.  Sitôt la jeunesse passée, Loti se maquille, soulignant son regard au crayon d’antimoine. Ce qui frappe surtout, dans l’album, c’est le goût de l’écrivain pour le travestissement. Il veut être un Turc, un Arabe, un Égyptien du temps des pharaons. Il rejette sa véritable identité.

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          À mon sens, les romans ne sont pas le meilleur de Loti : trop d’amourettes fades, trop de clinquant.

          Je m’attacherai surtout à ce qu’on peut appeler le cycle d’Aziyadé. Le roman sans nom d’auteur qui porte ce titre (1879) est le premier de notre écrivain. Le narrateur, Loti, devenu pour brouiller les pistes un officier de marine britannique, fait d’abord escale à Salonique, encore turque. Il y remarque, à travers le grillage d’une fenêtre, une jeune et belle Circassienne aux yeux verts. Le navire de guerre poursuit sa route vers Constantinople. Coup de chance ! Aziyadé y vient aussi, avec le harem de son mari. Qui plus est, Loti parvient à la retrouver dans cette grande ville. Le vieux mari est retenu par ses affaires en Asie, et ses quatre épouses se sont promis de ne pas lui dénoncer leurs frasques respectives. En conséquence, durant des semaines, Aziyadé rejoint Loti presque toutes les nuits en une maison traditionnelle qu’il a louée. Peu vraisemblable, en ce pays où la femme musulmane est encore très surveillée.

          Je gage que dans la réalité, il n’y a eu qu’un petit nombre de rencontres furtives. Ou encore qu’Aziyadé s’est carrément échappée de chez son époux, et n’y a plus remis les pieds tant que le Français pouvait l’héberger. On m’objectera que le roman suit de près le journal intime. Mais celui-ci est  beaucoup trop travaillé, par endroits, pour qu’on puisse y voir une expression spontanée. C’est déjà une ébauche de roman.

          Comme toujours chez Loti, cette aventure quelque peu vantarde est l’occasion de décrire des scènes pittoresques : une exécution de condamnés, une éclipse de lune…

          Puis l’inévitable se produit : le bateau repart, Aziyadé est délaissée. Le narrateur montre alors son originalité. Il reçoit, en Angleterre, une lettre lui révélant que le vieux mari s’est douté de quelque chose, qu’il a mis sa jeune épouse en pénitence, qu’elle s’étiole…Trois mois après son départ, Loti revient à Constantinople ! Je me retrouvai appuyé contre une fontaine de marbre, près de la maison peinte de tulipes et de papillons jaunes qu’Aziyadé avait habitée. Malheureusement, elle n’est plus là. Une vieille femme révèle sa mort, et aide à retrouver sa tombe. Désespéré, Loti s’engage dans l’armée turque et se fait tuer par les Russes.

          Deuxième livre du « cycle », moins connu, mais remarquable de mélancolie maîtrisée : Fantôme d’Orient (1892). Plutôt qu’un roman, c’est un récit, où presque tout sonne vrai. Loti relit Aziyadé, renie ses bravades, récrit le dénouement un peu forcé. Il a semble-t-il songé à faire évader Aziyadé, à l’amener en France ; entreprise trop hasardeuse. Le revoilà sur les lieux, non plus après trois mois, mais après dix ans. Le motif n’est pas seulement sentimental : Un charme dont je ne me déprendrai jamais m’a été jeté par l’islam. L’héroïne a survécu trois ans à son départ. Loti se met pour de bon à la recherche de sa tombe (car la première quête, dans le roman,  n’était qu’une fantaisie littéraire, prémonitoire). Il cherche aussi celle de son jeune et fidèle serviteur Achmet, un Arménien devenu musulman, qui conserve dans son cœur une place presque égale à celle d’Aziyadé. Sa dernière nuit, lui révèle-t-on, tout le temps, il t’a appelé : Loti ! Loti ! Loti ! 

          Le vétuste Stamboul reflète l’état d’âme du pèlerin : Je me dirige au trop dans ce dédale, reconnaissant au passage les quartiers sombres, les grands murs sans fenêtres, les vieux palais grillés (grillagés), les kiosques funéraires où des veilleuses brûlent, les grands dômes pâles des mosquées silencieuses, s’étageant dans le ciel… Et la lueur rougeâtre de notre lanterne qui court nous montre à terre, tout le long du chemin, des masses brunes qui sont les chiens endormis. Finies les fêtes. Seules restent la douleur et la culpabilité, comme une plaie qu’on gratte.

          Pourquoi le fantôme du titre ? Chez Loti, c’est une image habituelle de la femme musulmane, enveloppée dans son voile noir. Bien que selon nos conceptions occidentales, un fantôme doive plutôt être blanc.

          Troisième maillon de la chaîne, plus bref : Constantinople en 1890. Les Éditions Hachette ayant voulu présenter au grand public les principales capitales du monde, l’ottomane est comme de juste confiée à Loti. La Sainte Sagesse et le Vieux Sérail ont déjà été décrits, avec brio, par Théophile Gautier et par Edmondo de Amicis. Loti se dispense donc de descriptions. Il se contente des ambiances captées, et de sa réception par le sultan. Il déplore l’afflux des touristes. Que dirait-il aujourd’hui ! Malgré la brièveté de son séjour, il parvient à passer une partie de son temps dans les cimetières.

          Quatrième maillon : le roman Les Désenchantées, fondé sur l’une des mystifications les plus réussies de l’histoire littéraire. En 1904, Marie-Amélie Hébrard, épouse Léra, journaliste féministe sous le nom de Marc Hélys, séjourne à Constantinople pour se documenter sur la vie des femmes musulmanes cloîtrées. Elle s’est fait, dans la haute société, deux amies turques, l’une mariée et l’autre pas encore.  En avril 1904, apprenant que Loti, le célèbre écrivain, est de retour dans la ville, elle a l’idée de lui demander rendez-vous, sous de faux noms, pour elle-même et ses amies. Elle se présente comme étant Leyla, une Turque d’éducation française. Loti est appâté, il croit qu’il va revoir Aziyadé, en triple exemplaire. D’audacieux rendez-vous ont lieu, dans un petit café, dans une maison alliée… Mais les trois femmes se présentent toujours voilées, et ne laissent pas voir leur visage. L’une de leurs lettres est d’ailleurs signée Les Trois fantômes noirs. Loti étant tombé malade, elles viennent le voir à l’hôpital. Quand il revient sur son aviso le Vautour, elles lui rendent visite à bord. C’est un bâtiment désuet, à la proue en éperon, dont le seul rôle est d’affirmer la présence française en ces lieux, et qui ne quitte pratiquement jamais le Bosphore.  L’écrivain-commandant joue du piano pour ses invitées.

          Puis Amélie, poursuivant ses activités de journaliste, rentre à Paris. Elle a laissé aux deux sœurs constantinopolitaines des lettres écrites d’avance, afin qu’elles les postent une à une. Les rendez-vous se poursuivent, dont l’un au cimetière, car Loti a tenu à montrer la tombe de la petite Circassienne. Il finit par voir, fugitivement, le visage de ses deux interlocutrices. Il n’aura jamais vu celui de Leyla, et pour cause : en se découvrant, elle aurait jeté le doute sur son identité turque.

          Mais le narrateur sait qu’il doit regagner la France. Une dernière fois, il revient sur les lieux de ses premières rencontres. Cette promenade le retint jusqu’à l’heure semi-obscure où les étoiles s’allument et où commencent de s’entendre les premiers aboiements des chiens errants. Au retour de ce pèlerinage, quand il se retrouva sous les énormes platanes de l’entrée, qui forment là une sorte de bocage sacré, il faisait déjà vraiment noir, et les pieds butaient contre les racines, allongées comme des serpents sous les amas de feuilles mortes. Dans l’obscurité, il revint au petit embarcadère, dont chaque pavé de granit lui était familier, et monta en caïque pour regagner la côte d’Europe. Le maître-écrivain donne ici sa mesure, avec peu de moyens, sans un mot de trop.     

          Fin mars 1905, comme dans toutes les aventures de Loti, le navire repart. Les deux sœurs pleurent. Pour elles, ce n’était plus une mystification. Elles s’étaient prises au jeu, elles s’étaient attachées à ce brillant homme de plume, qui d’ailleurs les aimait un peu, à sa manière à lui. La correspondance continue vaguement, entre Constantinople et Rochefort.

          En décembre suivant, jugeant que la plaisanterie a assez duré, Amélie adresse à Loti, toujours sous le nom de Leyla, une lettre d’adieu qu’elle a pris soin de faire transiter par la capitale ottomane. Elle y expose que, sa famille ayant voulu la remarier de force, elle va mettre fin à ses jours, aussitôt après l’envoi de cette missive. On imagine le retentissement que ce message d’amour et de mort a eu chez l’écrivain.

          Déjà, il a commencé son manuscrit des Désenchantées, en reproduisant d’assez près ce qu’il a vécu, et en y insérant les lettres des fantômes, presque sans modifications, sauf les noms ; Leyla est devenue Djénane.

          Or voici que les deux sœurs, malheureuses en Turquie, s’échappent du harem et débarquent en France. Se sentant responsable, Loti les aide financièrement. L’une reste dans notre pays et s’y marie. L’autre retourne à Constantinople, où Loti la revoit en 1913.

         Le roman Les Désenchantées a paru en juillet 1906. Vif succès. On est pourtant loin des hâbleries d’Aziyadé. Le narrateur ne prétend pas avoir couché avec ces jolies personnes, trop surveillées. Les seules libertés qu’il s’autorise consistent à dire qu’il a vu le visage de Leyla-Djénane, et à faire mourir l’une des deux sœurs – alors qu’elle est bien vivante, quelque part entre Dunkerque et Perpignan.

          Peu après le décès de l’écrivain (1923), Amélie alias Marc Hélys publie un livre révélant le pot-aux-roses – avec les lettres authentiques des fantômes noirs, reproduites à peu près dans le roman. Elle se moque de l’écrivain tout en reconnaissant son génie. Rien n’a été exagéré, explique-t-elle, quant à la popularité de Pierre Loti parmi les femmes turques. Toutes en avaient la tête tournée.

          À vrai dire, chacun a trouvé son compte dans cette embrouille. La féministe Amélie a suscité, pour le grand public, un livre qui illustre magistralement la sujétion de la femme ottomane. Les deux sœurs se sont libérées – ce qu’elles n’auraient jamais osé faire sans leurs rencontres avec Loti. L’écrivain a mis à son actif un roman un peu sinueux, un peu complaisant, mais évocateur et charmeur, où on aurait tort de voir une simple turquerie.

          Cinquième et dernier élément du cycle d’Aziyadé : le journal intime des derniers séjours à Constantinople, publié en 1921 par Samuel Viaud pour le compte de son père hémiplégique. Avec son mauvais titre, Suprêmes visions d’0rient, l’ouvrage passe presque inaperçu. C’est pourtant une tranche de vérité, après les grâces et les artifices des romans.

          Le bon fils s’est gardé d’évoquer le baptême de la chatte de Loti, célébré en grande pompe à bord du Vautour, sur le Bosphore, et qui a valu à son organisateur les sarcasmes d’un journal parisien (1903). Il passe également sous silence l’épisode de mars 1905, où la passion funéraire de Loti a atteint son sommet : l’ancien amant d’Aziyadé a fait copier la stèle de sa tombe, a mis la copie en place et est reparti sur son navire avec l’original. Ce qui aurait pu lui valoir, s’il s’était fait prendre, une condamnation en Turquie, suivie d’un blâme de son employeur. La stèle orne aujourd’hui une salle de la maison de Rochefort. C’est la preuve que la petite Circassienne a réellement existé, et qu’il s’agissait bien d’une femme.

           Les Suprêmes visions débutent en 1910. Loti revient à Constantinople en jeune retraité. Il se fait héberger sur le détroit, dans le vieux palais de bois d’un ami franco-polonais, le comte Ostrorog. Lentement, sans bruit, les bateliers turcs ont fini par arriver, leurs avirons sur l’épaule. Mes malles sont dans les barques ; il faut se diriger vers les petites lumières de la rive d’en face. Et le glissement commence, au rythme des avirons, sur la grande nappe amie où notre passage laisse comme des plissures de soie. Il fait plus froid, et la buée habituelle des nuits du Bosphore augmente la pâleur des choses. 

          Puis Loti, presque seul de son espèce, s’installe dans le vieux Stamboul,  parmi les hautes maisons de bois, déjetées par le temps et de couleur noirâtre… avec leurs observatoires comme des échauguettes, impénétrablement grillagés toujours, et d’où l’on croit sentir tomber des regards. Mais en période de ramadan, Stamboul s’anime et brille tous les soirs. L’écrivain cherche en vain la tombe de la fausse suicidée Djenane. Près d’une autre sépulture, réelle, celle d’Aziyadé, il cueille selon l’usage un bouquet de chardons bleus qu’il rapportera en souvenir.

          Loti vitupère les Levantins – Grecs, Arméniens ou juifs – qui vivent surtout à Péra, sur l’autre rive de la Corne d’Or : un quartier très ancien mais modernisé. Il leur reproche de n’être pas musulmans, de croire au progrès, de singer l’Europe épileptique. Les Arméniens, passe encore ; il a dit du bien d’eux dans son livre sur Jérusalem. Sa détestation va surtout à la grécaille.

          On peut placer en regard les Notes d’une voyageuse en Turquie de Marcelle Tinayre (1909). Cette romancière très connue à l’époque (La Maison du péché) s’intéresse, comme Marc Hélys peu avant elle, à la condition des musulmanes. Elle a lu Loti, bien sûr, et parfois elle fait du Loti.   Le reste du temps, elle est précise, et n’hésite pas à aborder la politique intérieure turque ou la sociologie – ce dont notre écrivain s’était bien gardé. Les femmes turques, estime-t-elle, ne connaissent pas l’amour, sauf pour leurs enfants. Aussi les désenchantées étaient-elles fort rares parmi elles.  Mais le livre de Loti en a fait éclore des douzaines.

          La Constantinople de Loti peut aussi être comparée, une cinquantaine d’années plus tard, à l’lstanbul d’Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature. L’écrivain y a passé son enfance et sa jeunesse. Son récit, assorti de photographies dont celles du grand artiste Ara Güler, constitue le troisième volet de la décadence. Théophile Gautier avait décrit, en 1852, une métropole encore pimpante. Du temps de Loti, les menaces se précisent : décrépitude, perte de poids politique, invasion des horribles mœurs occidentales. Sous la plume de Pamuk, tout n’est plus que nostalgie, neige et brouillard ; la ville ne peut se consoler de la perte de son rang de capitale. Malgré sa solide culture française, l’auteur ne cite Loti qu’une fois ; sans doute lui en veut-il d’être le dernier à avoir pu mettre la ville en valeur.

          On attend maintenant, sans trop d’espoir, le quatrième écrivain, celui qui saura faire aimer l’Istanbul oublieuse et surchargée d’aujourd’hui, avec sa population multipliée par douze depuis le temps de Loti, son désordre automobile remplaçant les milliers de caïques, et son Bosphore vassalisé par trois grands ponts.

          Alors que Loti se trouve au sommet de sa gloire, la Turquie est attaquée successivement (1912-1913) par les États des Balkans, qui lui prennent Salonique, et par l’Italie, qui lui ravit à la fois Rhodes et la Libye. Le public européen soutient les Grecs. Seul ou presque avec son compère Claude Farrère, l’intrépide Loti se permet de défendre les Turcs. Et il a raison, malgré l’heure tardive. L’empire ottoman est une société plurielle, où des peuples de toutes sortes se mêlent depuis des siècles. Bien que miné par des nationalismes d’inspiration européenne, il conserve au début du XXe siècle une certaine cohérence. Sa destruction aura pour conséquence de mettre les peuples face à face, et provoquera des conflits sans fin (Arménie, Kurdistan, Liban, Syrie, Yémen…).

          Loti est donc reçu en héros à Istanbul, en 1913. C’est mérité. L’année suivante, il écrit en vain aux dirigeants jeunes-turcs pour les dissuader de se ranger du côté de l’Allemagne en guerre (une folie, vu la fragilité de leur empire). Il a encore raison. Mais en 1917, il dérape. Craignant que les Arméniens de l’est du pays ne se rallient aux Russes qui envahissent cette région, le gouvernement turc a décidé de les déporter, et la plupart en mourront. Loti se trouve en France, il n’a qu’une connaissance très indirecte de la vérité. Néanmoins, il n’hésite pas à présenter le drame comme une tuerie réciproque. D’où une indignation arménienne pleinement justifiée.

          On a calculé que, mises bout à bout, les escales turques de l’écrivain  avaient occupé trois ans de sa vie. Or qu’a-t-il vu du pays, en dehors de Constantinople ? À l’ouest, brièvement, Brousse, ancienne capitale ottomane. Il n’a rien voulu savoir de l’est dur et sauvage.

          Auprès de ce grand cycle d’Aziyadé, que certains lecteurs d’aujourd’hui jugeront sans doute exaspérant, mais qui n’est romanesque qu’en partie, et recèle des joyaux, le reste de la production romanesque fait assez pâle figure. Avec parfois, néanmoins, des pages captivantes.

          Le Mariage de Loti, dédié à Sarah Bernhardt, est le second roman de l’auteur, et celui qui l’a lancé (1880). Toujours déguisé en officier britannique, il épouse à la mode tahitienne la jolie Rarahu, suivante de la reine Pomaré. Mais ce « mariage » ne pourra durer, Rarahu le sait bien. D’ailleurs elle tousse (et Loti ne manque pas de le noter, pour atténuer sa responsabilité). Il repart, nécessité de service. Elle se console un moment avec un officier français puis meurt. Loti ne revient pas, il a simplement une dernière vision de la pauvrette. Appréciation : une héroïne touchante mais peu consistante, un héros d’un égoïsme assez tranquille.

         L’année suivante, Le Roman d’un spahi se déroule à Saint-Louis du Sénégal. Le spahi est grand et beau – exactement ce que Loti aurait aimé être. Il vit avec une mulâtresse très claire. Comme tous les livres de Loti, celui-ci est entrecoupé de mots autochtones, de digressions sur le folklore (ici, les griots) et de lettres authentiques que l’auteur a reçues d’Europe. Le spahi congédie la pauvre Fatou. Mais elle met au monde un enfant presque blanc. Le spahi lui donne alors tout ce qui lui reste d’argent et est tué en combattant une tribu indigène rebelle. J’avoue avoir eu quelque peine à m’intéresser à ce livre.

          Mon frère Yves (1883) : encore un héros grand et fort ! Ce marin de commerce n’a qu’un défaut, sa tendance à la boisson, héritée de son ivrogne de père.  En le prenant sous sa protection, Loti parvient à limiter quelque temps les dégâts. Yves se marie avec une payse, une Bretonne. Mais, son protecteur s’étant éloigné, il glisse à nouveau sur sa pente. Le livre reste sans conclusion. Certains lecteurs l’ont aimé. Je l’ai trouvé franchement médiocre.

          Pêcheurs d’Islande (1886) est de loin le roman le plus réussi. Le lieutenant de vaisseau Viaud connaissait ces rudes travailleurs pour les avoir escortés avec un modeste navire de guerre, servant à la fois d’hôpital et de bureau de poste. L’héroïne est conventionnelle : la pieuse petite Paimpolaise qui attend le retour de l’homme parti au loin. L’originalité appartient au héros, encore un robuste gaillard, resté longtemps célibataire, et qui disait en riant : Je suis marié avec la mer. Or voici qu’il épouse la petite Bretonne. La mer jalouse engloutit son bateau.

Autre scène saisissante, dans le même livre : les marins de Paimpol voient arriver, dans les brumes, un bateau de pêche qu’ils connaissaient mais dont ils n’avaient plus de nouvelles. Ils échangent quelques propos avec l’équipage. Puis le nouveau venu se retire dans le brouillard. Les Paimpolais comprennent alors qu’ils ont eu affaire à un navire-fantôme, piloté par des morts.

          Avec Madame Chrysanthème (1887), Loti revient au thème des noces pour rire. Par le canal d’un entremetteur, il a conclu un mariage fictif avec une jolie Japonaise. Gentille, mais ce n’est qu’une poupée. Un prétexte à présenter au lecteur divers bibelots, et un Japon mignard. Loti n’a pressenti ni la guerre russo-japonaise de 1904, ni la période 1937-1945. À la fin, Chrysanthème vérifie au moyen d’un petit marteau les piastres que son ex-époux lui a remises en exécution du contrat.

          Heureusement, un librettiste italien et le grand Puccini transforment cette bluette cynique en un opéra émouvant, Madame Butterfly (1904). Devenu américain et rebaptisé Pinkerton, le « héros » étale la suffisance et l’incompréhension occidentales. La pauvre Japonaise meurt de chagrin, après avoir confié son enfant à l’épouse américaine de son ex-amant. C’est cela que Loti aurait dû écrire.

          Dans Ramuntcho (1897), aimable roman basque avec trop d’adjectifs et une pincée de folklore, un jeune contrebandier s’éprend de Gracieuse. Mais il doit accomplir un service militaire de trois ans dans le nord de le France. Il ne revient qu’au terme de cette période (peu vraisemblable), et  découvre que sous la pression de sa famille, Gracieuse est entrée au couvent. Le projet du jeune homme consiste à l’enlever et à partir avec elle pour les Amériques, en compagnie d’autres migrants basques. Confiante, la mère supérieure le laisse bavarder au parloir avec son ancienne fiancée. Mais en la voyant si tranquille, si bien ancrée dans sa nouvelle vie, Raymond n’ose se découvrir. Elle se retire pour chanter avec ses sœurs O crux ave, spes unica. Il ira en Amérique – sans elle. Ce n’est pas vraiment triste.

          Plusieurs romans de Loti ont été portés à la scène. Car à cette époque dépourvue de cinéma et de télévision, le théâtre est roi. Mais ces œuvres essentiellement descriptives ne sont pas faites pour les planches. Aujourd’hui, il ne viendrait à l’esprit de personne de les rejouer.

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          Notre auteur est à son meilleur dans les récits de voyage – libérés du souci de mener une intrigue. Passons sur La Mort de Philae (1907), où il prend un peu trop la pose – allant jusqu’à se laisser enfermer de nuit dans l’enclos d’un temple pour mieux jouir du clair de lune. Laissons aussi son emphatique Jérusalem (1894), où il décrit la perte définitive de sa foi chrétienne en des lieux saints décevants, envahis par d’affreux touristes occidentaux. C’est une mise en scène. La perte était déjà consommée vingt-cinq ans plus tôt, à en juger d’après le portrait un peu outré qui nous est livré dans Aziyadé : Je ne crois à rien ni à personne ; je n’aime personne ni rien ; je n’ai ni foi ni espérance. Un seul monument de la ville sainte trouve grâce à ses yeux, la mosquée d’Omar, qui lui inspire ce commentaire : l’islam pourrait… devenir la forme religieuse extérieure, toute d’imagination et d’art, dans laquelle s’envelopperait mon incroyance.

          Une expédition privée de 1899-1900 donne naissance à son livre L’Inde (sans les Anglais). Pourquoi cette parenthèse rageuse ? Parce que la Grande-Bretagne vient de faire une guerre inégale aux Boers, soulevant l’indignation d’une bonne partie de l’Europe. Faute de pouvoir chasser les Britanniques de cette Inde qu’ils pillent, Loti évite tout contact avec eux, et se contente de rencontres avec des autochtones. Le prétexte de son voyage est la remise des palmes académiques, de la part de l’Académie française, au maharadjah de Travancore, dans l’extrême sud de la péninsule.

          Trop d’or, trop d’argent, trop de pierreries dans ce récit, même si la description de la sécheresse et de la famine fait diversion. Le brave dieu-éléphant Ganech, personnage favori du panthéon hindou, est qualifié de monstrueux et d’horrible. Les grottes d’Ellora, que j’ai appréciées de visu, sont dites épouvantables. La tigresse apprivoisée du maharadjah lorgne les enfants cadavériques.

          Loti nous offre quand même de beaux passages, sur les canaux du Kerala, sur les ruines de Golconde, sur celles de Delhi, sur les cités radjpoutes. Je les préfère à son tableau de Bénarès, assez exagéré si j’en juge d’après ma propre visite une centaine d’années plus tard.

          À vrai dire, Loti est surtout venu chercher une sagesse. Les débuts le déçoivent. Le bouddhisme, observé à Ceylan, me semble une chose finie, morte. Il forme un pendant à la décrépitude et la décadence de l’Inde brahmanique. Puis le voyageur s’engoue de Bénarès, qu’il place, contrairement à la vraisemblance géographique, à la fin de son volume. Mourir au bord du Gange, supplie-t-il, avoir là son cadavre baigné une suprême fois, avoir là sa cendre jetée ! Et il ajoute : Le germe nouveau qui a été déposé dans mon âme est destiné à l’envahir. Où finit la sincérité, où commence la pose ? Loti ne reviendra point en ces lieux. Pour lui, la vraie tentation, jamais tout à fait victorieuse, reste celle de l’islam.  

          Son chef d’œuvre, à mon goût (et je ne suis pas le seul), c’est Vers Ispahan – relation d’un voyage de cinquante jours effectué en 1900. L’auteur est en congé sans solde. Au lieu de revenir des Indes par la voie maritime et le canal de Suez, comme tous les autres voyageurs, il entreprend de passer par la Perse. Et l’on voit là que son personnage d’écrivain maniéré, voire déliquescent, cachait un dur-à-cuire. Malgré ses cinquante ans, il n’hésite pas à s’infliger trois semaines de chevauchée sur des pistes dangereuses, en faisant étape dans des caravansérails pleins d’immondices.

          L’aventure commence sur la rive étouffante du Golfe qu’on appelle persique. Comme le chemin de fer n’existe pas encore, on doit escalader à cheval ou mulet le triple rempart du plateau iranien – de nuit, à cause de la chaleur. L’écrivain a constitué sa propre caravane, de huit ou neuf personnes. Les sabots des montures glissent sur la pierraille, la chute dans les précipices est évitée de justesse. Pour protéger les voyageurs des brigands, chacun des villages traversés doit fournir une escorte de deux ou trois cavaliers, mais on ne peut vraiment compter dessus. D’où l’enthousiasme de Loti à son arrivée à Chiraz, la ville des poètes, ancienne capitale de la Perse, et encore magnifique, malgré la vétusté. On oublie tout ce qu’il a fallu endurer pendant le voyage, les grimpades nocturnes, les veilles, la poussière et la vermine ; on est payé de tout.  

          Loti parle assez bien le turc, que beaucoup de notables persans comprennent. Cela lui permet des contacts directs, dont d’autres voyageurs occidentaux n’ont pu bénéficier.

          Après Chiraz, la petite expédition chemine sur le haut plateau frisquet mais fleuri – notamment de pavots blancs dont sera extrait l’opium pour  l’Extrême-Orient. Ispahan, autre ancienne capitale du pays, se révèle encore plus beau que Chiraz. Malheureusement, la population est xénophobe et elle a quelque raison de l’être, car la Grande-Bretagne et la Russie sont en train de se partager la Perse en deux zones d’influence. L’arrivée de Loti provoque une émeute ; il doit se réfugier chez le seul consul européen de la ville, celui de la Russie. Mais il n’en garde point rancune, comme le montre le titre de son livre.

          La suite du parcours est l’occasion de décrire les scènes de lamentation et de flagellation qui marquent l’anniversaire de la mort de l’imam Hussein. Familier de l’islam sounnite, Loti s’avoue déconcerté par l’islam chiite.

          Il ne s’intéresse guère à Téhéran, capitale récente, trop moderne. Mais il est reçu par les plus hauts personnages : le prince héritier, le frère du chah, le grand vizir… Et tous ces interlocuteurs de haut rang parlent français. En cette région du monde, le prestige de notre culture se trouve encore à son zénith. L’écrivain est conscient de la fragilité de ce privilège.

          Reste à franchir la cordillère qui sépare Téhéran de la Caspienne. Cette fois, les obstacles ne sont plus la pierraille et les déserts, mais la boue et les crues de rivières provoquées par des pluies diluviennes. Loti doit payer de sa propre bourse une réparation de fortune sur un pont. Arrivé enfin sur le rivage, il s’embarque sur un vapeur à destination de Bakou. De là, le trajet sur les voies ferrées russes puis sur celles d’Europe centrale n’est plus qu’un jeu d’enfant, par comparaison avec ce qui a précédé.

          Cinquante jours de frissons et d’enchantements. Quand le lecteur parvient à la dernière page de Vers Ispahan, il se dit que ce n’est pas la peine de visiter l’Iran d’aujourd’hui, et qu’il y serait déçu à tout coup. Mieux vaut rester en 1900, sous le charme de Loti.

          À peine le capitaine de frégate Viaud est-il rentré chez lui que la Marine nationale l’expédie en Chine. Il s’agit d’y protéger les résidents français des Boxeurs révoltés contre les influences étrangères et excités par l’impératrice T’seu H’si. Mais le temps que le navire arrive, les troupes japonaises et russes ont fait le ménage avec brutalité.

          Ami des Turcs et des Arabes, Loti n’éprouve pas de sympathie particulière pour les Chinois. Il les comprend mal. Il rappelle que les Boxeurs ont tué et violé à tort et à travers, et détruit la légation de France (nous dirions aujourd’hui l’ambassade) après deux mois de siège. Mais il rend hommage à la plus ancienne des civilisations survivantes. Il mentionne sans indulgence les vols et les déprédations commis par les soldats étrangers. Sept pays se sont ligués contre la Chine : Royaume-Uni, France, Allemagne, Italie, États-Unis, Russie, Japon. Leur nombre et leur diversité expliquent qu’en fin de compte, la Chine ne soit jamais devenue la colonie de l’un d’eux.

         Cette fois, il n’y a vraiment pas matière à des descriptions voluptueuses. La campagne est grise, les habitants fuient, les eaux sont polluées. Les soldats français transportent de l’eau bouillie dans d’affreuses bouteilles, avec pour bouchons des pommes de terre crues qu’ils ont taillées.  Partout des cadavres, gisants ou flottants – et des rôdeurs les ont scalpés, afin de confectionner des perruques.

          La capitale a quand même conservé son animation, son commerce, son décor. Ville de découpures et de dorures, ville où tout est griffu et cornu. Alors pourquoi ce titre, Les derniers jours de Pékin, pour le livre qui rassemble ses articles parus dans le Figaro ? Loti a senti venir la fin de la métropole impériale. La révolution éclatera en 1911, par contrecoup de l’humiliation subie onze ans plus tôt du temps des Boxeurs. Le Pékin d’aujourd’hui est bien plus peuplé qu’à l’époque. Il s’enorgueillit de trois autoroutes périphériques et concentriques. Mais il ne rappelle que de loin celui qu’a vu notre observateur.

         Celui-ci s’offre le plaisir puéril de coucher dans le palais de l’impératrice. Il y fume l’opium. Il prélève deux petits souliers rouges dont il se persuade qu’ils ont appartenu à T’seu Hsi. Après quelques visites aux prêtres français, dont les catéchumènes ont beaucoup souffert, et bien sûr  aux tombeaux impériaux, il fait ses adieux à cet empire démesuré, où pensent et spéculent quatre ou cinq cents millions de cerveaux tournés au rebours des nôtres et que nous ne déchiffrerons jamais.

         Mais cet incorrigible collectionneur emporte avec lui dix caisses de bibelots et autres souvenirs, dont il sait très bien que les vendeurs étaient des pillards.

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          Ce butin est destiné à sa fabuleuse maison de Rochefort, où il entasse ses trésors. Les métaphores fusent. Caverne d’Ali Baba ! Marché aux puces ! Palais du facteur Cheval ! Hélas, c’est fermé pour travaux depuis 2012, sans annonce de réouverture.

       Un jour, à Constantinople, Loti s’entretenait avec l’un de ses zélateurs, Gabriel de La Rochefoucauld. Il émettait des doutes sur la vie future. Puis, soudain : Il est pourtant inadmissible que des âmes comme la mienne ne survivent pas. Qu’il se rassure, où qu’il soit. L’inadmissible ne se produira  point.

Les livres

Les romans de Loti ont été réunis dans un volume de la collection Omnibus (2011).
Ses récits de voyage sont rassemblés dans un volume de la collection Bouquins (rééd. 2018).
L’exposé de la mystification se trouve dans Marc Hélys, Le Secret des Désenchantées, 1923, rééd. Manucius 2004.  L’Istanbul d’Orhan Pamuk, avec nombreuses petites photos de diverses provenances dont l’auteur lui-même, est disponible en Folio.   

Quelques mots sur la mort

Par Nicolas Saudray

 

          Vincent Lambert, infirmier de profession, est victime d’un grave accident de la route en 2008. Depuis, il se trouve dans le coma, sans espoir d’amélioration. Ses parents – surtout sa mère – réussissent, pendant onze ans, à empêcher qu’on ne le débranche, malgré l’avis contraire de son épouse, qui aurait dû être considéré en priorité, et de ses cinq frères et sœurs. La Cour de cassation autorise enfin l’interruption des soins. L’infortuné, qui n’était plus qu’une momie, meurt à quarante-deux ans.

          Aussitôt, des cris s’élèvent. Les avocats des parents : assassinat ! violation du serment d’Hippocrate ! Michel Houellebecq, qui n’en rate pas une : l’État français…a tué Vincent Lambert. D’autres : attentat à la dignité humaine ! En réalité, l’organisme du patient tendait vers la mort, et les soins l’en empêchaient de manière artificielle. L’interruption n’a fait que rétablir le cours normal des choses. La dignité de l’homme ne saurait consister en une existence inerte et sans fin. Les protestations que je viens de mentionner reviennent à accorder à chaque humain le droit à une telle existence. Pour notre raison, c’est absurde. Pour la collectivité, ce serait financièrement insupportable.

          On ne se trouve pas dans un cas d’euthanasie, car Vincent Lambert était déjà mort en tant qu’homme. Autrement dit, il ne s’agissait point d’abréger sa vie, mais de tirer les conséquences d’une immobilité définitive.

          Même du point de vue chrétien dont la mère du malheureux se réclame, la mort physique, n’en déplaise au pape François, n’est pas une horreur qu’il faille combattre à n’importe quel prix. Mais un passage sur l’autre rive. Des mystiques voire de simples croyants y ont vu un bienfait. Celui qui aime sa vie la perdra.

         Comment approuver, dès lors, l’attitude de cette mère qui estimait détenir un chèque en blanc sur la société, et dont l’obstination a coûté je ne sais combien de millions aux organismes sociaux, pour rien ? Passé un certain point, le chagrin n’est plus une excuse.

         Fontenelle, écrivain, géomètre et académicien, a vécu cent ans moins trente trois jours (1657-1757). Vers la fin de sa vie, quand on lui demandait son âge, il répondait : Chut ! La mort m’a oublié. Voilà une attitude raisonnable.

          Pour ma part, je souhaite que, le moment venu, on se réjouisse de ma mort. En effet, de deux choses l’une. Ou bien cette mort adviendra par l’effet d’une maladie, et elle fera cesser ma souffrance. Ou bien elle me saisira d’une manière inopinée, et m’évitera les séjours à l’hôpital, voire la déchéance. C’est ce qu’on appelle une belle mort.

Trois romans de Claude Farrère

Par Nicolas Saudray

M’étant occupé de Pierre Loti, je continue tout naturellement avec son cadet de vingt-six ans Claude Farrère, et je mets à lire quelques-uns de ses ouvrages, jusqu’alors inconnus de moi. Les deux hommes ont été à la fois écrivains et officiers de marine. L’un commandait le Vautour, stationné à Constantinople, et l’autre était l’un de ses subordonnés ; d’où un lien durable entre eux. Un peu plus tard, ils ont défendu ensemble la cause de l’empire ottoman contre les États balkaniques affamés de territoires.
Mais ce n’est pas le même calibre, ni le même esprit. Fondamentalement, dans toute son œuvre, Loti est un poète. Farrère, lui, est un vrai romancier. Il sait trousser une intrigue, au risque de frôler parfois le roman de gare.
Farrère est né Charles Bargone (1876-1957), d’origine corse par son père. Autant Loti est maigrelet, autant Farrère en impose, surtout quand sa barbe se met à blanchir. Après quelques années de navigation, il est muté au ministère de la rue Royale, où il publie un article imprudent sur la crise de la marine (1910). D’où mise en disponibilité, puis réintégration. Encore une similitude avec Loti, et son affaire de Hué.
En 1917, le commandant Bargone, qui s’est mis en congé de la Marine, où l’on n’a plus beaucoup d’occasions de se distinguer, et qui, comme Loti, a rallié l’armée de Terre, pilote un char d’assaut. Un engin nouveau, promis à un brillant avenir.
Percevant des droits d’auteur confortables, il prend sa retraite dès 1919, comme simple capitaine de corvette. Il allonge, jusqu’à son dernier jour, sa série d’ouvrages d’histoire ou de fiction, dont presque personne ne se souvient plus aujourd’hui.
En 1932, au cours d’une signature de livres, l’anarchiste Gorguloff tire sur le président de la République Paul Doumer. Farrère (qui avait connu ce dernier, je suppose, en Indochine) tente de s’interposer. Il reçoit deux balles dans le bras, mais ne peut empêcher la mort du président.
En 1933, Farrère est membre du comité de soutien aux intellectuels juifs persécutés. Ce qui tempère le grief d’adhésion à l’extrême droite, lancé aujourd’hui contre lui.
L’année suivante, Farrère s’inscrit chez les Croix-de-Feu. Ce qui, comme je l’ai déjà observé au sujet de Jacques de Lacretelle, n’est pas déshonorant, car ce mouvement n’a jamais pris parti pour l’Allemagne, et son chef a été déporté.
En 1935, Farrère est élu à l’Académie française, contre Paul Claudel ! Il n’a été handicapé ni par ses écrits sur l’opium, ni par son roman de 1910, Les Petites alliées, décrivant les ébats d’officiers de marine avec les prostituées de Toulon.
Après la Seconde guerre, Farrère est le noble vieillard par excellence. Il figure au comité d’honneur pour la mémoire du maréchal Pétain. Faut-il le lui reprocher ? Une telle position, à cette époque, ne pouvait rien lui rapporter, er risquait de lui faire perdre une partie de son public.
Je commenterai ceux de ses romans qui ont eu, en leur temps, le plus d’audience.

Les Civilisés (1905)
Saïgon est alors un vaste lupanar, à la disposition des Français. Ceux-ci sont pour la plupart des ratés, venus aux colonies parce qu’ils n’avaient pas réussi en métropole, ou des individus sans scrupules, cherchant à faire rapidement fortune. Les administrateurs étendent leur manteau sur tout cela. Je m’étonne que les intéressés n’aient pas protesté contre cette caricature. Paul Doumer, que nous avons aperçu, venait de donner l’exemple d’un gouverneur général intègre et utile.
J’ai d’abord cru que les civilisés, c’étaient les Vietnamiens (on disait alors les Annamites), par opposition aux Barbares venus de l’ouest. Pas du tout ! Farrère ne se soucie guère des colonisés, qui ne constituent qu’un élément de décor. Les civilisés, bizarrement, ce sont de jeunes hommes blancs, célibataires, nietzschéens, qui ne croient à rien et veulent planer au-dessus du lot. Il y en a surtout trois, un médecin, un ingénieur et bien sûr un officier de marine, noble de surcroît, en qui l’on devine un avatar de l’auteur. Ces jeunes gens s’autorisent toutes les débauches, y compris les stupéfiants.
À ce sujet, il faut savoir que l’année précédente, en 1904, Farrère a publié Fumée d’opium. Il semble être allé, dans cette voie, beaucoup plus loin que Loti – au point de devoir subir deux cures de désintoxication. Depuis l’Indochine, ce vice a gagné Toulon où fonctionnent, selon une enquête de 1913 du quotidien Le Matin, 163 fumeries, tenues le plus souvent par des demi-mondaines. La Première Guerre mondiale y met un terme. Mais on ne sait quand Farrère s’est arrêté.
Tout en approuvant secrètement ses civilisés, et en imitant plus ou moins leurs ébats, il a adopté un parti moralisateur. Il a décidé de les punir de leur attitude outrecuidante. Le médecin devient fou, et meurt dans un accident de la circulation. Le fringant officier de marine croit trouver son salut dans ses fiançailles avec une jeune et pure Française, mais ne peut s’empêcher de la tromper. En conséquence, il est rejeté par elle et se retrouve seul, abasourdi.
Mais ce châtiment ne suffit point, et l’ingénieur, lui, n’a pas encore eu son compte. Pour en finir, Farrère s’offre une péripétie audacieuse : les Anglais attaquent l’Indochine ! En réalité, suffisamment pourvus dans la région (Singapour, Malaisie, Nord-Bornéo, Hong-Kong), ils ne s’intéressent pas à cette dépendance française. Et l’Entente cordiale vient d’être conclue. Cela dit, les Français ne sont pas encore habitués à avoir les Britanniques pour alliés. Ils conservent en mémoire l’incident de Fachoda, qui a failli provoquer un conflit armé, et la guerre des Boers, où les Britanniques ont joué le rôle des méchants. Bref, l’agression imaginée par Farrère passe fort bien auprès de son public.
L’ingénieur civilisé, qui devait être mobilisé dans la réserve, s’enfuit. Il perd sa dignité nietzschéenne.
Quant à l’officier de marine, il rejoint son bâtiment, pour tenter de s’opposer au débarquement britannique. Vu la disproportion des forces, sa mort est certaine. Avant de périr, il s’offre néanmoins le luxe de couler, par une torpille, le plus gros cuirassé adverse.
Les Civilisés ont été couronnés du prix Goncourt en 1905.

L’homme qui assassina (1906)
L’année suivante, l’écrivain saute d’un bond gracieux en Turquie. Comme les Civilisés, son nouveau roman est une histoire entre Occidentaux dans un décor oriental. Exception : un aimable et généreux pacha, qui a le don de surgir quand on ne l’attend pas, comme Arsène Lupin. Mais il n’est là que pour la couleur locale, et ne joue aucun rôle dans l’intrigue.
Les débuts du narrateur – un colonel français, noble cette fois encore – à Constantinople sont surtout l’occasion de peindre la ville et ses mœurs. Les descriptions ne valent pas celles de Loti, mais sont plus précises et ne manquent point d’intérêt, si l’on accepte les paradoxes. L’auteur exalte l’architecture ottomane aux dépens de la byzantine, et se moque de cette grosse maritorne de Sainte-Sophie, peinturlurée de rouge et de jaune comme une paysanne fardée. S’agissant des habitantes de cette métropole, voici un jugement de l’aimable pacha : La vertu des femmes, monsieur le colonel, ressemble à ces grands plateaux chargés de verreries que les montreurs d’ours tiennent en équilibre sur la pointe d’un sabre. La preuve du contraire se trouve dans les Désenchantées de Loti, que Farrère ne pouvait connaître puisqu’elles ont paru en 1906.
À défaut d’odalisques faciles, le colonel français fait la connaissance d’une délicieuse Britannique, lady Falkland. C’est l’épouse du directeur de la Dette ottomane, cette énorme institution semi-étrangère qui perçoit les impôts dus au sultan et s’en sert pour régler les arrérages de ses emprunts. La belle se confie : son mari a une maîtresse britannique installée sur place ; il veut divorcer pour l’épouser ; de plus, il entend obtenir la garde de son fils unique. De la sorte, lady Falkland se retrouvera seule et sans enfant.
Puis cette malheureuse se donne au colonel, en une rencontre qui n’aura pas de suite, car elle est trop surveillée. Cette reddition compense, si l’on veut, l’agression de l’Indochine perpétrée dans l’ouvrage précédent.
Alors que l’affreux Falkland avait réuni les pièces nécessaires à son divorce, et s’apprêtait à le demander, il est assassiné. On ne trouve pas l’assassin. L’épouse est évidemment soupçonnée d’avoir commandité le crime. Mais le sultan, bon prince, décide de l’imputer à un forban que l’on vient d’arrêter pour d’autres motifs, et qui avait déjà un passif suffisamment chargé pour mériter la mort.
Or le véritable assassin était… Mais je m’en voudrais de déflorer le dénouement.
Des trois romans commentés ici, cet Homme qui assassina me paraît le meilleur.

La Bataille (1909)
Cette bataille s’inspire de celle de Tsou-Shima, où quatre ans plus tôt, la flotte japonaise a anéanti la flotte russe.
Pour une fois, les autochtones sont au premier plan du roman. Il y a bien un peintre français, mais on se demande ce qu’il vient faire ici, le Japon n’ayant pas de leçons à recevoir en matière de peinture. Il y a aussi un officier de marine britannique, dont la présence se justifie mieux, car ses camarades et lui-même ont aidé la flotte du Soleil levant à se constituer et à s’entraîner.
Le Japon fournit les trois acteurs principaux, jeunes tous trois. Le marquis Yorisuka, officier de marine, et son épouse sont beaucoup trop occidentalisés pour des Japonais de 1905. Ils sonnent faux. Porteur des traditions, leur ami ou faux ami le vicomte Hirata, lui aussi officier de marine, est plus crédible. À travers lui, Farrère a bien perçu les potentialités guerrières du Japon, que l’auteur de Madame Chrysanthème, vingt-deux ans plus tôt, ne pouvait ressentir.
Le tableau du pays est superficiel, et criblé de références à la Chine. Hormis quelques jolies notations d’arbres et de jardins, les trois quarts du livre ne présentent, pour parler franchement, guère d’intérêt. Puis vient la fameuse bataille, pour laquelle Farrère est à son affaire. Le jeune marquis est tué. Bien que son camp soit très largement vainqueur, et que sa propre conduite ait été digne d’éloges, le jeune vicomte se donne la mort, en pratiquant le fameux seppuku, alias hara-kiri. Cette conclusion a beaucoup plu aux lecteurs. Mais elle n’est là que pour la couleur locale, car l’intéressé n’avait, selon les codes japonais, aucune raison de recourir à cet acte extrême. Quant à la belle marquise, veuve sans enfant, elle entre dans un couvent bouddhiste.

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Les principaux romans de Claude Farrère ont été édités en poche, il y a quelque temps. Je les ai cherchés en vain dans les librairies. Sans plus de succès, j’ai interrogé les rayons des usuels de la Bibliothèque Nationale de France, salle de la littérature française, où figurent, à côté des célébrités, beaucoup d’obscurs. Pas un ouvrage de Farrère, pas un ouvrage sur Farrère.
Était-ce un bon écrivain ? Je dirai plutôt que c’était un écrivain curieux, méritant mieux que l’oubli.

Trois solutions au problème des algues vertes

2011, legs de Michel Cotten

Cette note n’a guère perdu de son actualité. On nous dit que les rejets d’azote par l’agriculture bretonne ont été divisés par deux en dix ans. Mais un retour offensif des algues vertes s’est manifesté au printemps de 2019 dans la baie de Saint-Brieuc.  

L’État français a déjà été condamné deux fois, par le tribunal administratif de Rennes en 2007 puis par la cour administrative de Nantes en 2009, pour non-respect des règles qu’il a lui-même fixées en matière de qualité des eaux, concernant notamment les teneurs en nitrates. Cette cour a stigmatisé le « laxisme et les carences des préfets » en matière d’installations de porcheries et de suivi des décisions.

Cette fois, c’est l’Union européenne qui envisagera de condamner la France à une amende de 300 millions d’euros au vu des réponses évasives et incomplètes au questionnaire de dix pages adressé par la Commission en juillet 2011.

Cette condamnation ferait suite à de nombreuses mises en garde prises à la légère par le gouvernement français. Elle serait assortie d’astreintes particulièrement lourdes. L’épisode des 36 sangliers intoxiqués à mort par des émanations d’hydrogène sulfuré à proximité d’algues vertes incite l’Europe à réagir très fortement.

C’est peu de dire que le « Plan Algues » adopté par le gouvernement en février 2010, après la fin des travaux de la commission interministérielle créée à suite de la mort d’un « petit cheval » dans la baie de Saint-Brieuc, n’a pas convaincu les autorités européennes.

Malgré ce plan, ou à cause de lui, le volume d’algues ramassé sur les plages bretonnes a augmenté d’une année sur l’autre. Il avait atteint 90.000 tonnes en 2009. On va vers 100.000 tonnes en 2011.

Le « Plan Algues » porte essentiellement sur le ramassage des algues, c’est-à-dire sur les effets. Il ne comporte aucune mesure de prévention contraignante visant à supprimer les causes du phénomène, c’est à dire l’excès de nitrates dans les eaux arrivant jusqu’à la mer. À ce jour, seules deux « chartes de baies » pleines de bonnes intentions ont été signées sur les huit prévues.

Au Cap Coz (La Forêt-Fouesnant, Finistère), calme plage où j’ai appris le dériveur dans ma jeunesse, il a fallu récemment déployer plusieurs compagnies de CRS pour éviter que le cortège des défenseurs de la qualité de l’eau en colère n’entre en contact musclé avec celui des agriculteurs outrés. Va-t-on vers la guerre des algues ? Non, si on prend la peine de réfléchir un peu à partir de trois données incontestables et si on se décide à agir vraiment.

L’agriculture bretonne réalise un chiffre d’affaires de 18 milliards d’euros. En cinquante ans, elle est devenue à marches forcées le premier espace agricole français : sur 6% de notre superficie agricole, on trouve 57% des porcs français, 30% des gros bovins, 25% des vaches et 34% des volailles. On produit 42% des œufs et bien sûr 86% des choux-fleurs français.

Cette agriculture à bon marché, encore orientée vers la consommation de masse, rapporte peu aux 63.000 paysans bretons, mes frères, qui se démènent pour survivre. La concurrence est rude. Le nez au ras de l’eau, la plupart des exploitants ne sont pas en mesure de supporter les coûts supplémentaires qu’entraînerait une stricte application du principe pollueur-payeur; quand on lutte pour sa survie, le premier souci n’est pas celui de l’objectivité ni celui de l’intérêt général.

Les chercheurs d’Ifremer, Alain Menesguen notamment, ont établi clairement que la prolifération des algues vertes (Ulva) était liée à l’excès de nitrates arrivant dans les eaux côtières. Le mauvais fonctionnement de stations d’épuration et les eaux domestiques portent leur part de responsabilité, mais à 90% ces apports inopportuns résultent de l’épandage en trop grandes quantités du lisier de porc et de vache ainsi que des méthodes culturales peu économes.

Le phénomène se développe particulièrement dans les baies fermées où les eaux sont claires et les courants faibles. La baie de Saint-Brieuc, qualifiée parfois par les « écolos » en colère de « baie des cochons » en est le parfait archétype. Les algues vertes ne sont pas en elles-mêmes toxiques, mais lorsqu’elles pourrissent, ce qui arrive nécessairement en haut de l’estran entre deux grandes marées, elles dégagent de l’hydrogène sulfuré, gaz très toxique, et diverses toxines redoutables.

Suivant l’étude réalisée par Ifremer, 108 baies bretonnes, pour la plupart en Manche, sont concernées et risquent de devenir à terme des déserts touristiques.

Troisième donnée objective : la teneur en nitrates des eaux de rivières bretonnes continue d’augmenter (>33mg/litre). Au dessus de 10mg/litre l’eutrophisation est garantie.

Il ne reste plus beaucoup de temps avant d’arriver au fond de l’impasse. Il est donc plus que temps d’agir. Trois propositions:

1/ Les algues vertes restent considérées comme des déchets. Et si on les traitait comme une ressource à valoriser?

Pour marquer les esprits, un appel d’offres exceptionnel pourrait être lancé dans le cadre du pôle de compétitivité «Mer-Bretagne» sur la culture et le traitement des algues vertes.

Depuis toujours, les pêcheurs d’algues de l’Iroise rentrent à l’Aber-Ildut avec leurs barques remplies à ras bord d’algues prises autour d’Ouessant et de Molène. Ça se vend bien au Japon et en Chine, malheureusement le plus souvent à l’état brut.

S’agissant des « Ulva », il s’agirait de les cultiver comme des huîtres plutôt que de les ramasser comme des ordures, de les faire sécher avant qu’elles ne pourrissent et de les vendre sous forme d’engrais riche en nitrates. Le Centre de valorisation des algues (Ceva), créé par le département des Côtes d’Armor et Ifremer, travaille sur ces questions depuis 1982. Une petite société près de Paimpol a déjà obtenu des résultats économiquement prometteurs. C’est bien, mais il faut changer de braquet.

2/ Ensuite, il s’agit de mieux respecter la nature en améliorant les pratiques culturales. Les apports d’engrais pourraient être mieux dosés. Normalement, presque tout devrait s’intégrer aux cultures ; seul un petit reliquat s’échapperait vers les rivières, ce qui mettrait rapidement fin à l’eutrophisation des eaux côtières.

Un territoire donné ne peut pas supporter un nombre illimité de porcs ou de volailles. Seules la démagogie ou la misère peuvent faire dire le contraire. Bonne nouvelle : il ressort d’une étude engagée dans le cadre du « Plan Algues » que 25% seulement des exploitations produisent des rejets trop nitratés.

Les 75% qui restent prouvent que l’on peut produire proprement : ce sont des exemples à suivre.

3/ Les arrêtés préfectoraux fixant la taille des exploitations sont en général bien adaptés. C’est au niveau de la mise en œuvre et du contrôle que cela se gâte.

Un comité de suivi indépendant pouvant être saisi par toute personne y ayant intérêt et statuant dans des délais très brefs devrait être constitué. Au terme d’un délai de régularisation de trois mois, l’exploitation contrevenante serait purement et simplement fermée par décision de justice.

Le véritable progrès viendra lorsque les agriculteurs, ne se sentant plus culpabilisés ou menacés dans leur survie mais compris et aidés, accepteront de voir les réalités scientifiques en face et accessoirement quand les associations écologistes cesseront de considérer l’ensemble des paysans bretons comme des délinquants potentiels.

Je crois les descendants des paysans bretons, qui ont hissé leur région au premier rang de l’agriculture française, capables de voir la vérité en face et de s’adapter.

Jacques de Lacretelle, au cœur de la vie littéraire

Un livre d’Anne de Lacretelle, lu par Nicolas Saudray

Lorsque Jacques de Lacretelle nous a quittés, en janvier 1985, à quatre-vingt-seize ans, nous étions encore loin de bien le connaître, malgré sa célébrité. Sa fille Anne a entrepris de presque tout dire.

Mais il ne s’agit pas d’une biographie, encore moins d’un panorama de son œuvre. Celle-ci étant, comme l’auteure l’observe elle-même, entrée dans un purgatoire dont on ne voit pas encore la fin, l’homme nous intéresse surtout, à présent, par la position centrale qu’il occupait dans une vie littéraire beaucoup plus riche qu’aujourd’hui. Suivant une démarche impressionniste, presque romanesque, Anne de Lacretelle nous le dévoile progressivement en le reliant, pour chaque étape de son existence, à ses multiples amis, plus brillants les uns que les autres. Ainsi qu’il sied à une descendante de Racine, l’ouvrage est fort bien écrit.

À première vue, Jacques de Lacretelle, académicien de bonne heure, président de la Société fermière du Figaro, est le type même du grand notable des lettres d’autrefois, conformiste et conservateur. Erreur complète ! Il n’a jamais eu son bac (deux échecs). Il n’a jamais professé aucune religion. Avant son mariage tardif, il a entretenu une longue liaison avec l’excellent pianiste Jacques Février, de douze ans plus jeune que lui (1900-1979).

Sa femme, elle aussi, sortait de l’ordinaire. Née Naurois-Turgot, c’était une arrière petite-nièce du ministre, et une arrière-arrière-petite-fille de l’auteur d’Andromaque. Toute petite, d’où son durable surnom de Souriceau, alors que lui déployait sa haute taille. Elle aidait son mari en maintes circonstances – par exemple pour la traduction des Wuthering Heights d’Emily Brontë, déjà connues en français sous le titre des Hauts de Hurlevent, et devenues, sous la plume des époux, Haute-Plainte. Malgré les incartades, un profond amour unissait les Lacretelle. Mais du point de vue de leur fille, cela ne présentait pas que des avantages, car la petite souris entendait garder son grand homme pour elle.

Parmi les amis, le plus constant aura été Paul Morand. Jacques et lui sont de la même année 1888. Mais Jacques ne commet pas les mêmes erreurs politiques. Il se contente de militer chez les Croix-de-Feu, ce qui n’est pas nécessairement condamnable, car le chef du mouvement, le colonel de La Rocque, va être interné par les Allemands. Paul Morand, au contraire, revient de Londres sans autorisation, en 1940, puis sert Vichy en qualité d’ambassadeur. Sa punition : il ne pourra entrer à l’Académie qu’en 1968, à la faveur de la crise politique, alors que son ami Jacques s’y trouve déjà depuis 1936.

Pour Lacretelle en effet, l’Académie, c’est un peu une affaire de famille. Son arrière-grand-père Charles de Lacretelle (1766-1855), historien et journaliste, en a fait partie, ainsi que son arrière-grand-oncle Pierre -Louis de Lacretelle (1751-1824), juriste et homme politique. La lignée a été anoblie en 1822. Sitôt revêtu de l’habit vert, Jacques est devenu, au sein de la compagnie, un grand électeur. On n’imagine pas l’importance qu’avaient encore, en milieu du dernier siècle, les élections parmi les Quarante.

Jacques de Lacretelle a fréquenté Proust en ses dernières années, a recueilli de lui quelques confidences, lui a voué un culte. Leurs esthétiques étaient fort différentes.

Autre amie de longue date, connue elle aussi bien avant le mariage de Jacques : Marie Laurencin. D’elle, l’ouvrage récemment paru contient deux portraits de Jacques, avec, a-t-on remarqué, un air de grand d’Espagne, et un portrait d’Anne.

L’un des charmes de ce livre est l’usage de sobriquets sous lesquels se cachent des célébrités familières des Lacretelle. Le lecteur cherche, ne trouve pas, consulte l’index…L’Enchanteur, c’est Jean d’Ormesson. Le Lion de Saint-Marc, c’est Maurice Rheims. L’Oiseleur, c’est Jean Cocteau. Ne pas confondre avec l’Oiseau Bleu, un ami de trente ans d’Anne, que je n’ai pu identifier. Quant à Lacretelle lui-même, ses enfants le surnommaient Zeus, en raison de ses colères.

Il est paradoxal qu’un seul des ouvrages d’un écrivain si connu en son temps ait véritablement touché le grand public : Silbermann, histoire de l’amitié d’un jeune bourgeois traditionnel et d’un brillant camarade juif. Là encore, Lacretelle s’est écarté des us et coutumes de son milieu. Aujourd’hui encore, on cite ce roman  comme un bon exemple de réaction à l’antisémitisme. Mais la tonalité de la suite, Le Retour de Silbermann, est un peu différente. Le héros revient des États-Unis, brisé à la fois par l’hostilité rencontrée et par ses propres erreurs.

Au total, trois seulement des livres de Jacques de Lacretelle ont ou auront connu les honneurs de la collection Folio : les deux Silbermann et La Bonifas, histoire d’une femme au tempérament masculin. Le reste de la production, pourtant variée, est tombé dans l’oubli. Anne de Lacretelle esquisse une comparaison des Hauts-Ponts, série de quatre volumes, avec les Thibault de Roger Martin du Gard. Une famille, qui n’est pas sans ressemblance avec les Lacretelle, perd son domaine, le retrouve, le reperd…Tout s’y prête à une trépidante série télévisée. Anne de Lacretelle avait préparé un synopsis, en resserrant l’action. Le directeur de la chaîne de télévision a changé (1981), le projet s’est perdu dans les sables. Et aujourd’hui, quand je consulte Amazon qui propose le premier volume de la série (tirage de 1932), je constate qu’aucun internaute n’a encore déposé de commentaire, qu’aucun n’a décerné d’étoiles.

On ne saurait quitter Lacretelle sans évoquer sa passion pour les châteaux. Il était né à Cormatin (Saône-et-Loire), un superbe édifice Henri IV-Louis XIII, ceint de douves, avec à l’intérieur de magnifiques boiseries peintes ou sculptées. Le monument a été attribué au frère de Jacques, qui l’a perdu au jeu (comme dans les Hauts-Ponts). L’écrivain en a gardé un inguérissable regret. Dès qu’il l’a pu, il a acheté le château de Brécy (Calvados), alors réduit à l’état de dépendance d’une ferme, et a commencé à le restaurer. Brécy est maintenant célèbre pour ses jardins. Puis, à quatre-vingt-sept ans, Zeus a acquis le château d’O (Orne), l’un des plus beaux de Normandie, remarquable notamment par son châtelet d’entrée.

Deux châteaux à la fois, c’était financièrement possible, grâce aux revenus du président de la Société fermière du Figaro. Mais ses héritiers n’ont pu les conserver.

Jacques de Lacretelle : le plus connu des inconnus.

Le livre : Anne de Lacretelle, Tout un monde – Jacques de Lacretelle et ses amis. Éd. de Fallois, 2019. 22 euros (très bon rapport qualité-prix).   

Rétablissons la continuité du canal de Nantes à Brest

Décembre 2015   (legs de Michel Cotten) 

Le canal de Nantes à Brest a été décidé par Napoléon Ier, pour pouvoir ravitailler Brest en matériaux sans risque d’être attaqué en chemin par la flotte britannique. Mais, les travaux ayant traîné, c’est Napoléon III qui a inauguré l’ouvrage, alors que le risque avait à peu près disparu.

S’agissant d’un canal reliant deux ports maritimes, nous plaçons cet article dans notre rubrique La Mer, dédiée tout spécialement à la mémoire de Michel Cotten  – en espérant que des contributions d’autres auteurs viendront bientôt l’enrichir.  

                                            

     Depuis la construction du barrage hydroélectrique de Guerlédan en 1930, le canal de Nantes à Brest est coupé en deux ; on peut naviguer de Nantes à Lorient, mais plus de l’Iroise à la Loire.

     Le décret du 30 août 1923 accordant la concession à la Compagnie générale d’électricité prévoyait bien le rétablissement de la navigation après la construction du barrage (1), mais cette obligation, dont EDF a hérité au moment de la nationalisation de l’électricité en 1945, est restée jusqu’à ce jour lettre morte.

     L’arrivée du chemin de fer a marqué le début du déclin du transport par voie d’eau. La généralisation du transport par route a sonné le glas du transport fluvial, mais aussi des voies ferrées d’intérêt secondaire. Le plan routier breton a parachevé l’évolution ; dans les années 60, l’idée de faire un « plan fluvial breton » aurait paru saugrenue.

     Alors l’Etat s’est désengagé progressivement de ce passé jugé encombrant. En 1953, le canal de Nantes à Brest a été déclassé comme voie d’eau et la vente des maisons éclusières a commencé ; il y en a exactement 325 sur les 364 km du canal initial. Le lac de Guerlédan en a englouti 17. Suite à l’acte 2 de la Décentralisation, piloté par JP Raffarin premier ministre, le canal a été confié à la région Bretagne, sauf la section Brest-Châteaulin, gérée par le département du Finistère, et la partie  située hors de la Bretagne administrative, dévolue au département de la Loire-Atlantique.

     Les collectivités territoriales assument leurs responsabilités avec sérieux. La région de Bretagne s’est dotée d’une direction des voies navigables, qui fait un excellent travail. L’entretien du canal et des écluses a repris, sauf entre l’écluse de Quénécan et le barrage cul-de-sac. Le chemin de halage est devenu une piste cyclable très praticable. Bref, un tourisme vert, sportif et familial a trouvé sa place autour du canal. Sans atteindre les proportions du canal du Midi et latéral à la Garonne, la batellerie de plaisance se développe doucement.

     Ce statu quo a semblé jusqu’ici convenir aux différents acteurs de l’économie locale. La seule menace sérieuse est venue des conclusions d’un atelier du Grenelle de l’Environnement, des  écologistes intégristes ayant réussi à glisser une recommandation sur le rétablissement du cours naturel des rivières utilisées par le canal. Ils visaient la destruction des ouvrages liés au canal, sans toutefois oser demander celle du barrage de Guerlédan. Courageux mais pas téméraires.

     Le rétablissement de la continuité du canal de Nantes à Brest donnerait un nouvel élan au tourisme en Bretagne centrale. Il stimulerait à la fois le tourisme fluvial proprement dit et les activités sur les berges ou les plans d’eau.

     Mais il ne faut pas tout miser sur le tourisme. Une modeste reprise d’activités commerciales est envisageable, malgré les caractéristiques anciennes du canal. Il s’agirait de transporter des pondéreux tels que matériaux de construction, ardoises, gravats. Les routiers n’ont rien à craindre, rassurons-les ! Le projet pourrait être réalisé dans des conditions financières acceptables, en respectant les légitimes préoccupations de toutes les parties prenantes.

     Alors que la Bretagne couvre à peine 15% de ses besoins en électricité, il n’est évidemment pas question de proposer de supprimer le barrage existant. Celui-ci, avec ses 20 GWh annuels, constitue la quatrième source d’énergie électrique de la région. L’interruption de sa production pendant plus de six mois en 2015, liée au vidage du barrage, n’a pas causé de difficulté notable, la région recevant son courant des centrales nucléaires du Cotentin.

     Un contournement fluvial du barrage coûterait horriblement cher et mécontenterait une multitude de propriétaires et d’usagers. Une solution envisageable serait de réaliser un ascenseur à péniches et à bateaux de plaisance, accolé au barrage. Il en existe plusieurs en Europe, notamment aux Pays-Bas et en Belgique. Un collectif est prêt à organiser des visites pour ceux qui voudraient voir avant de se prononcer. L’un de ces équipements compense 75 m de dénivellation alors qu’au barrage de Guerlédan elle ne dépasse pas 45 m.

     L’ouvrage de 75 m a coûté l’équivalent de 30 millions € 2015. Il n’y a pas de raison que l’ascenseur de Guerlédan coûte plus cher. Son financement pourrait être assuré comme suit :

      -1/3 par EDF au titre de ses obligations non assumées jusqu’ici (1) ; l’entreprise publique pourrait en parler avec son comité d’entreprise hors normes, qui perçoit 1% du produit des ventes d’électricité ; sa vocation n’est-elle pas de participer au développement des activités de loisir destinées au personnel de l’électricien historique ?

      -1/3 au titre des fonds structurels européens, Feder notamment ;

      -1/3 par les collectivités territoriales, surtout la région Bretagne, qui pourrait, d’après les indications fournies par sa Direction des voies navigables de la Région, reprendre en gestion la partie du canal gérée par le département du Finistère ; les fonds pourraient provenir d’un emprunt, dont l’essentiel serait remboursé par les droits de péage institués pour utiliser l’ascenseur.

[1]« Le concessionnaire sera tenu d’assurer à travers la chute de Guerlédan, à ses frais et sous sa responsabilité, le passage des bateaux fréquentant le canal de Nantes à Brest….

Quatre brefs romans de Bioy Casares

Lus par Nicolas Saudray

          Alfredo Bioy Casares (1914-1999) est le plus connu des écrivains argentins après son maître Borges. Comme lui, il s’est adonné au fantastique, en y ajoutant une composante amoureuse ; car c’était un Don Juan impénitent. Mais alors, pourquoi cette cruauté de ses récits ?  Elle pourrait s’expliquer par des antécédents familiaux : trois des frères de l’écrivain se sont successivement donné la mort.

          Le climat de ses œuvres n’a rien de spécifiquement argentin. Certaines ont pour cadre un pays équatorial plus ou moins imaginaire. D’autres  pourraient se dérouler aussi bien en Europe.

          Les Bioy, des gens assez riches, étaient béarnais. D’où, chez notre auteur, une solide culture française, et une tendance à donner des noms français à ses personnages. Mais les Casares, famille de sa mère, étaient des Basques de Biscaye, encore plus riches.

          Après avoir tenté, sans grand succès, de gérer le domaine agricole de son père, Bioy décide de se consacrer à la littérature et épouse Silvina Ocampo, autre écrivain. Ce mariage fait de lui le beau-frère de Victoria Ocampo, la reine du petit monde littéraire et artistique de Buenos Ayres.

          La collection Bouquins vient de publier, en un volume, la quasi-totalité de la production romanesque de Bioy – soit huit ouvrages. Il nous a également laissé neuf recueils de nouvelles. À vrai dire, les romans pourraient être qualifiés de longues nouvelles, car ils n’occupent en moyenne, dans mon édition, qu’une petite centaine de pages chacun. S’y ajoutent, en dehors du volume de Bouquins, des romans écrits à quatre mains avec Borges, avec pour héros un nommé Bustos Domecq.

          J’ai choisi de commenter quatre des romans dus au seul Bioy.

          L’Invention de Morel (1940)

          Bioy s’est fait connaître par ce petit ouvrage, publié à l’âge de vingt-six ans. De son narrateur, nous ne savons rien, sauf qu’il est vénézuelien et non argentin : un moyen, pour l’auteur, de garder ses distances.

          Cet homme arrive un jour dans une île presque déserte de l’archipel des Salomon. Il ne s’agit donc point de l’heureuse Polynésie, mais d’une inquiétante Mélanésie (où l’auteur n’a jamais mis les pieds). Aucune population autochtone. Notre voyageur ne rencontre qu’un groupe de Blancs qui s’expriment en français et vivent dans une sorte d’hôtel désaffecté – sans serviteurs, apparemment.

          Le narrateur s’éprend aussitôt d’une des femmes de cette petite bande, une nommée Faustine. Hélas, elle vit avec un individu peu sympathique nommé Morel. Son soupirant survit en pratiquant la chasse et la pêche. Il se met à cultiver des fleurs qu’il compte offrir à sa belle. De son côté, le groupe de Faustine et de Morel, qui semble n’éprouver aucun besoin physique, passe son temps à bavarder et à danser au son d’un phonographe. Quand le narrateur adresse la parole à la jeune femme, elle ne lui répond même pas.

         Il finit par comprendre que Faustine et ses amis n’appartiennent plus au royaume des vivants. Morel les a fait mourir pour les transformer en robots immortels. Et il s’est soumis lui-même à cette transformation. Le titre du livre et son cadre insulaire font d’ailleurs allusion au récit de HG Wells, L’Île du docteur Moreau, histoire d’une île régie par un inventeur fou qui y accomplit des expériences abominables. Au bout du compte, le narrateur se trouve lui aussi entraîné dans ce processus d’immortalité.

         Le roman de Bioy a été publié en novembre 1940, cinq mois après le naufrage militaire de la France. Il n’y fait aucune allusion. Sans doute, d’ailleurs, la rédaction était-elle commencée avant ce drame. Mais il se reflète, me semble-t-il, dans la mort de Faustine et de ses amis.

          Plan d’évasion (1945)

           Le roman suivant est de la même veine. Bioy l’a écrit en même temps que Morel, mais a retardé sa publication de cinq ans, afin que le public ne confonde par les deux livres.

          Le héros, un officier de marine français, se fait affecter en Guyane à la suite d’une querelle de famille. Le gouverneur ayant quitté Cayenne pour s’établir aux îles du Salut (c’est-à-dire les îles du bagne), notre homme s’y rend pour se présenter à lui. Il est accueilli par un ancien forçat surnommé Dreyfus, et reçoit le commandement de deux des trois îles – le gouverneur se réservant celle du Diable.

          Notre officier finit par découvrir les occupations mystérieuses qu’on y réalise, au moyen de miroirs et de couleurs. Il demande à être détenu lui aussi. Mais le gouverneur disparaît, et le héros succombe au cours d’une obscure révolte de forçats.

          Journal de la guerre au cochon (1969)

         Après cette révolte, le romancier quitte les songeries équatoriales pour s’établir en un Buenos-Ayres bien réel, dont les rues et les places sont dûment mentionnées. Mais l’angoisse demeure, dans le style de Kafka ou du Rhinocéros d’Ionesco. Çà et là, inopinément, des jeunes s’en prennent à des vieux, les battent, les tuent même. Que leur reprochent-ils ? D’être trop nombreux, d’accaparer le pouvoir, et surtout d’incarner le passé.

          Le lecteur va-t-il prendre le parti des victimes ? L’auteur les rend suffisamment minables pour dissiper cette tentation.  Il est étonnant qu’un tel livre soit paru, avec un vif succès, dans une Argentine dont la population était encore peu âgée, surtout à l’époque.

 

          Dormir au soleil (1973)

         Le roman favori de Bioy Casarès traite de la folie. L’épouse du héros, l’horloger Lucio Bordenave, est obsédée par les chiens, mais ne se décide pas à en acquérir. Pendant qu’elle séjourne en une maison de santé de Buenos-Ayres, son époux lui en procure une, qui porte le même nom qu‘elle (et que la chienne de Bioy Casares) : Diana. Puis l’horloger séjourne à son tour, de manière volontaire, dans la même maison.

          Pour finir, les médecins transplantent l‘âme de la malheureuse femme dans le corps de la chienne (ou d’une autre, car je ne suis pas sûr d’avoir compris). Le roman rejoint ainsi les deux premiers. Mais je n’y ai pas trouvé la même qualité.

xxx

         Après la mort de Borges, en 1986, Bioy Casares devient l’écrivain officiel de l’Argentine. Il disparaît lui-même treize ans plus tard.

Versailles : monstre ou merveille ?

Un ouvrage de Georges Poisson, lu par Nicolas Saudray

 

          Une épopée. Une folie. Georges Poisson, l’historien bien connu, sait tout de Versailles et a entrepris de nous faire partager son savoir.

          Le lieu se nomme encore Val de Gallie, au temps où Louis XIII y implante un relais de chasse. Achevé en 1626, l’édifice abrite au plus quinze personnes.

        Dès le début de son règne personnel (1660), Louis XIV s’emploie à étendre cet héritage. Ce qui ne l’empêche pas d’œuvrer dans le même temps à l’embellissement du château de Saint-Germain, où il est né – et dont la terrasse date de 1675. Lourdes charges pour les finances royales.

        À Versailles, après la mort de l’architecte Le Vau, le relais est pris par Hardouin-Mansart. Faut-il conserver le manoir de Louis XIII ? Le roi hésite ; En fin ce compte, on aura deux châteaux imbriqués l’un dans l’autre. Côté ville, le Louis XIII agrandi, à dominante de briques, avec toits bien visibles. Côté parc, un palais de pierre aux toits surbaissés, cachés par une balustrade. Nous voilà loin de l’unité classique. Les siècles suivants verront donc des tentatives inabouties de refaire la façade-ville dans le même style que la façade-parc. Et les imitations de Versailles, en Allemagne ou en Russie, refuseront toute dualité. L’avouerai-je ? L’ordonnance retenue par le Roi Soleil me plaît parce que c’est celle de Janus.

          Le Brun décore les appartements du roi et de la reine. Molière y contribue, en qualité de tapissier ! En effet, comme beaucoup de charges concernant la personne du monarque, celle-ci comporte une rotation. Le dramaturge ne doit  qu’un trimestre de service par an, ce qui lui laisse du temps pour ses comédies, et pour les carnavals royaux qu’il doit animer.

        Dans les jardins, une famille de fontainiers, les Francini, installe cent-vingt kilomètres de conduites, drainant vingt-trois étangs. Trianon, petit village, est englobé et rasé. C’est là que s’élèveront les deux Trianons que nous connaissons.

       En 1682, Louis XIV fait de Versailles sa résidence principale. Il a déjà  quarante-quatre ans, et règne à titre personnel depuis vingt-deux ans. Le château est le théâtre des féeries et de pieuses corvées – le toucher des écrouelles, le lavement des pieds. Un dénombrement fait apparaître, dans le palais et ses dépendances, 6 759 habitants : courtisans, laquais, ouvriers, jardiniers…C’est donc l’équivalent d’une ville, où les rues sont remplacées par des galeries et des allées. Aux résidents permanents s’ajoute, durant la journée, la foule des hôtes de passage, car toute personne correctement vêtue est admise dans les jardins, les salons, les corridors. Les courtisans ne goûtent un peu de tranquillité qu’après le souper. Un assassin aurait la partie belle. D’ailleurs Henri III et Henri IV ont péri d’un coup de couteau. Mais en cette époque de majesté royale retrouvée, nul n’ose s’en prendre à l’oint du Seigneur – jusqu’à Damiens, qui frappera Louis XV, ex-Bien Aimé.

          Georges Poisson ne nous cache rien de l’inconfort et de la malpropreté du château. Un seul appartement est doté d’une salle de bains (en attendant les cinq autres que Louis XV fera aménager). Les courtisans se lavent – quand ils y pensent – au moyen de pots à eau. Ils combattent leur mauvaise odeur en s’aspergeant de parfum. Les locaux privés sont équipés de chaises percées, malheureusement malodorantes, car on n’a pas encore inventé le siphon. Et les visiteurs de passage, qui restent là durant des heures ? Ils font leurs besoins partout.

         Les bassins du parc ont été ornés de belles statues, mais le débit n’est pas suffisant au goût du souverain, qui voudrait magnifier encore ses fêtes aquatiques. Il décide d’aller chercher l’eau à Pontgouin (Eure-et-Loir), au pied du Perche. Cent kilomètres ! La guerre de la Ligue d’Augsbourg, si dure pour le royaume, met fin à ce projet pharaonique. Les voyageurs de la vieille ligne ferroviaire Paris-Le Mans peuvent encore en apercevoir un important vestige : les ruines de l’aqueduc traversant le parc de Maintenon.

         Quatre chapelles successives ont vu le jour. Aucune n’est jugée suffisamment digne. La cinquième et dernière (en vérité, une sorte de cathédrale), commencée par Hardouin-Mansart et terminée à la fin du règne, domine tout le château. C’est, a-t-on, remarqué, la reconnaissance de la supériorité de Dieu sur le premier des rois. Cent artistes y ont collaboré. Mais elle brise la symétrie.

        De 1715 à 1722, ce qui reste de la Cour séjourne à Paris ou Vincennes.  L’attrait de Versailles finit par l’emporter. Louis XV s’y réinstalle donc et améliore ce qui peut l’être, en vue du confort. Le lecteur est ébahi de la séquence des réaménagements dans tout le château, commencée d’ailleurs sous le monarque précédent, dont le goût avait changé au long de son règne. Il suffit souvent, pour déclencher d’importants travaux, qu’un des nombreux petits logis change de titulaire. Avec trois appartements, on en fait quatre. Puis c’est l’inverse. J’ai un moment regretté l’absence de plans, qui m’auraient aidé à comprendre. Puis Je me suis dit que c’était sans doute impossible, en raison de la multitude des changements.

         Louis XV loge au-dessus de ses filles, ces pauvrettes qu’il n’a pas voulu marier pour éviter de leur verser des dots. Il les aime bien quand même. Pour l’aînée, Adélaïde, il a fait transformer l’escalier des Ambassadeurs en un appartement. Le matin, il descend chez elle par un escalier privé. Mme Adélaïde tire un cordon de sonnette pour faire venir ses sœurs, et la petite famille boit son café. Ce breuvage provient de caféiers élevés sous serre à Trianon, dont le roi a torréfié lui-même les grains. Ses talents ne se limitent pas à cela. Dans les étages supérieurs du château, il se prépare des omelettes et fait des confitures.

          Madame du Barry n’est pas oubliée pour autant. Elle loge dans sept pièces prélevées sur les Petits Appartements du roi, avec jouissance d’une salle de bains munie de deux baignoires, d’un foyer, d’une tuyauterie.

          En 1769, après neuf ans de travail de l’ébéniste Riesener, arrivée du bureau à cylindre du roi, peut-être le plus célèbre bureau du monde, en style rocaille, supposé infracturable.

          L’année suivante, pour le mariage du futur Louis XVI, Gabriel achève l’Opéra qui manquait tant à Versailles. Il comporte 750 places, et son éclairage requiert trois mille bougies.

          Marie-Antoinette s’installe au Petit Trianon, et substitue un jardin à l’anglaise au remarquable jardin botanique. Quant à son royal époux, il décide de remplacer tous les arbres du parc. Trop vieux ? Non, mais devenus trop hauts, ce qui rend leur taille difficile. L’opération s’échelonne sur dix ans ; deux cent mille nouveaux sujets sont plantés.

         En temps ordinaire, Louis XVI se lève en catimini entre sept et huit heures, s’habille seul, engloutit un petit-déjeuner gargantuesque, va faire un peu de serrurerie. À onze heures et demie seulement, il gagne sa chambre de parade, et c’est là qu’a lieu son lever officiel, décalé de quelque quatre heures par rapport au lever réel.

          Durant les dernières années du règne, une grande partie des gardes du corps et autres surveillants de Versailles sont licenciés, par raison d’économie. En conséquence, n’importe qui ou presque peut pénétrer dans le palais et participer à sa vie quotidienne. Arthur Young, l’agronome anglais, est frappé par la vue d’hommes en haillons, qui sous Louis XIV ou Louis XV n’auraient pas été admis.

          En 1789, l’édifice comprend 288 logements, réunissant 1252 pièces chauffées et 680 pièces sans cheminées.

          L’automne de 1792 voit le début de la vente du fabuleux mobilier, aux enchères mais à bas prix. Durant les deux siècles suivants, une partie pourra être rachetée, grâce notamment aux amis de Versailles. Récupérée aussi, la baignoire de marbre de la Pompadour, après passage entre les mains de Robert de Montesquiou et de l’extravagante marquise Casati. On ne reverra jamais, en revanche, certaines tapisseries, car elles ont été brûlées afin de récupérer l’or des fils dont elles étaient tissées.

          Napoléon, Louis XVIII, Charles X font quelques travaux à Versailles, sans y résider. Louis-Philippe y installe un musée de l’histoire de France, et notamment une grandiose galerie des Batailles ; il sacrifie une partie des appartements anciens pour pouvoir présenter des toiles souvent contestables. Napoléon III fait du palais un lieu de fêtes, et y reçoit la reine Victoria.

          Après lui, Versailles et son château deviennent pour quatre ans la capitale de la France. L’Opéra est converti en amphithéâtre pour l’Assemblée nationale, dont le président, Jules Grévy, occupe les appartements de Louis XV et Louis XVI. Pendant quelque temps, la galerie des Glaces jour un rôle de dortoir pour le personnel administratif.

          Durant les Troisième et Quatrième Républiques, et mis à part l’élaboration du malheureux traité de 1919, le château ne sert plus guère qu’à l’élection des présidents de la République – dans la salle du Congrès, seule assez vaste, en région parisienne, pour pouvoir héberger à la fois les députés et les sénateurs. D’importants travaux de restauration sont financés par des mécènes, dont John D. Rockefeller Jr. Aujourd’hui, c’est un lieu de conférences de chefs d’ État ou de gouvernement, ainsi que le théâtre des congrès parlementaires. Le palais et ses dépendances reçoivent sept à huit millions de touristes par an.

        Telle fut l’histoire de Versailles : souvent admirable, parfois consternante, toujours pittoresque.

L’ouvrage : Georges Poisson, La grande histoire de Versailles, Perrin, 2018. 464 pages, 25 €.  

L’Europe face aux sanctions américaines, quelle souveraineté ?

Ce texte est le produit d’un atelier qui a réuni Marie Hélène Bérard, banquier- conseil, Farid Fatah, doctorant en droit, Pascal Lamy, président emeritus de l’Institut Jacques Delors, Louis Schweitzer, président d’honneur de Renault et Pierre Vimont, senior fellow Carnegie Europe.

 

Si l’on en croit le dernier discours de Jean-Claude Juncker sur l’État de l’Union, en septembre 2018 : « L’heure de la souveraineté européenne a définitivement sonné ».
Comme pour lui donner raison, Donald Trump l’affirmait quelques semaines plus tard devant l’Assemblée Générale des Nations Unies : « Responsible nations must defend against threats to sovereignty ».
Et pourtant, le 4 novembre prochain, les Européens seront frappés par de nouvelles sanctions américaines extraterritoriales à la suite du retrait, décidé par le Président américain, de l’accord nucléaire avec l’Iran, dit JCPOA (Joint Comprehensive Plan Of Action). Il en va de même avec la Russie à partir du moment où les sanctions américaines vont au-delà de celles qui avaient été décidées conjointement avec l’Union européenne.
Bien maigre souveraineté !
Par extraterritorialité, on entend généralement l’utilisation unilatérale par un État des instruments pris en vertu de ses compétences souveraines pour faire appliquer sa propre loi, dans un territoire autre que le sien, pour des actions commises hors de son territoire, par des entités ou personnes relevant d’autres pays. C’est bien le cas lorsque les États-Unis appliquent à des entités et personnes non-américaines des normes et des sanctions décidées par eux seuls.
L’entreprise ou le particulier dit coupable est puni au moyen de l’un quelconque de ses liens de rattachement à la compétence juridictionnelle des États-Unis : par exemple, une transaction en dollar ou une filiale sur le territoire américain.
Dans ces conditions, l’Union européenne doit-elle, au nom de sa souveraineté, remettre en cause cette pratique que se sont octroyée les États-Unis de décider seuls pour le reste du monde. Si oui, comment ? Si non, que faire ?

1 ▪ LA SITUATION AMÉRICAINE
• L’extraterritorialité telle que pratiquée par les autorités américaines repose sur un système efficace parce que cohérent. Tous les rouages du processus, une fois les décisions législatives et/ou règlementaires prises, travaillent ensemble en parfaite adéquation depuis le pouvoir législatif jusqu’au juge civil ou pénal en passant par le Trésor, le département d’État, les agences fédérales et les services de renseignement. C’est une forme sophistiquée et exceptionnelle de la diplomatie juridique, sans équivalent dans le monde.
• Les États-Unis pratiquent deux types de mesures extraterritoriales :
– celles résultant de l’application du Foreign Corrupt Practices Act, loi fédérale de 1977. Par exemple Siemens en 2008 et récemment Sanofi, laboratoire pharmaceutique français, soupçonné de corruption pour les activités de ses filiales au Kazakhstan, sanctionné par l’autorité de régulation des marchés boursiers américains ;
– celles liées à un embargo décidé unilatéralement par les États-Unis : des sanctions américaines furent ainsi imposées aux banques BNP-Paribas en 2014 et Deutsche Bank en 2015.
• Les mesures extraterritoriales américaines ont trois fondements juridiques principaux :
– La lutte contre la corruption, à la fois par moralité et pour placer les entreprises sur un pied d’égalité.
– Le respect des différentes réglementations américaines : fraude fiscale, réglementation des exportations, concurrence, blanchiment, règles comptables etc.
– La « sécurité nationale », qui permet toutes les interprétations. Si, dans le passé, Europe et États-Unis ont souvent partagé la même approche sur le contenu à lui donner, l’Iran présente aujourd’hui un cas singulier.
La logique des mesures américaines est fondée sur le raisonnement suivant : d’une part, dès lors que les entreprises américaines doivent obéir aux règles que décident les États-Unis, il doit en être de même pour leurs concurrentes étrangères, sauf à conférer à ces dernières un avantage compétitif indu ; d’autre part, continuer à commercer avec un pays sanctionné est contraire aux intérêts des États-Unis et menace leur sécurité nationale.

2 ▪ LA SITUATION EUROPÉENNE
À ce jour, l’Union européenne ne pratique pas l’extraterritorialité européenne, ou, du moins, une extraterritorialité équivalente, même si la question reste débattue entre les experts.
Si l’Europe sanctionne des personnes ou des entités étrangères, c’est toujours à raison d’actions commises sur son territoire, ou qui ont un effet sur celui-ci, ou encore qui concernent ses ressortissants. Ainsi en 2001, l’Europe a-t-elle refusé la fusion entre General Electric et Honeywell, en dépit de l’accord des autorités américaines de l’antitrust, au motif que cette fusion aurait affecté la concurrence en Europe. De même, le dispositif de transparence fiscale qui dresse des listes noires d’États tiers non coopératifs, parfois considéré comme frôlant l’ex-traterritorialité, vise au premier chef la situation fiscale des ressortissants européens.
L’Europe en effet ne va au-delà de ses frontières territoriales que lorsqu’il existe un lien de rattachement à son territoire ou à sa population. Par exemple, la norme européenne de data privacy (droit à l’oubli) interdit l’exploitation des données personnelles européennes hors de l’Union.
Ainsi, la Cour de Justice de l’Union européenne a-t-elle contraint la Commission à renégocier un accord avec les États-Unis pour permettre cette exploitation, à la condition d’imposer à ce pays des normes de protection aussi élevées que celles de l’Europe. Aujourd’hui, la seule réponse de l’Europe à l’extraterritorialité américaine est le règlement UE numéro 2271/96 de 1996, dite loi de blocage. Ce dispositif a été décidé en réponse à deux réglementations américaines, les lois Helms-Burton et D’Amato-Kennedy, instituant des embargos contre Cuba, la Libye et, déjà, l’Iran. Ce règlement été modifié le 6 juin 2018 en réponse au retrait américain du JCPOA.
Outre une information obligatoire destinée à la Commission européenne et la possibilité pour celle-ci d’autoriser les entreprises européennes à se soumettre à l’embargo, la loi de blocage prévoit deux dispositifs, principalement à destination des agents économiques : une interdiction, et une protection.
• Interdiction est faite aux entreprises européennes, sous peine de sanctions applicables cette fois par l’Europe, de se soumettre aux sanctions extraterritoriales américaines. Ce règlement est inapplicable et n’a jamais été appliqué : placée entre le choix de perdre son marché américain, voire de subir une pénalité américaine, ou bien la menace d’une éventuelle sanction européenne, le choix d’une entreprise est vite fait ; aucune entreprise européenne obtempérant aux injonctions américaines n’a été sanctionnée.
• La partie protection pourrait être potentiellement intéressante, mais elle reste sans portée pratique. Une entreprise européenne qui renoncerait à un marché par exemple en Iran pourrait saisir le juge national d’une demande d’indemnité, arguant que son renoncement est dû à la menace des sanctions américaines. À charge pour le juge d’apprécier le dommage et, pour sa compensation, d’aller jusqu’à saisir des avoirs de l’État américain en Europe. Aucune instance n’a été engagée à ce jour.
Face à cette situation, il paraît difficile que l’Union européenne s’abstienne de réagir, surtout à la veille d’élections au Parlement européen pour lesquelles le slogan de campagne de « l’Europe qui protège » semble promis à un bel avenir.
Une contre-attaque prendrait des formes différentes selon que l’on décide, ou non, de mettre en place une vraie extraterritorialité à l’européenne.

3 ▪ UNE EXTRATERRITORIALITÉ À L’EUROPÉENNE
L’Europe franchirait alors le Rubicon de l’extraterritorialité, ce qu’elle s’est interdit jusqu’à présent au nom du respect de la souveraineté des États, principe fondateur de l’ordre juridique international westphalien actuel, et déciderait d’une exception à sa « doxa » multilatérale au nom de la nécessité de rééquilibrer un rapport de forces avec les États-Unis pour être à même de peser davantage sur ceux de leurs comportements qui contreviennent et à la souveraineté, et au multilatéralisme.

L’Union européenne construirait un système extraterritorial autonome, symétrique du système américain : mêmes moyens juridiques, mêmes moyens organisationnels et même contrôle par un juge.
Mais cette extraterritorialité serait appliquée à des faits précis et prévisibles, définis par des directives et règlements ne laissant pas de place à l’interprétation. Il pourra s’agir de réglementations nouvelles, impliquant une modification des traités, ou d’ajouts à des réglementations existantes.
L’extraterritorialité des normes européennes conduira à l’extraterritorialité de leurs sanctions.
Plusieurs domaines pourraient s’y prêter :
1. Le respect de l’environnement, de la biodiversité et la lutte contre le réchauffement climatique. En la matière, les frontières ne s’arrêtent pas aux États et l’application de normes s’appliquant au-delà du territoire de l’Union serait justifiée dans les cas où la préservation de la planète exige des standards plus élevés que ceux qui existent aujourd’hui.
2. La lutte contre la corruption : élever ce domaine au niveau européen. L’Union adopterait de nouveaux règlements améliorant les standards existants et leur donnant une compétence extraterritoriale.
3. La lutte contre l’évasion fiscale. Il s’agirait d’appliquer l’extraterritorialité à la proposition française de mars 2018 pour l’instant limitée au territoire européen. Un nouveau règlement permettrait d’imposer les entreprises internationales, dont les GAFA, sur le lieu de réalisation du chiffre d’affaires et non plus sur celui de leur établissement.
4. La protection des données personnelles, qui pourrait s’appliquer de manière plus ou moins rigoureuse :
– L’intensité la plus faible consisterait à ne protéger que les données personnelles
des ressortissants de l’Union, mais à les couvrir dans l’ensemble du monde, sans
passer par la voie des traités bilatéraux. En l’absence d’une extraterritorialité européenne, seuls des accords bilatéraux le permettent, comme cela vient d’être
fait avec le Japon pour que ce pays accepte sur son territoire la protection des
données des Européens.
– L’intensité la plus élevée consisterait à protéger les données personnelles de tous, partout dans le monde, ce qui reviendrait à créer un standard de protection
des données personnelles au niveau mondial.
Pour assurer la mise en oeuvre de cette extraterritorialité, l’Europe devrait se doter de moyens :
• L’OFAC américain (Office of Foreign Assets Control) attribue des licences et des autorisations d’investir/d’exporter en fonction de la politique étrangère américaine et des impératifs de la sécurité nationale. Ainsi Boeing a-t-il été autorisé en 2017 à vendre quelques appareils en Iran. L’OFAC répond très rapidement aux entreprises. L’Office traque aussi, avec succès, toutes les infractions, américaines comme non-américaines.
• L’Union devrait donc se doter d’un European Office of Foreign Assets Control, qui ferait de même et qui pourrait s’inspirer de l’Office of Financial Sanctions Implementation britannique.
Le budget de l’OFAC américain est de l’ordre de 50 millions de dollars. Mais il s’appuie beaucoup sur les agents du Trésor américain. Le bureau correspondant de l’Union européenne (Foreign Policy Instrument) est composé de quelques agents, qui coordonnent la politique des États membres, à raison d’une réunion par mois.

• L’Union continuerait à avoir, si nécessaire, sa propre liste de personnes interdites, équivalent des S.D.N américaines (Specially Designated National and Blocked Persons List).
• L’Union pourrait élargir les compétences de l’Office Européen de Lutte Antifraudes (OLAF) à la lutte anticorruption.
Il resterait une différence de fond entre l’extraterritorialité américaine et les normes européennes : pour les Américains, la notion de sécurité nationale est fluctuante, subjective et réversible. Elle leur permet de virer de bord à tout moment. Les normes européennes, collectives, fondées sur des critères objectifs et permanents, ne sont pas aussi malléables. L’Union européenne resterait, elle, dans un cadre juridique stable.
Des changements de cette ampleur soulèveraient sans doute bien des débats au Conseil et au Parlement européen. Si l’accord à 27 ne s’avérait pas possible, ou si les dispositions actuelles des traités ne le permettaient pas, une coopération renforcée resterait envisageable. Mais elle aurait moins de force qu’une réponse unanime de l’Europe. Quant à l’action d’un État membre isolé, elle se heurterait, à l’évidence, au principe de réalité.

4 ▪ LE RENFORCEMENT DES DISPOSITIFS ACTUELS
Au cas où l’absence de consensus européen ne permettrait pas de franchir le pas de l’extraterritorialité, reste la possibilité, et même la nécessité, de renforcer les dispositifs actuels pour permettre une réaction suffisamment forte aux mesures américaines de telle sorte à protéger les intérêts européens, notamment en obtenant à leur profit des exonérations. Ce fut le cas en 1996 lorsque l’Union déposa plainte à l’OMC contre les États-Unis avant de la retirer moyennant contreparties. Mais la situation politique américaine était alors différente : le Président
avait hésité à opposer son veto aux initiatives du Congrès et disposait d’une marge exécutive importante. Aujourd’hui, c’est la Maison Blanche qui est à l’offensive.
Au plan des principes, l’Union resterait dans ce cas en conformité avec le droit international : ses contremesures seraient fondées sur la réciprocité qui autorise des rétorsions contre des États qui contreviennent à leurs obligations, notamment lorsqu’elles ressortent d’accords avalisés par le Conseil de Sécurité des Nations Unies, ce qui fut le cas du JPCOA. Plusieurs dispositifs existants pourraient être renforcés :
1. Conditionner l’activité en Europe des banques étrangères à un nouvel agrément, sur le fondement de la directive 2013/36/du 26 juin 2013, qui dispose que les établissements de crédit doivent avoir un agrément pour exercer leurs activités dans l’Union. Au nom du principe de réciprocité, l’agrément pourrait être refusé aux entreprises d’un État tiers qui impose des dispositions extraterritoriales aux entreprises de l’Union européenne.
C’est une mesure de symétrie, puisque les banques et les entreprises européennes qui travaillent en dollar subissent les normes extraterritoriales américaines.
2. Instituer un véhicule spécial européen (SPV) comme suggéré des deux côtés du
Rhin. A défaut d’avoir pu convaincre la BEI de jouer le rôle de financeur d’opérations avec l’Iran, les États de l’Union volontaires fourniraient les ressources nécessaires pour financer, mutualiser, ou garantir les exportations, les importations ou les investissements de leurs entreprises qui le souhaiteraient à l’abri des sanctions américaines.
Un tel dispositif a été annoncé à New York en présence du ministre des affaires étrangères iranien par la vice-présidente de la Commission, Federica Mogherini. Elle a toutefois précisé que plusieurs modalités restaient à mettre au point. On peut songer par exemple, à la participation à cet instrument d’États tiers en relations économiques avec l’Iran, ou bien à une mise en oeuvre progressive, en commençant par des produits de première nécessité (produits alimentaires ou pharmaceutiques).
3. Mettre en oeuvre la proposition du ministre des Affaires étrangères allemand, Heiko Maas, de règlements et transferts financiers en euros propres à l’Europe, permettant d’éviter les blocages du système SWIFT.
4. En matière de services financiers, il conviendrait de s’assurer que la directive DSP 2 (UE 2015/2366) qui régit les paiements sans cartes de crédit (Fintech dont Paypal), s’applique bien à tous les paiements ayant un lien de rattachement avec la compétence juridictionnelle de l’Union européenne, quelle que soit la nationalité de l’entreprise.
5. En matière de droit de la concurrence et dans la mesure où l’Union applique une politique plus stricte que d’autres pays, et notamment les États-Unis, l’Union pourrait imposer aux entreprises étrangères ayant un lien de rattachement avec son territoire le même degré d’exigence qu’aux entreprises européennes.
6. Clarifier et uniformiser les règles régissant la mise en oeuvre des sanctions décidées par l’Union. À titre d’exemple, la question de la rétroactivité de telles sanctions – c’est-à-dire le sort à réserver aux contrats existants – n’est aujourd’hui pas tranchée : les entreprises européennes ne savent pas quelles règles s’appliquent, faute d’un organisme européen doté d’une autorité suffisante pour édicter des critères homogènes et en informer les entreprises.
7. Rappeler la compétence du juge national de refuser l’application d’une norme ou d’une sanction extraterritoriale.
8. Réintroduire une plainte à l’OMC pour manquement aux obligations américaines d’ouverture des échanges à l’égard de l’Union européenne telles qu’elles ressortent des accords en vigueur à l’OMC comme ce fut le cas, on l’a dit, en 1996. Mais, ici encore, la situation n’est pas la même qu’à l’époque. Du côté positif, d’autres contentieux sont en cours au titre du règlement des différends sur la portée des exceptions au titre de la sécurité nationale, et la question n’est donc plus taboue. Du côté négatif, il semble bien que les États-Unis de Donald Trump souhaitent revenir sur le caractère contraignant des décisions contentieuses qu’ils avaient acceptées en 1994, lorsque le GATT devint OMC, d’où leur refus de nommer de nouveaux juges à l’organe qui statue en appel au contentieux.
Quelle que soit la réponse européenne aux conséquences de la fracture transatlantique sur la question du nucléaire iranien, sans précédent depuis l’affaire de Suez en 1956 qui avait vu le couple franco-britannique s’incliner face aux pressions américaines, le rapport de force entre les États-Unis et l’Union européenne, amoindrie par le Brexit, devra s’apprécier au regard de deux composantes majeures du système international actuel et à venir, le premier d’ordre géoéconomique, le second d’ordre géopolitique :
• Le premier a trait à la supériorité du dollar dans l’économie internationale, tant comme monnaie de réserve que de facturation, et que la création de l’euro n’a aucunement remise en cause. C’est là que réside le levier principal de l’efficacité des sanctions américaines extraterritoriales, dont on aura noté que leur administration est confiée au département du Trésor, à Washington. L’Union européenne s’est, de fait, accommodée de cette situation en adoptant une attitude passive sur l’internationalisation de l’euro, et l’on voit mal comment un rééquilibrage de souveraineté serait envisageable sans remettre en cause cette passivité.
Peut-être serait-il temps d’ouvrir ce débat, comme l’a relancé Jean-Claude Juncker dans son discours sur l’État de l’Union.
• Le second concerne l’avenir de la rivalité américano-chinoise, qui a pris un nouveau tour avec l’administration Trump en passant à l’égard de la Chine du « containment » au « push back ». On ne peut en effet exclure qu’à l’avenir les États-Unis imposent à la Chine des sanctions qui vont au-delà des mesures commerciales actuelles initiées par le Président américain, et qu’il décide alors de les appliquer de manière extraterritoriale en s’appuyant sur des précédents tels que l’Iran. Il ne fait nul doute que, dans ce cas, la réaction européenne devrait être d’une toute autre nature. Peut-être serait-il sage de prendre les décisions qu’implique l’affaire iranienne en envisageant un contexte d’une toute autre dimension économique et politique.

Un monument : le Journal des Goncourt – I

Lu par Nicolas Saudray

 Les frères Goncourt, puis l’aîné resté seul, ont tenu leur Journal pendant près de quarante-cinq ans. C’est l’un des premiers journaux de grandes dimensions en langue française. Le Genevois Amiel avait commencé le sien un peu plus tôt, mais en le consacrant à ses états d’âme, tandis que les frères s’occupent surtout de la société, des mœurs, et de leurs confrères écrivains.

Edmond a publié environ la moitié de ce Journal durant les dernières années de sa vie, en ôtant les passages les plus discutables et les plus blessants. Cela lui a néanmoins valu beaucoup de protestations. Peut-être aurait-il mieux valu en rester là. Le texte presque complet paru en 1956 soumet le lecteur à rude épreuve, avec tous ses commérages sur des gens dont la plupart sont  complètement oubliés, et ses anecdotes graveleuses, dont je soupçonne les diaristes d’avoir inventé une bonne partie.

Mais le tas d’ordures contient de nombreuses pépites. Me voilà donc parti à la conquête de ces quelque trois mille six cents pages serrées de la collection Bouquins. J’examinerai d’abord le premier des trois volumes.

Edmond (1822-1896) et Jules (1830-1870) se sont comportés toute leur vie comme des jumeaux, alors qu’ils avaient huit ans d’écart, et des caractères différents : Jules vif et volontiers obscène, Edmond plus mélancolique. Tant qu’il vit, c’est Jules seul qui tient la plume. Mais on peut être certain qu’Edmond a tout vu et approuvé. Après la mort du cadet, l’aîné prend le relais, à sa manière.

Ce sont les fils d’un officier de la Grande Armée, qui a fait la retraite de Russie, pour se retrouver en demi-solde. Aussi les faux jumeaux ont-ils été élevés sans luxe. Mais à Paris, d’où une indélébile empreinte parisienne, et un manque d’intérêt pour la province – contrairement à Balzac, à Stendhal, à Flaubert, à Zola.

Ils sont fiers de leur noblesse. J’éprouve à ce sujet les pires doutes. Leur arrière-grand-père Huot avait acheté en 1786, dans la partie la moins accidentée des Vosges, une terre noble avec tous droits de justice. Mais cet achat ne suffisait pas. Il aurait fallu des lettres patentes, ou l’acquisition d’une charge anoblissante. Le grand-père avait représenté à la Constituante le Tiers état et non l’aristocratie.

En 1860, une famille Jacobé (qui existe toujours) obtient de s’appeler Jacobé de Goncourt. Nos frères Huot de Goncourt protestent auprès du ministère de la justice, lequel leur répond qu’il existe plusieurs terres appelées Goncourt, et qu’elles peuvent donc donner naissance à plusieurs noms. Les deux mécontents se pourvoient au Conseil d’État, qui les déboute.

Cette mésaventure ne les empêche pas de poser aux aristocrates. Ils dédaignent les bourgeois (comme Flaubert). Mais toute leur vie, ils fréquentent des écrivains socialistes comme Zola et Jules Vallès. Un alinéa de 1857 résume assez bien leur vision sociale : Trois classes de gens dans le monde présent. En haut, chevaliers d’industrie, régnants – au milieu, les épiciers domptés – en bas, le peuple qui, un beau jour, fera une bouchée de cette belle société.  Suite un peu plus loin, après la description d’un intérieur crapuleux : Oui, cela est le peuple et je le hais. Dans sa misère, dans ses mains sales, dans les doigts de ses femmes piqués de coups d’aiguille, dans son grabat à punaises, dans sa langue d’argot, dans son orgueil et sa bassesse, dans son travail et sa prostitution. Sentant venir une pétition qui tendrait à débaptiser l’académie Goncourt, je me hâte de passer à un autre sujet.

Suffisamment rentés pour vivre sans exercer une profession, les deux frères se sont d’abord consacrés à la peinture, à la gravure et au dessin, ainsi qu’à l’étude des arts et des mœurs du XVIIIe siècle, qu’ils réhabilitent après plusieurs décennies de romantisme. Ce sont des collectionneurs avisés. Plus tard, ils seront à peu près les premiers à introduire à Paris le goût de l’art japonais, dont ils apprécient le raffinement.

Ils commencent à tenir leur Journal le 2 décembre 1851, jour du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Ils méprisent le nouveau souverain, cet imposteur, dont voici un croquis de 1863 : lent, automatique, somnambule, l’air d’un lézard qui paraît dormir et qui ne dort pas. Figure louche : il écoute de côté, et regarde de côté. Homme dormant, morne, sinistre.

Fin 1851, Edmond a vingt-neuf ans, et Jules, vingt-et-un. Déjà, ce sont des célibataires endurcis (ils partagent les mêmes maîtresses), des misogynes, voire des misanthropes. Sans doute est-ce le succès du Second >Empire débutant qui inspire à Jules cette phrase de 1852 : J’ai vraiment envie d’aller jeter quelque part mon titre de citoyen français comme une chemise qui vous gêne aux entournures.

Pour les Goncourt, le régime légitime, le seul intéressant, c’est celui des Bourbons d’avant 1789. Mais ils ne croient ni à Dieu ni à diable.

Leur première publication en vers (1853) leur vaut des poursuites correctionnelles, car ils ont été un peu lestes. Ils s’en tirent avec un simple blâme, et une rage rentrée. Puis viennent des romans réalistes – quelque part entre Flaubert et Zola – qu’on ne lit plus aujourd’hui, bien qu’ils soient restés parfaitement lisibles. De leur temps, d’ailleurs, on ne les lisait guère davantage. Conformément à ce qui semble avoir été un usage de cette époque dépourvue d’attachées de presse, les frères allaient porter eux-mêmes des exemplaires de leurs œuvres aux critiques, en espérant des articles. Vaine démarche, le plus souvent. Leur revanche aura consisté à décrire, dans leur Journal, les intérieurs miteux desdits critiques.

Et d’ailleurs aussi les intérieurs de tout le monde. Peinture méticuleuse d’une chasse aux rats. Meurtre d’un chat par un chien. Autre meurtre d’un chat, au pistolet cette fois, par Jules de Goncourt lui-même. Horreur quotidienne. Pour faire diversion, un surprenant voyage en Allemagne, notamment à Berlin : c’est un peu trop propre, mais les femmes sont attrayantes. Nul ne se doute que dans dix ans, la guerre va éclater.

Entre deux anecdotes désinvoltes, les diaristes nous font bénéficier d’aphorismes. Ils sont le plus souvent médiocres. J’extrais néanmoins celui-ci : Le système de la métempsychose est très offensant : enfin, c’est penser que Dieu n’a pas plus d’âmes que le directeur du Cirque n’a de soldats et qu’il fait toujours défiler les mêmes sous divers uniformes. Ou encore celui-là : Les enfants sont comme la crème : les plus fouettés sont les meilleurs.

Bien que de petite fortune et sans grande notoriété, les Goncourt connaissent tous les gens qui comptent à Paris, du moins dans le milieu littéraire et artistique. Ils le doivent surtout à leur fréquentation assidue du salon de la princesse Mathilde – une cousine germaine de l’empereur – ainsi qu’aux dîners Magny, du nom d’un restaurant, dans l’actuelle rue Mazet (VIème arrondissement), où leurs amis viennent régulièrement, et où chacun paye sa part. Ces dîners constituent, si l’on veut, une première esquisse de l’académie Goncourt. Vers la fin des années 1860, elle se transporte à la brasserie Brébant, bel établissement du boulevard Poissonnière, encore bien fréquenté aujourd’hui, mais sans écrivains. Excellents caricaturistes, les frères se font la main sur tous ceux qui les approchent, même s’ils les apprécient.

Voici par exemple Balzac, mort depuis sept ou huit ans déjà. Il est entré à tout hasard dans un bal populaire. Monté sur une banquette avec sa robe blanche de moine, son nez en petite pomme de terre relevé, (il) regardait tout.

Et maintenant, voilà Théophile Gautier, une fidèle connaissance pourtant, auteur du Capitaine Fracasse et délicat poète : Face lourde, tous les traits tombés, un empâtement des lignes, un sommeil de la physionomie, une intelligence échouée dans un tonneau de matière, une lassitude d’hippopotame, des intermittences de compréhension ; un sourd pour les idées. La victime inconsciente de ces coups de massue n’a jamais que quarante-cinq ans !

Sainte-Beuve, autre familier, n’est pas mieux traité : Un petit esprit, après tout, ambitieux mais bas ; jugeur de phrases mieux que de livres, analyste de parties et de membres, estimant le style par la grammaire, ennemi de l’esprit par envie, ami de la platitude, glissant avec ses petits bras sur les statues des grands hommes et s’accrochant à leurs pieds d’argile. Le diariste renchérit six ans plus tard, après un enterrement : Quand j’entends, avec ses petites phrases, Sainte-Beuve toucher à un mort, il me semble voir des fourmis toucher à un cadavre ; il vous nettoie une gloire, et vous avez un petit squelette de l’individu bien net et proprement arrangé.  

De tous les écrivains, le plus présent dans ces pages est Flaubert. Les frères, qui l’aiment bien, reconnaissent en Madame Bovary le meilleur roman de l’époque (l’Éducation Sentimentale n’est pas encore parue, et les Goncourt en feront peu de cas, comme d’ailleurs la plupart des contemporains). Mais ils ne manquent pas une occasion de railler la balourdise de l’auteur et sa voix tonitruante. Il y a un fond de poseur et de provincial chez lui. On sent vaguement qu’il a fait tous ces grands voyages un peu pour étonner les Rouennais. Il a l’esprit gros et empâté comme son corps…Il est surtout sensible à la grosse caisse des phrases. En 1862, nous apprenons qu’il a failli tuer son exaspérante maîtresse Louise Colet.   

Hugo, en exil volontaire, ne fait pas partie de la bande. Les Goncourt ne peuvent s’empêcher de l’admirer, mais il les agace. À la lecture des Misérables, ils s’indignent de le voir faire de l’argent en peignant la misère du peuple. Hugo, concluent-ils, c’est saint Jean à Pathos.

Pauvre Baudelaire ! Il soupe à côté, sans cravate, le col nu, la tête rasé, en vraie toilette de guillotiné. Une seule recherche : de petites mains lavées, écurées, mégissées. La tête d’un fou, la voix nette comme une lame. Une élocution pédantesque.

Renan ne perd rien pour attendre. C’est un petit homme replet, court, mal bâti, la tête dans les épaules, l’air un peu bossu ; la tête animale, tenant du porc et de l’éléphant, l’œil petit, le nez énorme et tombant, avec toute la face marbrée, fouettée et tachetée de rougeurs. De cet homme malsain, mal bâti, laid à voir, d’une laideur morale, sort une petite voix aigrelette et fausse.

Et Taine ! J’assiste à ce beau spectacle de voir Taine, qui vient de dégueuler à la fenêtre, se retourner et encore vert, des filets de vomissures à sa barbe, professer une heure durant, dans le mal de cœur, la supériorité de son Dieu protestant.

Offenbach : Un squelette à pince-nez, qui a l’air de violer une basse.

Au fil des pages, c’est un cortège gesticulant et macabre, à la manière de James Ensor, qui défile devant nous.

Parfois quand même, émergeant de la jungle parisienne, un tableautin de la nature, sans apprêts, révèle la patte de grands artistes : Dans l’arbre immense incessamment bourdonne une immense musique, emplissant l’oreille du bruit d’un monde au travail, un mugissement doux, bruit qu’endort par moments la brise balançant son murmure à travers les arbres : un bourdonnement continu, un bruissement infini comme le bruit de la mer, des millions de petites chansons balancées aux millions de feuilles des arbres, l’hymne d’une ruche de millions d’abeilles, qui butinent dans l’arbre et l’emplissent de je ne sais quelle voix et de je ne sais quelle vie dodonienne.

(À suivre)

Le livre : Edmond et Jules de Goncourt, Journal, tome I, 1851-1865, collection Bouquins, Robert Laffont. Préface de Robert Kopp, professeur à l’université de Bâle. Notes érudites du professeur Ricatte, provenant de l’édition de 1956. 1 228 pages, 33 €.

Le Journal des Goncourt  –  II

Lu par Nicolas Saudray

La couverture du deuxième tome de la collection Bouquins présente un portrait humoristique de Jules de Goncourt assis dans un fauteuil, les pieds sur la cheminée – plus haut que sa tête – et fumant sa pipe.

Ce volume couvre les années 1866 à 1886. Dans les faits, il comprend trois parties : d’abord Jules suite et fin, puis le siège de Paris et la Commune racontés par Edmond seul, enfin la reprise de la routine parisienne vue par le même.

Le Paris de la fin du Second Empire est toujours aussi brillant et inquiétant à la fois, avec ses enfants vicieux et voleurs.

À ce bourbier s’opposent parfois des instantanés de la campagne, pris chez des cousins à Bar-sur-Seine (Aube), dans le style impressionniste mais efficace qu’affectionnent les Goncourt : Un bruit de roues craque mélancoliquement sur la route : le Hue ! d’un charretier sonne là-bas ; un coup de fouet cingle l’horizon ; le battoir bat l’écho ; une scie crie dans un saule ; la lumière des collines meurt dans un vase de fleurs de bruyères ; des cris d’enfants sont dans l’air comme des cris d’oiseaux. Et voilà le bonheur, là, en face, au bord de la rivière : une vie dans un rayon de soleil regarde couler l’eau, immobile, candide et stupide.  

Parution, en 1866, du roman Manette Salomon, dédié par les Goncourt au milieu des artistes. L’indifférence l’accueille. Les frères protestent intérieurement : Il y a une entente pour nous empêcher de prendre possession, de notre vivant, de notre petit morceau de gloire. Et Jules ajoute : Je vomis mes contemporains. Pour essayer de se consoler, les deux écrivains   vont souvent chez le bonhomme France, père d’Anatole, qui est l’un des deniers libraires où l’on puisse s’asseoir et causer, sans nécessairement acheter des livres.   

Le caricaturiste continue de s’en donner à cœur joie. George Sand a une belle et charmante tête, mais c’est une mulâtresse (manière de dire qu’elle est très brune et qu’elle a le teint mat, bien que descendante du maréchal de Saxe). Un peu plus tard, la voilà qualifiée de nullité de génie. Et voici le point d’orgue : ruminante et mouillée, avec des machines d’or dans ses vieux cheveux, qui la faisaient ressembler à une goule sortant d’un tombeau étrusque.

Une notation après lecture des Travailleurs de la Mer, dont l’auteur, bien qu’amnistié, réside toujours à Guernesey : Hugo romancier me fait un peu l’effet d’un géant, qui donnerait une représentation à un théâtre de Guignol, à travers lequel il passerait perpétuellement les bras et la tête.

En revanche, Renan, étrillé dans le tome précédent de la collection Bouquins, est pardonné à titre provisoire. Les frères lui rendent visite en son modeste quatrième (sans ascenseur) de la rue Vaneau. Il est toujours plus charmant. Et le diariste de commenter : Dans la disgrâce physique, la grâce morale.

Célèbre courtisane, la Païva, juive polonaise mariée à un faux marquis portugais puis au riche Allemand Henckel von Donnersmarck, cousin de Bismarck et possesseur de mines, s’est fait construire un hôtel sur les Champs-Élysées – aujourd’hui monument historique et siège du Travellers’s Club. Le plus curieux de tout l’hôtel de la Païva – affreux colifichet d’un style Turc-Renaissance – ce sont les deux coffres-forts au pied de son lit, entre lesquels elle dort, avec son or, ses diamants, ses émeraudes, ses perles à droite et à gauche de son sommeil, de ses rêves et peut-être aussi de ses cauchemars. 

Les frères font également la connaissance de notre admirateur et notre élève Zola. Ce débutant a en effet écrit un bon article sur Germinie Lacerteux, œuvre des Goncourt. Il leur paraît à la fois maladif et fort ambitieux. Deux ans plus tard, Zola revient voir Edmond et lui confie qu’après les bijoux créés par Flaubert, il n’y a plus rien à faire dans le même genre. Ce n’est que par la quantité des volumes, la puissance de la création qu’on peut parler au public. Ainsi se résume la genèse des Rougon-Macquart.

Les aphorismes du Journal restent aussi mauvais, sauf peut-être celui-ci : L’Anglais, filou comme peuple, est honnête comme individu. Il est le contraire du Français, honnête comme peuple et filou comme individu.  

Mais Jules de Goncourt, bien que jeune encore, souffre du foie. Les frères font une cure à Vichy, une autre à Royat, sans grand résultat. S’appuyant sur une confidence du diariste, suivant laquelle il avait attrapé la vérole au Havre à vingt ans, un biographe a cru diagnostiquer la syphilis, qui aurait couvé pendant dix-huit ans. Mais rien n’étaye son hypothèse.  Au contraire, Edmond réaffirme à plusieurs reprises, dans la suite du Journal, qu’il s’agissait d’une affection hépatique.

Comme Maurice, malade, ne supporte plus le bruit des sabots de chevaux sur les chaussées, les frères vendent leurs terres de la Haute-Marne et achètent une belle villa avec jardin à Auteuil, qui est encore un faubourg champêtre de Paris. Ils quittent donc leur appartement de location de la rue Saint-Georges, en pleine Nouvelle Athènes (IXe arrondissement). Ils sont ravis. Las ! L’un de leurs voisins possède un cheval qui s’ébroue toute la journée dans son écurie, et l’autre a cinq enfants criards.

Jules décline. Le mal se porte au cerveau. Un cancer du foie, émetteur de métastases ? Le patient expire en juin 1870, six mois avant son quarantième anniversaire>.  L’horreur de la guerre lui aura au moins été épargnée. C’est la plus grande douleur de la vie de son frère Edmond – sa seule grande douleur peut-être. Il a perdu la moitié de lui-même.

Il reprend la tenue du Journal et, aussitôt, présente une thèse étrange : Jules serait mort de la fatigue donnée par sa passion du style, de ses corrections incessantes du moindre texte. C’était à cet égard un disciple de Flaubert, et par ce moyen, il parvenait à l’écriture artiste des Goncourt.

Suivent deux cents pages de descriptions des premières incidences de la guerre de 1870, du siège de Paris, des scènes de la Commune. Incapable, depuis la mort de son frère, d’écrire autre chose que le Journal, et peu désireux de rester en tête-à-tête avec lui-même dans sa villa d’Auteuil, Edmond arpente inlassablement les rues et note ce qu’il voit. Comme c’est un bon observateur, il en résulte un témoignage de valeur, que les historiens, curieusement, n’ont guère exploité.

En août, Renan, à côté d’Edmond, regarde un régiment partir sous les acclamations. « Dans tout cela, s’écrie le philosophe, il n’y a pas un homme capable d’un acte de vertu ». Intérieurement, Edmond s’indigne. Renan est un admirateur de la science allemande, de la rigueur allemande. Il qualifie les Allemands de race supérieure (le terme de race étant employé en un sens plus flou qu’aujourd’hui, et s’étendant à l’ensemble d’une nation).

Début septembre, les tableaux du Louvre sont envoyés, par précaution, à l’arsenal de Brest. Rue de Rivoli, sur des immeubles privés, des affiches posées par des propriétaires inquiets disent : Mort aux voleurs ! Edmond ne songe pas à partir, il est trop parisien pour cela. Malgré ses quarante-huit ans, il pourrait s’enrôler dans la Garde nationale. Pourquoi s’y est-il refusé ? Non, ce n’est pas de la lâcheté. C’est un sentiment de personnalité orgueilleuse, singulière, qui me ferait donner ma vie, si je pouvais, à moi tout seul, faire quelque chose de grand.

Catulle Mendès, écrivain et journaliste connu, passe en uniforme de volontaire. Un Christ qui aurait la chaude-pisse !  Le gouverneur militaire de Paris se nomme Trochu. Sur son passage, les gens crient : Vive Trochu ! Ce héros sombrera bientôt dans l’impopularité. Le chemin de fer de ceinture de la capitale fonctionne encore, et notre auteur le prend pour observer les fortifications. Des spectateurs suivent à la lorgnette la trajectoire des obus et des bombes. Le rationnement a commencé, au moyen de cartes. On rencontre, avec une croix rouge sur le cœur, de vieilles putains, de grasses lorettes hors d’âge, qui se préparent, toutes éjouies, à tripoter des blessés avec des mains sensuelles et à ramasser de l’amour dans les amputations.

Les canons prussiens ont une portée supérieure à celle des canons français. Ils atteignent les batteries françaises qui ne peuvent leur rendre la pareille.  Dans les quartiers bombardés, les soupiraux sont bouchés par des sacs. Romainville est une cour des miracles. Un voyou brandit un long et maigre chat noir, tout fraîchement étranglé. La porte de la Chapelle est lieu de désolation. Mais à Paris même, la salle des concerts Pasdeloup fait le plein. Edmond rencontre Hugo rentré de Guernesey, et qui approuve les restaurations de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle, réalisées en son absence. Ce compliment concerne au premier chef Viollet-le-Duc (que l’on voudrait aujourd’hui déposséder de sa flèche). Le diariste répond que Paris s’est américanisé. Déjà !

La viande salée fournie par le gouvernement étant, de l’avis d’Edmond, immangeable, il tue l’une de ses poules au moyen d’un sabre japonais : la pauvre s’échappe et volette sans tête dans le jardin.  Puis il tire des moineaux. Heureusement, le restaurant Brébant, lieu de rencontre des beaux esprits de son groupe, est encore ouvert. Le diariste Edmond rend hommage à la population parisienne, qui ne pille pas les boutiques de comestibles, et les laisse vendre leurs produits à des prix fabuleux. Une fille lui propose une passe pour un morceau de pain. Il souhaite surtout la paix, de crainte que des obus ne tombent sur sa villa pleine de bibelots.

Paris capitule dès qu’il n’y a plus rien à manger. Peu d’assiégés sont donc morts de faim. Et les maisons parisiennes, en fin de compte, n’ont pas beaucoup souffert, sauf boulevard Murat. Les dégâts se sont surtout produits à Saint-Cloud.

À peine les Parisiens ont-ils eu le temps de reprendre leur souffle qu’éclate la Commune. Bien sûr, Edmond de Goncourt condamne cette révolte contre un gouvernement légal, fraîchement issu d’élections au suffrage universel. Presque tous les intellectuels, presque tous les écrivains partagent sa réprobation – même George Sand, l’ancienne socialiste de 1848, même Hugo, qui s’est réfugié à Bruxelles. Mais le diariste se garde de rendre ses sentiments publics, car il lui en cuirait.

Les batteries versaillaises sont plus proches que ne l’étaient celles des Prussiens, elles font davantage de dégâts. Edmond pensait que son âge lui épargnerait le service armé. Mais la Commune appelle sous ses drapeaux tous les hommes de moins de cinquante-cinq ans. Notre écrivain entre donc dans la clandestinité. Il emprunte un appartement dans le centre de Paris et y transfère les plus précieux de ses bibelots.

Aujourd’hui, il est de bon ton d’accabler Thiers au sujet de la Semaine sanglante. Mais auparavant, il avait fait une offre généreuse, rejetée par les Communards : la Commune se serait dissoute, l’armée versaillaise ne serait pas entrée dans Paris, l’ordre y aurait été assuré par la partie de la Garde nationale restée fidèle au gouvernement, et personne n’aurait été traduit devant les tribunaux, sauf les assassins de deux généraux.

Edmond de Goncourt n’assiste pas aux derniers combats mais les entend. Il perçoit le bruit des exécutions sommaires. Thiers n’a pas donné d’ordres en ce sens, et laisse simplement la bride sur le cou aux chefs de son armée, qui appliquent les lois de la guerre de l’époque : tout combattant irrégulier pris les armes à la main peut être exécuté séance tenante. Les « Prussiens » avaient agi de même quelques mois plus tôt, à l’égard des francs-tireurs français. Le diariste conclut qu’après tous ces morts, les gouvernements bourgeois sont tranquilles pour vingt ans. Il sous-estime le changement : mai 1871 marque la fin du Paris révolutionnaire, à moins de sauter jusqu’en mai 1968.

Pouvant difficilement sortir de chez lui en ces jours dramatiques, Edmond rumine ses souvenirs. Il a voulu être peintre, puis élève de l’École des Chartes, mais sa mère s’y est opposée. Il a donc dû se faire clerc d’avoué, puis, lui qui n’a jamais su bien exactement combien font deux et deux, employé de la Caisse du Trésor. Un voyage en Algérie lui a valu une  dysenterie durable.

Dès qu’il le peut, il va voir sa villa d’Auteuil. Un obus (versaillais) a crevé le toit. Certaines maisons voisines ont été encore plus maltraitées. Bien entendu, il n’est pas question de dommages de guerre ; cette notion n’apparaîtra qu’en 1918. Le diariste tourne alors sa mauvaise humeur contre Thiers.

Le train-train d’avant-guerre reprend, avec ses petites histoires sordides et ses caricatures. On entend la voix de Leconte de Lisle, chef de l’école poétique du Parnasse : déchirement aigre d’un couteau dans une tranche de melon qui n’est pas mûr. Une visite est rendue à Barbey d’Aurevilly, dans sa modeste maison : Je le retrouve avec son teint boucané, sa longue mèche de cheveux lui balafrant la figure, son élégance frelatée dans sa demi-toilette ; mais en dépit de tout cela, il faut l’avouer, possédant une grâce de gentilhomme et de monsieur bien né, faisant contraste avec ce taudis.

Le diariste rapporte un propos de la célèbre actrice Marie Dorval, ancienne maîtresse de Vigny : De mes deux amants, Sandeau et madame Sand, c’est Mme Sand qui le fatigue le plus. Il s’agit là de Jules Sandeau, écrivain estimé à l’époque, dont la jeunesse du XXe siècle a encore pu lire un roman édifiant,  Mademoiselle de La Seiglière. Aurore Dupin, quelque temps sa maîtresse, lui avait emprunté son nom d’auteur, George Sand. Si l’on en croit la phrase citée, ces personnages auraient formé un ménage à trois.  

Flaubert se confie à Edmond de Goncourt : C’est l’indignation seule qui me soutient ! L’indignation, pour moi, c’est la broche qu’ont dans le cul les poupées, la broche qui les fait tenir debout. Quand je en serai plus indigné, je tomberai à plat !. Commentaire du diariste : Plus Flaubert avance en âge, plus il se provincialise… Cette ressemblance bourgeoise de sa cervelle avec la cervelle de tout le monde, il la dissimule par des paradoxes truculents, des axiomes dépopulateurs, des beuglement révolutionnaires.

On me permettra d’en tirer une moralité à l’usage de mesdames et messieurs les écrivains ou artistes : l’auteur étant généralement inférieur à son œuvre, il a intérêt à se montrer le moins possible et à refuser les sorties.

Edmond continue de fréquenter Zola, mais celui-ci l’exaspère, car il parsème ses romans de détails et même de noms empruntés aux frères. D’où, dans le Journal, une accusation de plagiat. En réalité, même s’il butine un peu trop, Zola crée une atmosphère bien à lui, plus forte et plus vulgaire que celle des Goncourt.

Le seul ami véritable, c’est Alphonse Daudet, prenant le relais du dessinateur et caricaturiste Gavarni (Sulpice Chevalier, disparu en 1866). Le nouveau venu, méridional et même oriental par son physique, a dix-huit ans de moins qu’Edmond. En un sens, il remplace le frère cadet disparu, à moins d’être l’équivalent d’un fils. Le diariste apprécie également, en tout bien tout honneur, Mme Daudet, qui collabore avec son mari. Les Daudet ont beaucoup plus de succès que notre Goncourt, non seulement avec Tartarin, qu’ils déclinent en plusieurs volumes, mais aussi avec des romans oubliés, comme le Nabab, histoire d’un arriviste, et Sapho, histoire d’une maîtresse abusive. Edmond va-t-il être jaloux ? Il se l’interdit, mais observe que son pauvre frère Jules, qui n’a jamais connu les applaudissements, aurait bien aimé en jouir.

Jules et Daudet ont néanmoins un trait commun – un mal qui les ronge. Cette fois, c’est bel et bien la syphilis. Issu d’une famille catholique fervente,  l’auteur des Lettres de mon moulin se reproche amèrement sa jeunesse dissipée. Trop tard !

Ce second volume du Journal s’achève par une adaptation dramatique d’un roman des frères, Renée Mauperin. En ce temps dépourvu de cinéma, de radio et de télévision, le théâtre exerce une telle tyrannie que beaucoup de romans, même peu faits pour la scène, y sont transposés. La première est un succès, mais le lendemain, la presse massacre la pièce. Elle reste quand même trois semaines à l’affiche.  

 Le livre : Edmond et Jules de Goncourt, Journal, Collection Bouquins, tome II, 1866-1886, 1320 pages, 33 euros

 

Le Journal des Goncourt – III

Lu par Nicolas Saudray

Alors que les deux tomes précédents s’étendaient chacun sur vingt ans, le troisième et dernier, d’un volume égal, n’en couvre plus que dix (1887-1896). N’écrivant presque plus de romans, Edmond a davantage de temps pour s’épancher dans son journal intime.

Cette décennie s’ouvre par sa brouille passagère avec Maupassant (un fils de Flaubert, selon certains). Le nouvelliste lui a reproché dans la presse de ne pas avoir souscrit suffisamment pour un monument à la mémoire de ce vieux copain. Consolation : une œuvre savante des frères, rééditée, La Femme au XVIIIème siècle, se vend bien. Plus tard, Edmond se réconcilie superficiellement avec l’auteur de Bel-Ami, mais note sans indulgence les progrès de sa folie d’origine syphilitique.

Le diariste retrouve vite ses têtes de Turc habituelles, ainsi ce paillasson de Taine, contre lequel j’ai l’antipathie la plus grande, sans qu’il l’ait tout à fait méritée par ses procédés envers moi, mais parce qu’il est le type le plus complet et le plus odieux pour moi du Normalien. En cette époque dépourvue d’ENA, on n’avait que la rue d’Ulm à brocarder. D’une manière plus générale, Edmond déteste l’Université, car il tient à sa libre démarche d’amateur distingué.

De nouvelles victimes viennent s’ajouter au tableau de chasse. Loti, l’étrange littérateur et le plus étrange encore officier de marine, tout maquillé et qui se fait l’œil avec le noir qu’emploie la femme à velouter et à cochonner son regard – regard qui, chez Loti, vous fuit toujours et qu’on ne rencontre jamais, regard bizarrement appareillé à cette voix éteinte, qui a l’air de parler dans la chambre d’un mourant.

Un autre écrivain est expédié plus rapidement : ce faux bossu, au nez de travers, qui s’appelle            Anatole France.  

Un roman des frères, Sœur Philomène, mis en scène par le fameux Antoine, connaît le succès au théâtre. La Patrie en danger, pièce sur les débuts de la Révolution, n’a pas cette chance, mais ensuite La Fille Élisa, autre pièce tirée d’un roman, racontant l’histoire d’une prostituée et interdite au théâtre par la censure, se vend très bien en librairie. D’autres romans, dont les débuts  avaient été modestes, sont réédités. Edmond se trouve plus à l’aise qu’aux époques précédentes. Il avoue acheter jusqu’à trente mille francs de bibelots en une seule année. Le voilà convié à dîner chez Edmond de Rothschild : L’hôtel le plus princier que j’aie encore vu à Paris. Un escalier du Louvre, où sont étagées sur les paliers des légions de domestiques, à la livrée cardinalesque et qui prennent l’aspect de respectables et pittoresques larbins du passé. Ce spectacle ne fait que renforcer son antisémitisme.

Depuis quelque temps, le diariste a la Légion d’Honneur. Les promotions récentes gâtent son plaisir. Ayant lu, parmi les nouveaux chevaliers, Auguste Mortier, huiles, Lemoine, ressorts et essieux, Durand, fruits confits, il rédige pour le grand chancelier une lettre de démission – qu’il renonce finalement à envoyer. Aurait-il compris que le commerce est nécessaire à la France ?

Il fait faire son buste par un nommé Alfred Lenoir. Sa pièce Henriette Maréchal, qui, par l’effet d’une cabale, avait fait un four à Paris, est montée à Berlin.

À vrai dire, l’attention du lecteur se relâche. Il a déjà derrière lui trois mille pages du Journal, et les répétitions commencent à le lasser. Peut-être une certaine fatigue se manifeste-elle aussi chez l’auteur, qui parfois se retourne vers son passé, ou plutôt vers celui de de son frère, au collège, où sa jolie figure et son petit être distingué poussaient les bas gamins et les sales crapauds de sa classe à le défigurer par des coups portés à la figure. On notera au passage la fréquence des répétitions dans ces extraits que je livre aux lecteurs. Le Journal n’était pas une œuvre léchée comme les romans des frères, mais un compte-rendu rapide, destiné néanmoins à la publication.

Encore quelques flèches, à Verlaine et Rimbaud, à Gambetta, dont Edmond assure qu’il a été tué par le revolver d’une femme jalouse, à Clemenceau, si adroit au pistolet, explique-t-il, que personne n’ose faire de révélations sur son compte, ou à Rodin, qui n’a pas voulu regarder les estampes japonaises des frères, de crainte d’être influencé… Voici Barrès après la publication de L’Ennemi des lois : Un jeune professeur de philosophie devenu fou. Trois ans plus tard : Barrès, qui a la tête d’un oiseau desséché et dont je touche le maigre bras et ne sens qu’un os. Quelques compliments aussi, inattendus, pour la comtesse Greffulhe, pour Robert de Montesquiou, voire pour Sarah Bernhardt qui a fait mine de vouloir jouer l’une des pièces d’Edmond.

La tendresse est réservée à la chatte de l’auteur et à la famille Daudet. Alphonse, âme-sœur, souffre de plus en plus. Le fameux docteur Charcot a inventé une nouvelle méthode pour les guérir, lui et ses pareils : la pendaison, pendant une minute ! Échec.    

Edmond n’est plus qu’un vieil homme quinteux. Il souffre – tardivement mais douloureusement – de la même maladie de foie que son frère. À ce sujet, je m’aperçois que je n’avais pas besoin de supposer un cancer. Si j’en crois un article dans la presse, les maladies hépatiques peuvent sécréter de l’ammonique qui remonte au cerveau.

Sur la couverture du tome III, une peinture d’époque montre Edmond à califourchon sur une chaise, l’air bougon, coiffé d’un calot et fumant une cigarette. Sa pièce À bas le progrès ! connaît un four. Aujourd’hui, ce thème est devenu banal, sous diverses formes. À l’époque, un sacrilège.

Mais ne réduisons pas les mérites de notre auteur. Il continue d’explorer et de promouvoir l’art japonais. C’est grâce à lui que les Français connaissent Hokousaï et Outamaro. Il s’intéresse aussi à Turner, précurseur des impressionnistes, avec un fond de romantisme. En revanche, il s’avoue peu sensible à Monet, et préfère l’école de Barbizon. Paradoxe, car dans son écriture, il s’est voulu impressionniste.

Chaque semaine, il réunit des gens de lettres dans son grenier d’Auteuil, nouvel avatar des dîners Magny ou Brébant. Malheureusement, les hommes de fort calibre sont partis ou morts. Hormis Alphonse Daudet, seuls restent des comparses. L’hôte s’en rend-il compte ?

Octave Mirbeau, le puissant auteur de L’Abbé Jules, lui fait ses confidences. Cet anarchiste a fumé l’opium pendant quatre mois, puis a été nommé sous-préfet par protection politique, puis a gagné sa vie par des spéculations boursières, qui lui ont laissé de quoi acquérir un bateau de pêche et en devenir capitaine. En somme, l’inverse de la vie d’Edmond, qui s’est toujours garé des voitures et n’a jamais voté de sa vie.

Le diariste reste néanmoins curieux de tout. Il assiste, par exemple, au dîner du boa du jardin des Plantes : la dégustation d’un pauvre agneau, de deux mois en deux mois. Cela donne sous sa plume un morceau d’anthologie, que je regrette de ne pouvoir citer, car il faudrait le donner en entier.

Une distinction inattendue vient illuminer les vieux jours du voyeur. Sur une intervention de Daudet et de Zola (mais oui !), le gouvernement le fait officier de la Légion d’Honneur. En ce temps, c’est encore un événement considérable. Ses amis lui offrent un banquet, où Zola, Clemenceau et d’autres prononcent des discours. Rançon de ce succès : le voilà assiégé par des mendigots. Réfléchissant sur sa vie, il se qualifie de forçat de la gloire.

Il a préparé minutieusement la fondation de son académie, sans rien en dire dans son Journal. Ce sera une héritière du grenier d’Auteuil, et une réplique à l’Académie Française. Notre Goncourt a une dent contre cette institution. Durant son âge mûr, personne ne lui a proposé d’en être. Il a commenté de façon sarcastique chaque élection au quai de Conti, et donc chaque échec – entre autres ceux de Zola, qui seront au nombre de vingt-cinq. S’il se présentait maintenant qu’il est devenu assez célèbre, il serait sans doute accepté, mais il ne veut plus en entendre parler. Il supplie Daudet, avec succès, de ne pas se laisser séduire par la Vieille Dame. La nouvelle académie aura pour règle d’or l’exclusion immédiate de tout membre qui se rallierait à l’ancienne.

En 1895, son avant-dernière année, il publie l’ultime volume de son Journal expurgé. Les précédents lui ont valu moult protestations, mais il a toujours refusé de se battre en duel, car il est maladroit tant à l’épée qu’au pistolet. Cette fois, merveille, des gens viennent lui rendre visite pour le remercier d’avoir dit du bien d’eux.

Edmond meurt le 11 juillet 1896, dans la maison des Daudet à Champrosay. Jusqu’à la fin, il a tenu son Journal d’une plume encore alerte.

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Les noms des dix académiciens Goncourt choisis par le défunt sont alors révélés, mais la mise en place requiert près de sept ans. En effet, les neveux de l’écrivain, ne bénéficiant d’aucun legs, attaquent le testament. Le testateur, plaident-ils, était un individu chimérique, qui ne jouissait plus de toutes ses facultés. En somme, ils noircissent le défunt pour pouvoir hériter de lui. Classique mais abject. Les académiciens confient leur défense à un avocat déjà célèbre, Raymond Poincaré. Les indélicats sont balayés.

Entre temps, le plus connu des académiciens, le fidèle ami, Alphonse Daudet, est mort après des années de tortures et de piqûres de morphine. Son fils Léon, médecin de formation, âgé seulement de trente ans, s’est substitué à lui. Octave Mirbeau est mort lui aussi. Paul Margueritte, futur auteur de Jouir, a donné sa démission, on ne sait pourquoi. Ces deux-là n’ont pas été remplacés.

Quand l’académie se réunit enfin, en 1903, elle ne compte donc que huit membres. Six d’entre eux représentent le courant réaliste ou naturaliste. Outre Léon Daudet, ce sont l’obscur Léon Hennique, les frères Rosny, dont l’un a publié un roman préhistorique encore lu par la jeunesse d’aujourd’hui, La Guerre du feu, plus Lucien Descaves et Joris-Karl Huymans. Descaves doit une fière chandelle à Edmond de Goncourt, qui l’a persuadé de changer le titre de son roman antimilitariste, Les Culs Rouges, car ces termes lui auraient sûrement valu une condamnation pour outrage, tandis que Les Sous-Offs lui ont permis d’être relaxé. Huysmans, naturaliste au départ, a viré au mysticisme ; Edmond de Goncourt s’en est étonné puis le lui a pardonné. C’est à l’époque l’unique écrivain de premier rang que compte l’académie. Élémir Bourges, dont on a surtout retenu un titre, Les Oiseaux s’envolent et les fleurs tombent, représente à lui seul le courant symboliste. La phalange est complétée par son futur président, Gustave Geffroy, critique d’art, favorable aux impressionnistes.

D’après le testament d’Edmond, chaque académicien doit recevoir une pension annuelle de six mille francs, ce qui n’est pas rien (à peu près le traitement d’un sous-chef de bureau). Le prix est lui-même doté de cinq mille francs. Soixante mille s’opposent donc à cinq. On voit que dans l’esprit du fondateur, il s’agissait surtout de créer et d’entretenir un cénacle amical, dont le prix n’était que le prétexte.

Mais les collections des frères Goncourt, malgré l’intérêt que leur vente aux enchères suscite, produisent moins qu’Edmond n’espérait : un million trois cent mille francs. S’y ajoutent la maison d’Auteuil, valant une centaine de milliers de francs, et quelques valeurs mobilières. Pas assez pour financer les pensions prévues. Aussi les académiciens conviennent-ils de les réduire de moitié, ce qui leur permet de maintenir les cinq mille francs du prix.

Au moment où j’allais mettre le point final à ces impressions de lecture, paraît un essai de Thierry Laget : Proust, prix Goncourt – Une émeute littéraire. Il me permettra de donner une conclusion digne des frères.

Durant ses onze premières années, l’académie n’a couronné que des ouvrages périssables. Ainsi, en 1913, le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier et un roman de Léon Werth s’étant entrechoqués, le choix est retombé sur le médiocre Peuple de la mer de Marc Elder. Proust s’était porté candidat pour Du côté de chez Swann, paru à compte d’auteur chez Grasset, mais n’avait trouvé aucun soutien.

L’habitude de déjeuner une fois par mois au restaurant Drouant n’est prise qu’en 1914. Au début, chacun doit payer sa part. Aujourd’hui, le restaurateur offre ces déjeuners qui lui font une belle réclame.

Puis l’académie Goncourt couronne successivement, compte tenu du climat, cinq romans de guerre. Un seul survivra, le Feu d’Henri Barbusse (1916). Le lauréat de 1918 est Georges Duhamel, pour Civilisation, mais si l’on se souvient encore de lui, c’est pour la suite de son œuvre.

À la fin de 1919, la guerre reste très présente dans les esprits. Roland Dorgelès a publié un beau roman, Les Croix de bois – une suite d’épisodes où un léger voile de fiction ne dissimule pas la vérité. C’est lui, de toute évidence, qui va obtenir le prix Goncourt.

Or voici que Marcel Proust, conscient de la valeur de son œuvre, et plus désireux de gloire qu’il ne le laisse paraître, intrigue en faveur du deuxième tome de sa saga, À l’Ombre des jeunes filles en fleurs, publié cette fois chez Gallimard. Son porte-parole est l’un de ses amis de cœur, Lucien Daudet. Lucien convainc son frère Léon, pourtant si différent de Proust par son style et ses sentiments (c’est le tribun du quotidien royaliste L’Action française). Un autre académicien, Rosny aîné, que Proust ne connaît ni directement ni indirectement, adhère de son propre chef à l’art de Proust. Ces deux hommes emportent la décision de l’académie, au terme d’un vif combat.

Ce choix imprévu lui vaut une volée de protestations de la part de la presse. Les critiques se plaignent de la prose alambiquée de Proust, déplorent son âge de cinquante-deux ans – alors que le testament privilégiait la jeunesse – et lui reprochent sa richesse – bien que Proust se considère comme ruiné.

À titre de consolation, Dorgelès est couronné par le jury du prix Femina-La Vie Heureuse. Le montant est le même, le prestige est moindre. Son éditeur, Albin Michel, fait passer dans la presse des affiches sur lesquelles on lit en grosses lettres Roland Dorgelès, prix Goncourt, puis, en petits caractères, 4 voix sur 10, et ensuite seulement, Lauréat du Prix Vie Heureuse. Gallimard intente alors à Albin Michel un procès et le gagne.

Malgré ces péripéties, les Croix de bois, portées par le souvenir de la guerre, se vendent quatre fois plus que les Jeunes filles en fleurs. Mais depuis, ces dernières ont largement pris leur revanche. Qu’aurait pensé Edmond de Goncourt ? Il me semble que cet amateur d’art japonais et d’originalité se serait rallié à Proust.

Celui-ci, dans le Temps retrouvé, évoque à diverses reprises le Journal des Goncourt et va jusqu’à le pasticher sur une dizaine de pages (d’une manière  d’ailleurs plus proustienne que goncourtesque). Gratitude pour le prix littéraire obtenu ? Je crois à un mouvement plus profond. Les Goncourt, comme Saint-Simon, comme Balzac, ont fait surgir tout un monde, et Proust, dans un style différent, a voulu les égaler.

Le patrimoine de l’académie ayant été, comme de règle, placé en obligations, l’inflation l’a réduit aujourd’hui à presque rien. L’argent s’est évaporé, seule reste la gloire.

Les livres : Edmond et Jules de Goncourt, Journal, collection Bouquins, tome III, 1466 pages, 33 euros.
Thierry Laget, Proust, prix Goncourt – Une émeute littéraire, Gallimard, 2019, 264 pages, 19,50 euros.

Bruno Durieux : « Contre l’Écologisme »

Par Nicolas Saudray

Polytechnicien INSEE, ministre successivement de la Santé et du Commerce extérieur, puis inspecteur général des finances, enfin sculpteur et maire du superbe bourg drômois de Grignan (un peu égratigné par les éoliennes), Bruno Durieux a une connaissance particulièrement riche de notre société et de ses ressorts. Il était donc fort bien placé pour disséquer et dénoncer la principale idéologie de notre temps, substitut tant du marxisme que du christianisme : l’adoration aveugle de l’écologie.

Je me permettrai ici une remarque de vocabulaire. En français, on dit psychologue et non psychologiste, cardiologue et non cardiologiste. Le terme « écologiste » devrait donc être remplacé par « écologue ». Encore ne convient-il qu’aux détenteurs d’une connaissance scientifique du sujet, ce à quoi 98 % des militants ne peuvent prétendre. Alors, comment les appeler ? Ce sont, ne leur en déplaise, des écophiles.

Fort bien documenté, Bruno Durieux pointe les divagations de ce mouvement, à commencer par le club de Rome (1972), qui avait prévu l’épuisement de l’aluminium en quinze ans, du cuivre en huit ans, de l’argent en deux ans… On sait ce qu’il en est advenu – ainsi que des autres prédictions apocalyptiques qui se sont succédé. Mais par une sorte d’effet diabolique, ces échecs répétés n’ont nullement entamé la crédibilité de leurs auteurs, et le mouvement écophile est plus puissant que jamais. On ne veut pas voir parce qu’on veut croire.

L’évolution du climat a donné lieu à un belle palinodie. Dans les années 1975-1978, les gourous nous entretenaient du refroidissement inéluctable de la planète. Puis ces gourous se sont retournés sans la moindre gêne, et ne nous parlent plus que de réchauffement.

Bruno Durieux montre que malgré tous les beaux raisonnements, le niveau de vie et le bien-être des hommes ont progressé. La « révolution verte », qui ne doit rien aux écophiles, a donné à manger aux masses, notamment en Inde.  Le nombre de personnes souffrant de la faim est évalué aujourd’hui à 10 % de la population mondiale, contre 33 % en 1970. Et pourtant, entre ces deux dates, l’effectif total a plus que doublé. 91 % de la population mondiale ont aujourd’hui accès à des sources d’eau contrôlées, contre 52 % en 1980. La vie s’allonge, l’analphabétisme se résorbe.

Le polémiste se montre spécialement incisif, à bon droit, au sujet de l’énergie. Les écophiles veulent la mort du nucléaire, alors que c’est une forme d’énergie exempte de CO2, et que l’éolien et le photovoltaïque, fortement intermittents, sont incapables de le remplacer. Ces mêmes militants refusent de considérer que les réacteurs à neutrons rapides, dont l’étude – hors de France, hélas – est fort avancée, permettront dans doute, à moyen terme, de produire beaucoup plus de courant avec autant d’uranium et beaucoup moins de déchets. Quant à la fusion nucléaire, qui est, pour parodier Fourastié, le grand espoir du XXIe siècle, ils ne veulent même pas en entendre parler. En favorisant l’éolien au-delà de toute mesure, ils se comportent en ennemis de l’environnement qu’ils prétendent sauver. Sans s’en rendre compte, les écophiles sont devenus écophobes.

Pour une croissance au service de l’environnement : c’est le sous-titre du livre. Bruno Durieux remarque que, dans un premier temps, le développement économique porte atteinte à l’environnement, comme dans l’Europe et l’Amérique industrielles du XIXe siècle ; c’est le stade auquel se trouvent aujourd’hui la Russie, la Chine, l’Inde. Puis la population, quelque peu délivrée des contraintes, devient plus consciente et améliore son cadre de vie.

Il me semble toutefois que la démographie mériterait davantage de réflexion. Certains écophiles en ont parlé de manière atroce. Ehrlich, auteur du livre à succès La Bombe P., a déclaré en 2015 : L’idée qu’une femme puisse avoir autant d’enfants qu’elle le veut est pour moi la même chose que dire que tout le monde est autorisé à jeter autant d’ordures qu’il le souhaite dans le jardin de son voisin. Mais la plupart de ses compagnons de route européens évitent, par lâcheté politique, d’aborder ce sujet. Ils critiquent donc un phénomène, la croissance de la consommation mondiale, sans s’attaquer à sa principale cause, la progression démographique. Si le Niger continue de donner le jour à 7,2 enfants par femme, si ses voisins continuent de faire à peine moins, l’Afrique noire ne pourra décoller. Et un afflux d’Africains peu formés vers l’Europe y fera baisser le revenu par tête, au grand dam des régimes politiques en place.

Faut-il donc, au terme de ce parcours, condamner vertement les écophiles ? Bruno Durieux dénonce, d’une plume alerte et souvent réjouissante – bien que le sujet soit, au fond, très triste – leurs gesticulations, leurs inconséquences, la naïveté des uns, l’hypocrisie des autres. Encore a-t-il la charité de ne pas s’en prendre à Nicolas Hulot, ce bon apôtre, avec ses quatre voitures, sa camionnette, sa moto BMW et son bateau.

Derrière tout cela, néanmoins, je discerne un sentiment honorable que je puis partager :  les animaux, les plantes, les paysages, la planète elle-même ont eux aussi des droits. L’homme ne doit pas confisquer la Terre.

Le livre : Bruno Durieux, Contre l’Écologisme – Pour une croissance au service de l’environnement. Éditions de Fallois, 264 pages, 18,50 euros.
En librairie le 22 mai 2019.  

La France possède un trésor au fond du Pacifique

Par Michel Cotten

 (Cet article, remontant à quelques années, vient d’être retrouvé, en avril 2019, dans les archives de Michel Cotten, fondateur du site Montesquieu. Nous lançons un appel à nos lecteurs pour avoir d’autres articles relatifs à son sujet favori, la mer)

Aussi étrange que cela puisse paraître, la France est un État à part entière du Pacifique : cinq cent mille citoyens français vivent en Polynésie, en Nouvelle-Calédonie, à Wallis-et-Futuna. À ces terres s’ajoute  l’îlot de Clipperton (1,7 km2 émergés), qui ne compte aucun habitant permanent, mais est régulièrement visité par la Marine nationale. Il y a désormais plus de Français présents dans les pays riverains de l’océan Pacifique, dont la Chine bien sûr, qu’en Afrique.

Dans cet océan, la Grande-Bretagne ne possède plus que l’île de Pitcairn, rendue célèbre par les mutins du Bounty. Ajoutons que la France fait partie de la commission d’armistice de Corée, où la guerre dure théoriquement depuis plus de soixante ans.

Mais dans tout le Pacifique, il n’y a que deux frégates françaises (sur les seize que nous possédons), aucun sous-marin et pas de porte-avion. Nous ne menaçons personne: la France est une puissance pacifique.

Autour de cet océan de 17 500 km de large vit la moitié de la population mondiale. On y trouve les grandes puissances du XXIème siècle : les États-Unis, la Chine, le Japon, la Corée, la Russie, l’Australie et l’Indonésie, premier pays musulman du monde. La présence américaine s’organise à partir d’Hawaï et surtout de Guam, plus proche des côtes chinoises ; cinq sous-marins lance-engins y patrouillent de façon assidue.

Plus de la moitié du pétrole arabe est transporté vers la zone pacifique, et bien sûr vers la Chine en priorité. Décidément bien réveillée, cette dernière cherche à vassaliser les petits États voisins, à rivaliser avec les Etats-Unis et avec l’Inde. Elle organise méthodiquement ses zones d’influence proches, ce qu’elle appelle ses «colliers de perles», constitués d’îles plus ou moins éloignées de ses côtes.

Avec ses énormes excédents commerciaux, résultant pour l’essentiel d’une exploitation éhontée de sa main-d’œuvre et d’un mépris de fer de l’environnement, la Chine peut à la fois financer les déficits occidentaux et racheter les entreprises qui l’intéressent. Les deux sujets sont liés : à l’occasion de la crise de la dette, l’État grec a vendu le port du Pirée aux Chinois. Désormais, l’empire du Milieu dispose d’une tête de pont sur notre continent pour y débarquer ses produits ; ça ne vous rappelle pas les concessions européennes de Chang-Haï, mais à l’envers ?

La Corée du sud, où la deuxième transition non-démocratique a eu lieu sans difficulté, se porte bien. Après avoir copié le savoir-faire européen en matière de construction navale (les fameux chantiers navals de Saint-Nazaire ont été quelque temps coréens), elle innove. Jouxtant chaque chantier naval, on trouve une école d’ingénieurs, des centres de formation technique, une université et des centres de recherches spécialisés.

L’Australie ne s’en sort pas mal pour l’instant: c’est l’un des rares pays à avoir une balance équilibrée avec la Chine, en raison notamment des exportations massives de gaz liquide vers ce pays.

La Russie tente de revenir : elle dispose encore de sous-marins en état de marche et, première puissance pétrolière du monde désormais, elle a les moyens de ses ambitions retrouvées.

Nous avons donc la chance d’être au centre du terrain de jeu du XXIème siècle que constitue l’océan Pacifique. Grâce à la Polynésie française, qui s’étend sur une surface égale à celle de l’Europe, la France se trouve avoir la deuxième Zone économique exclusive (ZEE) du monde : 11 millions de km carrés, juste après celle des États-Unis mais devant celle de l’Australie.

Dans une ZEE, un État a « des droits souverains aux fins d’exploration et d’exploitation jusqu’à 200 milles marins de la ligne de côte ». Il peut même y construire et utiliser des îles artificielles !

La partie « polynésienne » en représente la moitié environ. Notre ZEE pourrait être encore étendue si l’ONU acceptait de prendre en compte de nouvelles parties du plateau continental « découvertes » récemment (programme d’exploration «Extraplac»).

Dès 1999, en effet, le PDG d’Ifremer, Jean-Yves Perrot, a lancé de son propre chef un vaste programme d’exploration avec le concours du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) et de sociétés d’exploration pétrolières comme Technip. Le navire d’Ifremer, L’Atalante, s’est mis à sillonner toute la zone à la recherche des trésors… Cela fait penser à Bougainville et à La Pérouse, il y a plus de deux siècles.

Jean-Yves Perrot est parti de la constatation que l’extraordinaire croissance de la Chine allait aboutir à un renchérissement sans précédent du prix de métaux de base comme le cuivre, le zinc ou le plomb, et à une terrible dépendance de la France concernant les métaux rares, comme le cobalt, le titane ou le platine. Selon lui, la croissance de la Chine explique la moitié de l’augmentation de la demande depuis l’an 2000 : de 1900 à 1970, le prix du cuivre est resté autour de 1.000 dollars la tonne, mais depuis 2010, il a été multiplié par neuf !

Le fond des océans recèle des richesses incroyables : nodules polymétalliques, encroûtements de cobalt et de platine, terres rares, hydrocarbures. Les recherches d’Ifremer ont porté en priorité sur :

  • les gisements sous-marins de métaux de base pour lesquels il existe une forte tension, se manifestant par des hausses de prix inouïes : zinc, cuivre, manganèse, cobalt, nickel, plomb…
  • les secteurs où la probabilité est forte de trouver des « métaux critiques à potentiel technique élevés et pouvant connaître des risques d’approvisionnement importants »: iridium, germanium, cadmium, sélénium, molybdène, platine, etc.

Un premier inventaire a été publié par Ifremer en 2011, et il est très encourageant. La France est encore dans le coup sur les plans scientifiques et techniques. Pour combien de temps? Si les Chinois continuent de racheter nos entreprises compétentes, nous aurons très vite du mal à suivre.

Le temps de la prise de relais par le pouvoir politique est évidemment venu mais jusqu’à présent, en dehors d’une petite communication en conseil des ministres en avril 2010, il ne s’est rien passé.

Combien d’emplois pourrait-on créer à partir d’une exploitation systématique, mais respectueuse de l’environnement, de tous ces fonds sous-marins? C’est la question que le gouvernement devrait se poser en considérant notre chômage persistant.

La réponse à la question est qu’il faut investir massivement, sans tarder, dans notre ZEE Pacifique, car l’accès aux ressources inventoriées requiert le développement de techniques aussi spécifiques que coûteuses. On peut aussi ne rien faire, et c’est le déclin industriel assuré.

Cet article doit beaucoup aux exposés de l’amiral Vichot, ancien commandant des forces maritimes françaises.

Nouveaux regards sur Otello : 1 – Aux sources de Shakespeare

Mars 2019

Nouveau regard sur Otello I : Aux sources de Shakespeare

[N.D.E.] Avec cet article, Jacqueline Dauxois, romancière, essayiste et spécialiste d’opéra, nous livre le premier maillon d’une petite série consacrée au chef d’œuvre de Verdi, Otello, ainsi qu’à ses antécédents et à ses répercussions. Les lecteurs de notre site pourront constater que, même dans un domaine que l’on croyait déjà bien exploré, il restait encore beaucoup à découvrir.    

 

Roberto Alagna vient de nous donner, après Orange et Vienne, son troisième Otello à l’Opéra de Paris, son épouse, Aleksandra Kurzak étant Desdémone. C’est l’occasion de s’intéresser aux sources de l’un des héros les plus célèbres de l’histoire de la littérature et de la scène lyrique.

CAPITANO MORO

Othello, avec « h », c’est la pièce de Shakespeare ; Otello, sans « h », c’est l’opéra que Verdi a tiré de Shakespeare. Le dramaturge génial de Stratford-on-Avon a trouvé son sujet dans une nouvelle publiée à Ferrare avec quatre-vingt-dix neuf autres, les Ecatommiti de Giovanni Battista Giraldi, dit Cintio.

Dans ce recueil, celui qui va devenir Othello se fraie pour la première fois une place en littérature, mais modeste et anonyme, car Cintio, qui se contente de numéroter ses nouvelles sans leur chercher de titres, ne nomme pas ses personnages. Dans la septième nouvelle du volume 2, il appelle son héroïne Disdemona – en grec, l’Infortunée – et ne désigne jamais celui qui deviendra l’un des plus célèbres héros de la littérature mondiale que comme le capitano Moro.

Le condottiere

La vie d’un condottiere corse, Sampiero Corso, aurait inspiré la nouvelle de Cintio. La chronologie ne s’y oppose pas : Sampiero a été assassiné en 1547 et le livre a paru en 1565.
Comme souvent les condottieri, Sampiero est un officier hors du commun. Parti de rien, il a gravi, comme Othello le fera, tous les échelons, conquis la gloire et la fortune et, à 47 ans, il épouse une ravissante cousine, Vanina d’Ornano, 15 ans. Lorsqu’ils s’installent à Marseille avec leurs deux enfants, Sampiero est ambassadeur auprès de la Sublime Porte, et Vanina est souvent seule. La Sérénissime République de Gênes, que Sampiero a combattu toute sa vie, infiltre un espion près d’elle comme précepteur de ses enfants. Séduite, elle s’enfuit avec lui. Sampiero intercepte le bateau et la condamne. Elle refuse d’être exécutée par des esclaves et lui demande de mourir de sa main. Il lui accorde cette grâce et l’étrangle. C’est la fin de Desdémone dans la tragédie de Shakespeare qui a fait d’elle une innocente.

La famille d’Ornano offre 2000 ducats pour la tête de Sampiero. Gênes double la récompense. En 1547, la tête du premier indépendantiste corse, qui avait néanmoins fait cadeau de l’île à la France, est exposée sur les murailles d’Ajaccio. Il avait soixante et onze ans.
Cintio raconte la vendetta.
Pas Shakespeare, qui resserre la tension dramatique, abandonne l’original à son sort pour suicider son Othello sur le corps de Desdémone assassinée.

Bifurcation ou parenthèse : Sampiero Corso, opéra d’Henri Tomasi

Dans les remous de la création qui se prolonge à travers les siècles, en 1956, Henri Tomasi, élève de Vincent d’Indy, reprend en direct, sans détour par les Ecatommiti, le personnage du condottiere et compose un opéra, Sampiero Corso dans lequel, sans innocenter Vanina, comme Shakespeare et Verdi, il atténue considérablement sa culpabilité.
Plus d’adultère avec le joli petit abbé précepteur des enfants et espion génois, plus de biens réalisés en toute hâte et d’embarquement pour Gênes avec l’amant espion, rien que l’imprudence politique d’une femme traquée qui vient plaider pour ses enfants.
Créé à Bordeaux, en 1956, Sampiero Corso est représenté à Marseille, en 2005 en français, et, toujours à Marseille en 1959, dans une adaptation en langue corse.

Quant à Tomasi, il a refusé la Légion d’Honneur, disant qu’il ne l’accepterait pas avant que la Corse ait un Conservatoire de Musique. Il est mort avant d’être exaucé.

DE SHAKESPEARE A VERDI

Othello de Shakespeare

C’est ce capitano Moro, anonyme héros d’une nouvelle sans nom, que Shakespeare découvre en lisant les Ecatommiti. Il s’empare de celui qui n’est qu’une ombre, crée le personnage, écrit la pièce, l’une des trente-cinq ayant survécu au temps et qui ne cesse pas d’être jouée depuis sa création en 1604 – époque où il a déjà donné Roméo et Juliette ainsi qu’Hamlet, avant de se tourner vers Macbeth et le Roi Lear.

D’Othello à Otello

D’une nouvelle à l’allure de synopsis, d’une histoire un peu embrouillée aux personnages sans consistance, Shakespeare a tiré un chef-d’œuvre qui se joue sur toutes les scènes du monde. Verdi n’a besoin de rien d’autre pour créer et, s’il connaît la vie mouvementée de Sampiero, le capitano Moro et le livre de Cintio, c’est pour se cultiver ou se distraire ; il n’en a pas besoin pour un opéra, il ne leur prendra rien.
D’autant qu’il ne compose plus.
Du moins pas d’opéra.
Othello, il n’y pense même pas.
Il a fait ses adieux à la scène lyrique.
Il a pris sa décision après Aïda, en 1871. Que pourrait-il composer de plus grand ? Rien,    croit-il. Donc il s’arrête et se tient à sa décision, alors qu’il a encore deux opéras à écrire, mais il ne le sait pas.

Pendant quatorze ans, pas un opéra. Mais un quatuor à cordes – et on va trouver quatre violoncelles dans le duo d’amour – et un Requiem – dont les échos du Dies Irae vont bientôt retentir dans la tempête d’Otello. Pour le moment, il est persuadé qu’il en a fini avec les complications des incarnations.
Il en est convaincu jusqu’à ce jour de 1884 où un personnage vient le chercher. Il ne veut pas de lui, pourtant, c’est un très grand, il pourrait avec lui atteindre les sommets. Il est tenté, refuse de l’être, mais lorsque la tentation devient trop forte et qu’il se décide à l’approcher enfin, c’est par un biais ; en 1884, il commence, surtout pas Otello, mais ce qu’il appelle son « projet chocolat ».
Il y passe six ans, c’est long pour lui ; d’habitude, il va plus vite.
Son retour à l’opéra est triomphal. Le 5 février 1887, avec Francesco Tamagno dans le rôle- titre, la Scala s’enthousiasme pour Otello.

Tenore spinto

Verdi n’a peut-être pas inventé un nouveau ténor pour ce rôle extrêmement lourd, mais il exige des moyens exceptionnels et des qualités de puissance et de souplesse vocale prodigieuses, car il a coupé le premier acte de la tragédie de Shakespeare et supprimé la présentation des personnages.
Résultat de cette suppression : il met son ténor en scène, au début, avec un Esultate qui doit dominer un déchaînement de musique orchestrale et chorale. Il lui offre aussi, et exige de lui, de sublimes duos, des ariosos à la ligne mélodique italienne d’une douceur extrême, la cantilène bouleversante d’Ora e per sempre addio, la tragique splendeur de Dio mi potevi.
De son chanteur, dont il exige tout, s’il en obtient tout, Verdi fait un triomphateur.

Depuis sa création, les ténors de légende qui se sont succédé en Otello ont ainsi triomphé.

À suivre :
– Analyse de Dio mi potevo d’Otello,
– La Desdémone d’Aleksandra Kurzak,
– Un nouveau regard sur l’Otello de Roberto Alagna, Orange, Vienne et Paris,
– Les duos dans Otello.

Nouveaux regards sur Otello : 2 – La Tenaille de mort

Par Jacqueline Dauxois

DIO MI POTEVI, LE MONOLOGUE D’OTELLO (ACTE III)

Depuis la création d’Otello, les plus grands ténors, suivant la tradition des acteurs de théâtre, montraient un Otello vitupérant. Roberto Alagna donne une tout autre interprétation.  Immobile et sans un cri pendant le monologue, son Otello atteint les profondeurs insondables de la douleur qui va le conduire à tuer et mourir.

Au moment où commence le monologue, Iago, avec de fausses preuves, des ruses iniques, en impliquant ses proches malgré eux, a convaincu Otello de la trahison de Desdémone. Dans un duo plus violent et pervers que celui de la fin, Otello a traité Desdémone de : vil cortegiana [1], elle a répondu : In te parla una Furia [2].

Il l’a chassée et, resté seul, il dit à Dieu son désespoir :

Dio ! Mi potevi scagliar tutti i mali,
Della miseria, della vergogna,
Far de’ miei baldi trofei trionfali
Una maceria, une menzogna…

E avrei portato la croce crudel
D’angoscie e d’onte [3]
Con calma fronte
E rassegnato al volere del ciel.

Ma, o pianto, o duol ! m’han rapito il miraggio
Dov’io, giulivo, l’anima acqueto.
Spento è quel sol, quel sorriso, quel raggio
Che mi fa vivo, che mi fa lieto !
Tu aflin, Clemenza, pio genio immortal
Dal roseo riso,
Copri il tuo viso
Santo coll’ orrida larva infernal !

 Traduction :

Dieu! Tu pouvais m’infliger tous les maux
de la misère, de la honte,
faire de mes fiers trophées triomphaux

une ruine, un mensonge…
Et j’aurais porté la croix cruelle
d’angoisses et de hontes avec un front calme
et résigné à la volonté du ciel.
Mais ô larmes, ô douleur ! on m’a pris le mirage
Où, joyeux, j’apaise mon âme.
Éteint est ce soleil, ce sourire, ce rayon
qui me rend vivant, qui me rend heureux !
Toi enfin, Clémence, pieux génie immortel,
au sourire de rose,
tu couvres ton visage
saint de l’horrible masque infernal !

Le premier mot du monologue c’est « Dieu » et le dernier « l’enfer », la tenaille de mort.

Au début, deux notes obsédantes, La bémol, Mi bémol décrivent la hantise d’Otello dans une descente chromatique où tournoie son obsession. Avec deux notes recto tono, sur le ton d’une marche funèbre, il prend Dieu à témoin de l’immensité de son désespoir, évoquant les tourments qu’il aurait pu endurer tandis qu’une tonalité aux sept bémols apporte à cette plainte des colorations opaques d’autant plus dramatiques qu’elles sont lancées par le timbre lumineux de Roberto Alagna.

Lorsqu’Otello a évoqué tous les maux qu’il aurait pu supporter, et il pouvait tous les supporter, tout perdre sauf « ce soleil, ce sourire, ce rayon », sa voix s’élance dans une cantilène.
Le timbre d’Alagna, arrache un instant ce « rayon » au désespoir de la voce soffocata, du recto tono sidérant et c’est le début d’une nouvelle ascension vocale qui s’achève dans l’horreur au début de la scène 4 : Ah ! dannazione !

Aux Chorégies d’Orange, où il chanté son premier Otello, en même temps qu’il travaillait sur le plan vocal, Roberto Alagna cherchait ses gestes.

Pendant les répétitions, agenouillé, il se traînait à plat ventre, se cachant le visage derrière les mains crispées d’effroi. L’image morbide envoûtait – rampement d’un animal que le costume rouge rendait magnifique, et qui aurait été mutilé.

Il a écarté cette gestuelle baroque, poignante et dérangeante, pour chanter à genoux, sans bouger. Un instant, renversant la tête en arrière, il a levé les mains dans un geste de prière désespérée donnant l’image d’un être torturé, poussé par une fatalité contre laquelle il ne peut pas lutter.

Dans un précédent duo, Desdémone lui disait : »Une furie parle en toi« . Tapie en lui pendant le monologue, la furie attend son moment. Otello, calme désormais, a condamné Desdémone. À la fin de l’opéra, il ne s’agit plus que de l’exécuter. Il le fait avec une implacable détermination. Ensuite, défiant les lois divines et humaines, trompant son entourage qui le croit désarmé, il se tue avec une arme cachée dans son vêtement.
Avec l’audace qui fait les chefs-d’œuvre, l’Otello de Roberto Alagna meurt comme Roméo, crucifié d’amour.

[1] Vile courtisane
[2]  Une furie parle en toi.

Une nouvelle explication de la chute de Rome ?

Kyle Harper lu par Nicolas Saudray  

La chute de l’empire romain continue de fasciner. Plus de deux cents explications en ont été proposées. Machiavel incriminait le recrutement de mercenaires barbares ; la décadence romaine avait pourtant débuté bien avant cette politique. Montesquieu déplorait la baisse de l’énergie des élites et du sens civique. Mais pourquoi ces baisses ? Suivant un auteur beaucoup plus récent, les sujets de l’empire auraient été empoisonnés par le plomb des conduites d’eau. On peut répondre que ses campagnes, hébergeant au moins 80 % de sa population et fournissant la quasi-totalité de ses soldats, ignoraient les canalisations.

Le professeur américain Kyle Harper suit lui aussi cette mode récurrente qui consiste à expliquer la marche des sociétés par des facteurs physiques. À son avis, le déclin et la chute de l’empire des Césars résultent, d’une part, de la détérioration du climat, d’autre part, d’une succession d’épidémies. La première thèse n’est pas nouvelle, mais Harper essaie de la renforcer. La seconde thèse est assez originale.

Je dois d’emblée formuler une réserve : seul l’empire romain d’Occident s’est effondré. Son frère oriental s’est maintenu durant mille ans de plus.

Voyons donc l’évolution du rayonnement solaire et donc des températures, connue par l’étude des carottes glaciaires. De l’an 350 avant JC jusqu’à notre an 30, les températures sont constamment supérieures à celles de 1986, choisies comme référence. C’est ce qu’on appelle l’optimum romain, favorable aux cultures. Survient alors, durant une vingtaine d’années, une petite pointe de froid relatif. Elle correspond à la fin du règne de Tibère, à celui de Caligula et au début de celui de Claude : une période d’intrigues sanglantes, mais n’affectant qu’un petit nombre de personnes. La puissance économique et militaire de l’empire reste intacte. On peut donc dire qu’en l’occurrence, l’inflexion climatique n’a eu aucun effet palpable. D’ailleurs Harper s’abstient de la commenter.

Une deuxième pointe de froid, plus marquée mais tout aussi brève, se produit vers l’an 100 de notre ère. Elle correspond au glorieux règne de Trajan. Là encore, l’effet climatique reste imperceptible. L’empire est suffisamment organisé pour résister à une réduction modérée des récoltes.

 Après quoi les températures remontent nettement au-dessus du niveau de 1986. La grande plongée dans le froid n’a lieu que vers 600. À cette date, l’empire romain d’Occident est mort depuis belle lurette. Ce n’est donc, à l’évidence, pas le froid qui l’a tué.

Harper invoque aussi une évolution défavorable de l’humidité. Il produit des témoignages intéressants, selon lesquels le climat de la région de Rome et celui de la côte égyptienne étaient autrefois plus humides qu’aujourd’hui. Pour les autres provinces de l’empire, les données manquent. Où et quand la sécheresse a-t-elle fait son apparition ? Notre auteur signale des crues déficitaires du Nil de 244 à 246. Leurs effets ont pu gêner l’alimentation de la ville de Rome. Mais à ces dates, la grande crise militaire et politique du IIIe siècle est déjà ouverte ; les historiens la font débuter en 235. Et après elle viennent les règnes de Dioclétien et de Constantin, politiquement et militairement réussis, malgré la médiocrité de leur apport culturel.

Force est donc de constater l’échec de la tentative d’explication du naufrage de l’empire romain d’Occident par l’évolution du climat. Cette conclusion converge avec celle qu’inspire le petit âge glaciaire, qui a couvert l’Europe occidentale du XVIe siècle au XVIIIe siècles. La population n’y a pas augmenté, sauf en fin de période. Mais les sciences et les techniques y ont progressé, la littérature et les arts y ont fleuri.

Les épidémies, spécialité de Harper, seront-elles plus décisives ? Selon lui,  l’empire romain y était prédestiné, par son commerce maritime, qui donnait toutes facilités de voyage aux rats, et par ses thermes ou bains publics, foyers de contagion. Notre auteur ajoute que les égouts, tant vantés, servaient surtout à l’écoulement des eaux de pluie, et que les latrines des maisons n’y étaient généralement pas reliées. Ces propos paradoxaux renferment une part de vérité. Notons toutefois que la Peste noire a ravagé un Occident médiéval où les bains publics étaient bien moins répandus que dans l’empire romain.

La première épidémie signalée porte le nom de peste antonine, parce qu’elle a sévi sous la dynastie de ce nom. Mais c’était sans doute une sorte de variole, et le règne affecté a été celui de Marc-Aurèle. Harper évalue la perte de population à 10 % ou 20 %. J’émettrai ici deux remarques :

  • c’est une perte dont une société peut se remettre assez vite ; l’Allemagne, par exemple, a perdu bien davantage durant la guerre de Trente Ans ; un demi-siècle plus tard, elle produit Bach et Haendel ;
  • en 169 de notre ère, lorsque la « peste » antonine envahit l’empire, le processus de décadence est déjà nettement engagé : le dernier écrivain latin marquant, Tacite, est mort vers 120 ; la colonne Trajane est restée un chef d’œuvre isolé.

Arrêtons-nous quand même un instant sur la destinée de Marc- Aurèle. Il accède à l’empire en même temps que son frère adoptif Lucius Verus, dont les goûts sont plus militaires que les siens. Lucius meurt de la « peste » au cours d’une campagne contre les Parthes. Marc se retrouve donc seul à la tête de l’empire, sans l’avoir voulu. De complexion plutôt fragile, il s’astreint quand même à commander les armées. Ses écrits stoïciens n’innovent pas, mais sont de belle facture. Des quatorze enfants que lui a donnés son épouse Faustine, un seul survit, et c’est une brute, Commode. Marc ne peut ignorer ses travers, mais le désigne quand même pour lui succéder, alors que ses prédécesseurs de la dynastie antonine avaient préféré des successeurs capables, qui n’étaient pas leurs fils. Marc meurt en 180 de la même peste que Lucius, onze ans plus tard. Après le règne désastreux de Commode, les Sévères réussissent une belle remontée politique et militaire, et le droit romain connaît son apogée. Mais les lettres et les arts sont tombés assez bas, et ne remonteront plus.

Harper s’attelle ensuite à une deuxième épidémie appelée la « peste » cyprienne, du nom de saint Cyprien, évêque de Carthage, qui nous l’a signalée (à compter de 249). Je me demande si notre auteur n’exagère pas l’importance de cet accident sanitaire, dont les contemporains ne nous ont presque rien dit, et dont le microbe n’a pas été identifié. De toute façon, il est postérieur à l’ouverture de la grande crise du IIIe siècle. Et en 249, la décadence romaine est déjà un fait acquis.

La troisième épidémie est celle de Justinien, une vraie peste. Harper la décrit avec lyrisme. Il évalue la mortalité à 50 % ou 60 %, ce qui me paraît fort. Mais à cette époque, l’Occident se trouve depuis longtemps aux mains des Barbares. L’empire de Justinien est oriental, plus précisément byzantin. Depuis le Haut Empire romain, tout a changé. Le christianisme est omniprésent, avec ses icônes et ses moines qui interfèrent dans les affaires séculières. Malgré la peste, l’empire byzantin va se maintenir assez brillamment jusqu’à la Quatrième Croisade – donc pendant plus de six siècles.

Là encore, le parallèle avec la Peste noire s’impose. Ce fléau a ravagé l’Occident au XIVe siècle. La proportion de victimes est du même ordre de grandeur que sous Justinien. Le choc ainsi subi n’a pas empêché l’Italie et les Flandres, puis le reste de l’Europe occidentale, de briller au XVe siècle.  

D’une manière générale, les épidémies ont évidemment joué un rôle, à Rome et ailleurs. Mais il est vain d’en faire le moteur de l’histoire. Le lecteur trouvera dans l’ouvrage de Harper quantité de faits curieux et de remarques piquantes. La théorie centrale ne convainc pas.

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Comment expliquer alors le déclin et la mort des civilisations ? Spengler croit constater, pour chacune, l’épuisement d’une âme ; c’est bien vague. Selon Toynbee, les civilisations se montrent, à un moment ou à un autre, incapables de répondre à un défi, d’où leur perte.  Quel défi ?

Dans mon livre Nous les dieux, Essai sur le sens de l’histoire, dont Philippe Agid a rendu compte sous cette rubrique du site Montesquieu, j’ai préféré dénoncer la sclérose. Ce mal guette toutes les sociétés, mais les empires y sont particulièrement exposés, en raison de leur centralisation et de leur lourdeur. En voici, pour Rome, quelques exemples : le sénat, cette assemblée autrefois si vivante, devient une chambre d’enregistrement ; la fiscalité s’accroît sans cesse ; comme Henri Wallon l’a expliqué de façon lumineuse, les élites locales sont détruites, car on les a rendues responsables du difficile recouvrement de l’impôt.

L’ouvrage : Kyle Harper, Comment l’empire romain s’est effondré, trad. La Découverte, janvier 2019. 544 pages, 25 €.

Un destin juif

Assia Genstein, compte-rendu de Nicolas Saudray

Il y a peu, je rendais compte, sous la rubrique « Langue et lettres » de ce site, du livre de souvenirs d’Amos Oz. L’ouvrage dont je traite aujourd’hui en est quasiment le jumeau, car cette odyssée débute, comme celle de la famille maternelle de l’écrivain israélien, à Rovno, ville aujourd’hui située dans le nord de l’Ukraine, et dont la moitié des habitants, au début du XXe siècle, étaient juifs.

L’histoire d’Emmanuel Genstein (Assia) a été reconstituée, non sans mal, par sa petite-fille Marguerite Bérard. Le futur migrant naît à Rovno en 1903, dans une famille relativement aisée : son père possède une petite tannerie. Chez les Genstein, on se veut russe, et on parle russe, de préférence au yiddish. On pratique assez peu la religion juive. On est fidèle au tsar, malgré le numerus clausus de 10 % qu’il a infligé aux juifs, dans l’enseignement supérieur. On est plutôt heureux. Une sérieuse alerte, cependant : en 1911, un juif du voisinage est accusé du meurtre rituel d’un adolescent chrétien. Vieux grief absurde, remontant au Moyen Âge, et dont l’Allemagne du XIXe siècle a aussi fourni quelques exemples. Les juifs de la région se sentent  menacés. Par chance, l’accusé tient bon, et le tribunal l’absout entièrement. Tout n’est donc pas si mauvais dans l’empire des tsars.

En 1918, l’armée allemande, victorieuse sur le front oriental, occupe une grande partie de l’Ukraine. C’est l’occasion pour un nationaliste ukrainien, Petlioura, de détacher son pays de la Russie. Ses bandes entrent à Rovno, s’en prennent aux juifs. La maison des Genstein est attaquée. Le frère aîné d’Assia organise la défense avec succès. Puis ce sont les Polonais, récemment indépendants, qui réclament la région de Rovno (la Volhynie), au motif qu’elle leur a jadis appartenu. Et ils finissent par l’obtenir, après des  péripéties au cours desquelles un des frères d’Assia est tué.

En 1920, âgé de dix-sept ans et convaincu qu’il n’a pas d’avenir sous la domination polonaise, Assia décide de partir pour la Palestine, où affluent les colons juifs originaires de Russie ou de Pologne. Il s’intègre à un kibboutz. Aux travaux agricoles s’ajoutent des tours de garde, pour tenir les voisins arabes en respect. Après trois ans, le jeune homme se lasse. Sans doute a-t-il un caractère trop indépendant. Il devient artisan, construit des maisons près de Tel Aviv, mais connaît des difficultés financières. D’où en 1928, année de ses vingt-cinq ans, une nouvelle rupture : il s’embarque pour Marseille, alors qu’il ne connaît pas un mot de français. C’est là que son parcours diverge de celui des parents d’Amos Oz, restés en Palestine.

Bientôt, Assia s’installe comme maroquinier à Belleville. La femme qu’il épouse vient d’une famille juive de Moscou ; contrairement à son mari, elle n’a pas fui les Polonais, mais le régime soviétique, pour lequel Assia ressentait au contraire, durant les premières années, une certaine sympathie. Deux frères cadets d’Assia, des jumeaux, arrivent de Rovno sans être passés par la Palestine.

Les trois frères, bien que n’ayant pas la nationalité française, s’engagent comme réservistes dans l’armée de la Troisième République. En 1940, l’unité d’Assia bat en retraite jusque dans le Midi. Puis le maroquinier rentre à Paris, sans se douter des épreuves qui l’attendent. Il est interné, mais le séjour qu’il a effectué en Palestine lui sauve la vie : son passeport délivré à Tel Aviv porte la mention « personne sous protection britannique ». Les autorités d’occupation détiennent à part, à Saint-Denis, les captifs de cette sorte, et les traitent plutôt bien, avec l’idée de les échanger un jour contre des Allemands prisonniers des Britanniques.

Les frères jumeaux d’Assia ne bénéficient pas de cette protection. Pour eux, c’est le droit commun des juifs arrêtés : le camp de Pithiviers, d’où l’un d’eux, Sacha, précédemment chauffeur de taxi, est dirigé vers Auschwitz. Il a pourtant combattu à Narvik, s’y est conduit avec bravoure. Informée de ses états de service, l’administration française ne fait rien pour le repêcher. Une grande partie de la famille Genstein et apparentés, restée à Rovno, connaît le même sort – semblable en cela à la famille maternelle d’Amos Oz.

Après la guerre, Assia reprend son petit atelier de maroquinerie, embauche deux ou trois ouvriers. Il est naturalisé français en 1953. Mais s’il parle et lit couramment notre langue, il n’est jamais parvenu à l’écrire. Tous les jours, à son travail, cet homme respectueux des convenances porte une cravate. Le rythme se maintient jusqu’à son quatre-vingtième anniversaire. Les bracelets-montres en cuir étant passés de mode, il part enfin à la retraite. Il meurt à la fin de 1999, âgé de 96 ans.

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Intéressant pour l’histoire de la diaspora juive, ce document l’est aussi pour celle de la mobilité sociale en France.

Nous sommes bombardés de livres et d’articles de presse déplorant l’arrêt de l’ascenseur social. L’excellente revue Books fournit, dans son numéro daté d’avril 2019, un diagnostic plus nuancé : d’un côté, un ascenseur général, dont tout le monde ou presque profite, puisque le niveau d’instruction et le niveau de vie progressent ; de l’autre, des ascenseurs particuliers, moins performants. On oublie toujours que, la hiérarchie sociale étant faite de positions relatives, la montée de certains implique la descente d’autres, en nombre égal.

En tout cas, la lignée Genstein offre un exemple spectaculaire de promotion sociale – due non pas à la chance mais à la volonté et au mérite. La fille du pauvre immigrant Assia, Marie-Hélène Bérard-Genstein, ancienne élève de l’ENA, a occupé des postes de responsabilité à la direction du Budget, puis a géré les questions sociales à Matignon. Aujourd’hui consultante, c’est l’une des meilleures spécialistes des affaires économiques et financières de  l’Europe orientale. La petite-fille du pauvre immigrant, Marguerite Bérard, inspectrice des finances, est directrice du réseau France de la BNP-Paribas. Son frère Paul Bérard, lui aussi ancien de l’ENA, administre les finances de la région d’Ile-de-France. Dommage qu’Assia n’ait pas pu voir tout cela !

Le livre : Marguerite Bérard, Le Siècle d’Assia, récit, Flammarion, février 2019. 206 pages, 18 €.

Les nouveaux héros

Par Jacques Darmon

Chaque siècle, chaque civilisation choisit ses héros : ces personnages, réels ou mythiques, font rêver les peuples, emplissent l’imagination des adolescents, incarnent les valeurs partagées.

L’Antiquité admirait les sages et les poètes, Socrate et Homère. Les Temps Modernes ont honoré les Lumières, philosophes ou scientifiques, Descartes, Leibniz, Newton ou Rousseau. Au XX° siècle, ce sont les grands chefs politiques qui, pour le meilleur ou pour le pire, ont su émouvoir les foules. Effet de balancier, ce siècle s’est terminé par le surgissement de leaders pacifiques et bienveillants : Gandhi, Martin Luther King, Nelson Mandela..

Nous entrons-semble-t-il- dans un nouveau monde : ceux que les peuples admirent, ceux que les médias encensent, ceux qui battent les records d’audience, ce sont désormais les traîtres et les dénonciateurs.

Il n’est plus un mois où le confident ou le proche d’une personnalité du monde des arts ou de la politique ne publie un livre incendiaire sur son ancien « ami ». Plus les propos sont cruels, plus le succès de librairie est grand. Si les faits rapportés deviennent graveleux, les records d’édition sont battus ! Les femmes trahissent leurs maris (parfois -mais plus rarement – les maris dénoncent leurs femmes), les fils insultent leurs pères, les filles couvrent leurs mères de critiques. Les conseillers politiques traînent leurs présidents dans la boue. Les médias se régalent : les micros sont tendus avec gourmandise vers ces traîtres admirés. Eux, qui ont accompagné si longtemps leurs « amis » dans l’infamie ou l’illégalité, retrouvent enfin le sens du devoir, renoncent à leurs turpitudes et rejoignent le camp des honnêtes gens : quel courage !

Parmi ces traîtres, il faut faire une place à part aux dénonciateurs. Les archives de la préfecture de Police montrent qu’au beau temps de l’Occupation, les lettres anonymes arrivaient par centaines. Ces brûlots, qui condamnaient à mort leurs victimes, étaient anonymes, car le geste était efficace mais moralement condamnable. Le verrou moral a sauté : le dénonciateur n’est plus un individu méprisable. C’est un héros exemplaire au service de la vérité et donc de la démocratie.  Grâce à lui, le citoyen comprend mieux la société dans laquelle il vit. Les méchants, les fraudeurs, les voleurs sont enfin punis. Le dénonciateur supplée ainsi la carence d’une justice trop lente ou trop sensible aux intérêts des puissants.

D’ailleurs, ce héros ne s’appelle plus dénonciateur ; il porte le nom glorieux de « lanceur d’alerte ». Dans son office de dénonciation, reconnu comme un service public, il est désormais protégé par des lois, tant au niveau national qu’au niveau européen. Il est soutenu par l’admiration que lui porte toute une couche de la population. Il bénéficie parfois- il faut bien vivre !- d’encouragements sous forme d’espèces sonnantes et trébuchantes.

En France, des journaux, des agences de presse se sont spécialisés dans cette noble tâche. Leurs collaborateurs portent le nom prestigieux de « journalistes d’investigation ». Des films, des émissions de télévision leur sont consacrés – qui soulignent le professionnalisme et le dévouement de ces héros des temps modernes. Parfois, des prix internationaux viennent récompenser ces actions dignes d’éloges.

Ces journalistes d’investigation sont en effet très efficaces : aucune poubelle de l’Histoire ne leur échappe.  La vie privée de leurs « cibles », leurs relations ou connaissances, leurs antécédents sentimentaux, bien entendu leur patrimoine et leurs revenus sont enfin dévoilés au grand public, toujours gourmand de ces révélations croustillantes. Aucun secret ne résiste : les déclarations fiscales, les comptes rendus d’interrogatoire de police, les pièces d’un juge d’instruction, théoriquement couverts par un secret légal, sont aisément obtenus par ces « journalistes » et immédiatement publiés. Bien évidemment, nul ne peut connaître les moyens qui ont permis d’accéder à ces informations confidentielles : « les sources » sont protégées. Ainsi les traîtres et les dénonciateurs ont partie commune.

On constate parfois des dérapages : les coupables ne sont pas toujours aussi coupables qu’il y paraît. Des vies, des réputations sont injustement brisées. Mais que voulez-vous ? Le « droit à l’information » justifie quelques dégâts collatéraux !

Les nouveaux héros (suite)

Par Jacques Darmon

Mon texte a suscité de nombreuses réactions. Je passe sur celles qui l’approuvent. Je m’adresse à ceux qui l’ont contesté, faisant valoir l’apport décisif des « lanceurs d’alerte » au fonctionnement démocratique. Ces critiques sont importantes, car je suis persuadé qu’elles reflètent l’opinion très majoritaire des citoyens français. Il faut donc y répondre.

A ces défenseurs du droit sans limite à l’information, j’adresse trois questions :

La première : la fin justifie-t-elle les moyens ? Faut-il, pour défendre la démocratie, renoncer à la présomption d’innocence, à la confidentialité de la vie privée ? Faut-il dorénavant, par crainte d’une dénonciation, considérer que nous n’avons pas d’amis, et même que nous n’avons pas d’amants ?

Les lanceurs d’alerte ne sont pas susceptibles d’être condamnés, même s’ils diffusent une information fausse, dès lors qu’ils peuvent prouver qu’ils sont de bonne foi. Peut-on accepter qu’une réputation soit ruinée par un lanceur d’alerte « de bonne foi » ?

Plus grave encore : peut-on laisser libre champ à des maîtres-chanteurs ? Les fameuses « alertes » ne concernent pas toujours des crimes ou même des délits : une simple information déplaisante, une photo compromettante peuvent ruiner une réputation ou même pire, par crainte du scandale, mettre un individu (ou une société) à la merci de ce lanceur d’alerte ! N’a-t-on pas déjà vu des « journalistes d’investigation » menacer de diffuser une information pour obtenir des renseignements ou des documents ?

Dans quelle société entrons-nous, où chacun doit se méfier de tout le monde ?

Ma seconde question porte sur l’efficacité de cette pratique. Défendre la démocratie, dites-vous ? On me cite le scandale du canal de Panama ou le Watergate. A coup sûr, des atteintes à la rectitude de la vie publique. Mais ces scandales ont-ils conforté ou affaibli les démocraties française ou américaine ? Plus près de nous, le « dégagisme » qui se développe dans tous les pays démocratiques n’est-il pas étroitement lié à cette multiplication des dénonciations, justifiées ou pas : le « sentiment du « tous pourris » n’est-il pas à la base de la crise des démocraties modernes ?

« Qui veut faire l’ange fait la bête », disait un moraliste. A vouloir laver plus blanc que blanc,  nos pays semblent des repaires de brigands, de voleurs, de violeurs ? Et pour quel résultat ? Les démocraties se portent-elles mieux depuis que les scandales (petits ou grands, significatifs ou marginaux, vrais ou faux) éclatent chaque jour et que les médias spécialisés se multiplient ?27

D’où ma troisième question : faut-il à ce point désespérer de la nature humaine pour considérer que ce mal est nécessaire ? Une société moderne, composée d’une grande majorité de citoyens  bien formés et cultivés, est-elle incapable de mettre en place des procédures plus respectueuses des droits de chacun ?

« Ne pouvant faire que la justice soit forte, on a fait que la force soit juste », disait le même moraliste. Que dirait-il aujourd’hui ?  Ne pouvant faire que le droit soit appliqué et que les citoyens soient défendus, nos démocraties ont renoncé au droit et laissé libre champ aux malfaisants.

François de Wendel, sous un regard objectif

Par Nicolas Saudray

L’intérêt principal de François de Wendel (1874-1949), pour le lecteur d’aujourd’hui, c’est qu’il a été inscrit, bien involontairement, au frontispice de deux mythes : celui des marchands de canons, puis celui des deux cents familles. Qu’en est-il en réalité ?

À première vue, l’historien Jean-Noël Jeanneney n’était pas le mieux placé pour répondre. Comment cet universitaire d’origine protestante, petit-fils du grand notable républicain Jules Jeanneney qui fut président du Sénat, pouvait-il comprendre la mentalité de ce capitaine d’industrie aux positions conservatrices, ancien élève des jésuites ? Voici pourtant une étude attentive et équilibrée. Son auteur a été aidé par les dix mille pages de journal que le puissant maître de forges, contrairement à la plupart de ses pareils, avait pris le soin d’écrire et de léguer.

Résident de la Lorraine annexée, François de Wendel migre en France à l’âge de dix-sept ans, afin d’éviter le service militaire allemand. Pour sa famille, l’annexion de 1871 s’est traduite par des conséquences paradoxales. Le principal de son potentiel sidérurgique, autour d’Hayange (Moselle) se trouve sous une société de droit allemand, animée surtout par Charles de Wendel, qui est aussi député au Reichstag. Ses cousins François, Humbert, Maurice et Guy de Wendel dirigent une entreprise française située sur le bassin ferrifère de Briey, avec Joeuf (Meurthe-et-Moselle) comme établissement principal. La production française du groupe, assez récente, est égale à environ la moitié de la production allemande.  Et si maintenant l’on réunit, par la pensée, l’ensemble de la sidérurgie française à celle de la partie de Lorraine encore allemande, on constate que les Wendel des deux branches contrôlent 16 % du total. C’est appréciable. Cela reste très loin d’un monopole.

À la suite de dissensions familiales, Charles est écarté de sa présidence d’Hayange. En 1912, Il renonce à se représenter au Reichstag et reprend la nationalité française. La société allemande se trouve donc au pouvoir de Français. Le gouvernement du Reich n’apprécie guère mais, en fin de compte, ne sévit pas. C’est l’un des nombreux signes d’après lesquels je pense que la guerre de 14 n’avait rien d’inéluctable [1].

En avril 2014, trois mois avant le déclenchement du conflit, François de Wendel est élu député de Meurthe-et-Moselle. Elle est donc fausse, l’affirmation assez répandue selon laquelle il y aurait eu en même temps un membre de la famille au Reichstag et un autre au Palais-Bourbon. François va conserver son siège au Palais-Bourbon durant dix-huit ans. Il est, pour une part, l’élu de ses ouvriers : situation rare, même à l’époque.

Durant la première guerre mondiale, notre homme n’est plus qu’un député parmi d’autres. Ses mines et ses hauts-fourneaux sont aux mains de l’occupant. Il n’a plus aucun pouvoir économique, et subit l’ascension de son principal concurrent, Eugène Schneider, basé au Creusot, loin du front.

Après l’armistice, François de Wendel doit faire face à deux accusations politiques et médiatiques. La première est collective : la guerre aurait été provoquée par les marchands de canons. Bien des auteurs du temps y ont cru ; entre autres, Jules Romains dans ses Hommes de Bonne Volonté [2]. Mais, ayant étudié quelque peu le sujet, je n’ai trouvé, aux heures fatidiques, aucun marchand de canons dans l’entourage immédiat de Poincaré, de Guillaume II, de François-Joseph, de Nicolas II. Les susceptibilités nationales ont décidé de tout. Je note d’ailleurs qu’aujourd’hui, cette thèse de la responsabilité des marchands de canons est passée de mode.

La seconde offensive vise François de Wendel personnellement. Il aurait profité de son crédit de parlementaire pour empêcher l’aviation française de bombarder ses installations du bassin de Briey, occupées par l’ennemi. Les Allemands auraient donc continué de les utiliser. L’issue de la guerre en aurait été largement retardée, d’où la mort de centaines de milliers de soldats français. Jean-Noël Jeanneney dissipe parfaitement cette légende tenace. Les responsables de l’aviation française ne souhaitaient pas intervenir dans ce secteur trop bien défendu.  D’ailleurs, les Allemands n’avaient pas remis les hauts-fourneaux en marche, sans doute par crainte d’une attaque. Ils n’exploitaient que les mines de fer, trop profondes pour être sérieusement atteintes par les bombes de l’époque.

La guerre ayant pris fin, François de Wendel préside le Comité des Forges, organisme supposé tout puissant à l’instar de la Congrégation ou du Grand Orient. En réalité, il est divisé, par suite de la rivalité entre sidérurgistes (les Wendel contre les Schneider), et aussi de leurs divergences avec les industriels de la première transformation, Pont-à-Mousson par exemple, inclus dans le même syndicat.  Profitant de ces désaccords, le secrétaire général a au moins autant de pouvoir que le président. De surcroît, le Comité des Forges s’entend médiocrement avec le Comité des Houillères, autre habitué des antichambres ministérielles.

Durant les années d’après-guerre, François de Wendel se montre partisan de la fermeté envers l’Allemagne vaincue, et notamment de l’occupation de la Ruhr (réalisée en 1923). Est-ce pour garantir l’approvisionnement en coke dont ses hauts-fourneaux ont besoin ? Ces fournitures sont déjà assurées, dans une large mesure, par une mine du bassin d’Aix-la-Chapelle, sur la rive gauche du Rhin, zone bien distincte de la Ruhr et déjà occupée par l’armée française en exécution du traité de Versailles. Cette mine se trouve sous contrat avec les Wendel, et ils ne vont pas tarder à l’acheter.

La position de François au sujet de la Ruhr ne reflète donc pas vraiment son intérêt économique, mais plutôt ses convictions nationalistes, résultant elles-mêmes de son éducation. D’ailleurs, l’industriel ne semble pas avoir pesé lourd dans cette affaire essentiellement politique, conséquence inévitable d’un niveau trop élevé de réparations mises à la charge de l’Allemagne. Dès lors que la décision avait été prise, à Versailles, de ne pas démembrer l’ancien empire de Guillaume II, la seule politique rationnelle aurait consisté à se réconcilier avec lui, et donc à alléger très vite le fardeau des réparations. Ni Poincaré, ni les Wendel, ni la majorité des hommes politiques du temps n’ont aperçu cette nécessité. L’occupation de la Ruhr a été, à terme, l’un des facteurs de la montée du nazisme.

S’agissant de la rive gauche du Rhin, François de Wendel, fortement impliqué, comme on vient de le voir, dans les charbonnages qui s’y trouvent,  souhaite évidemment qu’elle se détache de l’Allemagne. Mais il ne fait rien de concret en ce sens. Il néglige de prendre contact avec les séparatistes, parmi lesquels Adenauer.

Au cours des années suivantes, il s’intéresse moins à l’Allemagne, et davantage aux problèmes monétaires français. La politique de la Banque de France est conduite par son gouverneur, nommé par le gouvernement. Il doit cependant, pour les décisions importantes, recueillir l’accord d’un conseil de régence, dont onze membres sur quinze représentent les actionnaires. Déjà régent depuis 1913, mais sans grande influence, F. de Wendel acquiert du poids à la faveur d’un changement de gouverneur. Il devient, dans cet aréopage, le plus écouté avec Édouard de Rothschild.

Une occasion de peser sur le cours des événements lui est bientôt donnée. Les élections de 1924 ont donné le pouvoir au Cartel des gauches, avec un programme fiscal qui effraie.  La cote du franc sur les marchés ne tarde pas à baisser. De surcroît, le gouvernement Herriot emprunte à la Banque de France au-delà du plafond fixé par la loi. Pour que cela ne se voie pas, la Banque est priée de falsifier son bilan. Lorsqu’ils découvrent la manœuvre, les régents, dont F. de Wendel, la dénoncent ; ils sont dans leur rôle. Herriot est renversé, par deux fois. Poincaré est appelé rue de Rivoli pour stabiliser la devise nationale.

Herriot et ses amis diront qu’ils se sont heurtés à un mur d’argent, et le terme restera. Leurs principaux adversaires, cependant, n’étaient pas des  oligarques français, mais les opérateurs internationaux qui spéculaient contre le franc, non sans motifs.

L’arrivée de Poincaré rétablit la confiance. À quel niveau le franc doit-il être stabilisé par rapport à l’or ? La Grande-Bretagne a donné un fâcheux exemple, en maintenant le sterling, malgré l’inflation, à sa parité d’avant-guerre ; d’où un fort handicap pour son économie. Sans aller si loin, Wendel plaide pour une revalorisation marquée du franc. Par intérêt personnel ? Jean-Noël Jeanneney prouve le contraire : l’approvisionnement charbonnier de ses usines étant assuré en interne, il n’a rien à gagner ni à perdre aux fluctuations du change, tandis que ses concurrents français, acheteurs de coke en Allemagne, le paieraient moins cher, et réaliseraient donc un gain, si le franc s’appréciait par rapport au mark. La position de Wendel s’explique plutôt par son patriotisme (ou nationalisme, comme on voudra), et par sa sollicitude envers les rentiers, dont il ne fait pas partie, puisque les industriels sont, par construction, emprunteurs.

Après hésitation, Poincaré opte pour une revalorisation modérée : le franc se situera aux quatre cinquièmes de sa parité d’avant-guerre. Wendel est donc moins puissant qu’on ne croyait. Il prend certes le contrôle d’un  quotidien prestigieux, le Journal des Débats. Mais cette feuille est loin de conserver son audience du siècle précédent.

L’année 1929 se caractérise, d’un point de vue international, par deux opérations symétriques, menées avant que la crise n’éclate : la dette de guerre allemande est réduite et rééchelonnée jusqu’en 1988 (plan Young) ; le remboursement de celle que la France avait contractée envers les États-Unis est réparti jusqu’à la même année (accords Mellon-Bérenger).

Wendel combat la ratification de ces derniers. Il voudrait établir un lien : la France ne serait tenue de rembourser les États-Unis que dans la mesure où elle aurait elle-même été remboursée par l’Allemagne.  Pour lui, c’est une nouvelle défaite. Mais en fin de compte, il aura une amère satisfaction, car du fait de la crise et de l’approche de la Seconde guerre, aucune des deux dettes ne sera remboursée, hormis une petite fraction. De toute façon, dans un monde devenu mouvant, une échéance aussi lointaine que 1988 avait peu de chances d’être respectée.

En 1935, Wendel devenu sénateur mais resté régent tire la leçon de ces péripéties : Je n’admets pas qu’après vingt-deux ans de régence, pendant lesquels je n’ai tiré aucun profit, même indirect, de cette situation, et ai quand même rendu quelques services, on vienne contester la légitimité de ma présence rue de la Vrillière (c’est-à-dire à la Banque de France). Durant ces années, à vrai dire, c’est surtout son frère Humbert qui a piloté la firme sidérurgique, laissant la politique à son aîné.

Suit, pour celui-ci, une série de déceptions : retour triomphal de la Sarre à l’Allemagne (il fallait s’y attendre et l’accepter beaucoup plus tôt) ; campagne électorale de 1936, au cours de laquelle la puissance et le germanophilie (!!) des Wendel sont dénoncées chaque jour ; demi-nationalisation de la Banque de France ; accord de Munich, que l’industriel réprouve, contrairement à la plupart de ses pareils (là, il s’accorde avec Jules Jeanneney) ; dissolution du comité des Forges, par une loi de Vichy. Sur ordre de l’occupant allemand, François de Wendel est interdit de séjour en Lorraine. Ce qui n’empêche pas la presse communiste, à la Libération, de l’accuser de trahison.

On ferait donc erreur en le considérant comme l’un des principaux tireurs de ficelles de la politique de son époque. Deux hommes coexistaient en lui : un industriel honorable et efficace, qui fabriquait de l’acier et non des armes ; un homme politique, également régent de la Banque de France, toujours soucieux de ce qu’il pensait être l’intérêt de son pays, et auquel les échecs n’ont pas été épargnés. Le premier homme semble bien n’avoir jamais profité de la position du second.

L’ouvrage de Jean-Noël Jeanneney n’a pas été rédigé pour un vaste public. C’est l’abrégé d’une thèse de haut niveau, au texte dense. Mais je le recommande à tous ceux qui s’intéressent de près à l’histoire de la Grande guerre et de l’entre-deux-guerres.

Le livre : Jean-Noël Jeanneney, François de Wendel – L’Argent et le Pouvoir. Réédition dans la collection Biblis (CNRS), janvier 2019, 674 pages, 14 €.

[1] Nicolas Saudray, 1870-1914-1939 — Ces guerres qui ne devaient pas éclater, Michel de Maule 2014.
[2] Et aussi le polémiste Galtier-Boissière, également l’un des principaux acteurs de la campagne relative au non-bombardement du bassin de Briey. J’insère dans la rubrique Histoire du XXème siècle du site Montesquieu mon compte-rendu de ses articles du
Canard Enchaîné.

Nouveaux regards sur Otello : 3 – La Desdémone d’Aleksandra Kurzak

Par Jacqueline Dauxois
Cet article est le troisième de la série consacrée, sous la même rubrique du site Montesquieu, au chef d’œuvre de Verdi.

 L’année dernière, Aleksandra Kurzak, soprano polonaise, a incarné Desdémone à Hambourg, après une prise de rôle à Vienne, où elle a conquis le public en dépit d’une mise en scène obscure à tous les sens du terme. Pour sa troisième Desdémone, où elle retrouve son partenaire et mari, le ténor franco-sicilien Roberto Alagna, lui aussi à son troisième Otello, elle emporte tous les suffrages à l’Opéra de Paris. Dans la production classique d’Andrei Serban, elle rayonne par son jeu de comédienne autant que par son chant.

Confrontée aux injustes accusations d’Otello, trop loyale pour comprendre quel mécanisme infernal l’entraine sur les marches de l’enfer, Desdémone passe du bonheur à une irrésistible douleur. Aleksandra Kurzak révèle l’angoisse qui la torture sans jamais entamer son amour pour Otello.
Lorsqu’elle perd pied en face d’accusations horribles, lorsqu’Otello la traite de vil cortigianna, vile courtisane, elle se raccroche héroïquement à l’amour et, jusqu’à « l’heure de sa mort », elle se bat pour vivre, aimer et défendre la vérité qui pourrait la sauver.
Son seul mensonge est un pathétique mensonge d’amour. Mourant de la main d’Otello, elle s’accuse de s’être tuée elle-même pour lui épargner le tribunal et le sauver.

Tombée dans un piège diabolique, elle souffre et se débat comme une bête marquée au fer. Elle ne peut pas comprendre pourquoi celui qui devrait la protéger est celui qui lui inflige une telle souffrance. Si un autre l’accusait avec une pareille injustice, c’est vers lui qu’elle se tournerait, lui, Otello, son incompréhensible bourreau – pour la défendre.

Lorsque son désarroi se traduit par un appel désespéré à sa servante Emila avant l’Ave Maria, auquel elle donne une douceur arachnéenne, Aleksandra Kurzak bouleverse la salle jusqu’au cœur.

Dans son interprétation justifie pleinement les mots qu’Otello lui adresse dans la pièce de Shakespeare : « You are my fair warrior ! ». Sa Desdémone est un altier guerrier de l’amour. Le librettiste italien Boito se trompe (mais c’est le regard de son époque sur les femmes qui l’y incite) sur ce caractère en mettant ces mots dans sa bouche à elle. Mais par la force et la conviction de son jeu, Aleksandra Kurzak fait oublier ce détournement du texte et rétablit la vérité d’un personnage dont elle sait rendre l’amour sans mièvrerie et le désespoir sans renoncement. Avec sa voix dans sa plénitude et son jeu de tragédienne shakespearienne, Aleksandra Kurzak prouve qu’elle est capable d’incarner, vocalement et scéniquement, toutes les héroïnes qui nous font rêver.

En face de cette Desdémone, tour à tour sensuelle et évanescente, au charme et à la grâce irrésistibles, au chant toujours plus beau, si Otello ne passe plus pour un monstre haïssable, c’est que Roberto Alagna a vraiment changé notre regard. Son Otello rejoint alors cet autre mari jaloux, dans un opéra à l’esthétique radicalement différente, le Golaud, humain, trop humain, de Pelléas et Mélisande.
Mais si Roberto Alagna interprétait l’opéra de Claude Debussy, il serait Pelléas et non Golaud.

Annexe sur le spectacle qui a été donné

Huit représentations à l’Opéra Bastille avec Roberto Alagna et Aleksandra Kurzak, en mars 2019.
La mise en scène est d’Andrei Serban (décors Peter Pabst, costumes Graciela Galn, lumières Joël Hourbeigt). Sensible et intelligente, la direction d’orchestre de Bertrand de Billy respecte les chanteurs, comme toujours (chef des chœurs José Luis Basso).
George Gagnidze, qui avait été Tonio dans Pagliaccio, avec Roberto Alagna et Aleksandra Kurzak, au Metropolitan l’année dernière, est un Iago convainquant. Sa stature puissante est utilisée en contraste avec l’agilité de fauve d’Alagna. Son interprétation, dans le droit fil de l’Otello d’Alagna, renonce à toute forme d’outrance.
Il n’y a pas de rôles secondaires dans Otello, aussi faut-il tous les citer : Marie Gautrot, noble Emilia ; Frédéric Antoun, fougueux Cassio, aussi bon chanteur que chaleureux comédien :
« Heureusement que je ne chante pas Otello, tu as vu le rôle ? comment fait-il ? » ; Alessandro Liberatore, ce Romain qui souffre du climat parisien, incarnant Roderigo :  « D’habitude je chante Alfredo dans La Traviata, mais pour avoir Alagna comme partenaire, j’accepte ici un petit rôle » ; Paul Gay, Lodovico impressionnant de majesté ; Thomas Dear, très bon Montano.

­Pour voir les photos du spectacle :
https://www.jacquelinedauxois.fr/2019/03/19/la-desdemone-daleksandra-kurzak/

Raymond Marcellin dans la Résistance

Par François Leblond

L’origine d’une longue carrière politique

Les lecteurs des générations récentes, que nous espérons nombreux à butiner sur le site Montesquieu, se demanderont peut-être qui était Raymond Marcellin (1914-2004). On se souvient surtout de lui comme ministre de l’Intérieur en mai 1968. Un affreux flic, estiment certains. Mais c’est peut-être grâce à sa fermeté que l’appareil de l’État ne s’est pas écroulé, durant ces chaudes journées. Après cette performance, Marcellin est resté encore près de six ans place Beauvau, et il a été le père de la décentralisation – aujourd’hui remise en cause, pour partie, par la réforme de la taxe d’habitation.   

Les biographies de Raymond Marcellin indiquent que ses activités de résistance se sont passées aux côtés de Georges Loustaunau-Lacau et de Marie-Madeleine Fourcade  au sein du réseau «  Alliance ». Pour comprendre l’importance de cette étape de sa vie, alors qu’il s’est peu exprimé publiquement sur le sujet, Il importe de rappeler ce qu’étaient ces deux personnalités, ce qu’elles ont réalisé, quelle a été son rôle auprès d’elles et quelles leçons il en a tiré pour la suite.

Georges Loustaunau-Lacau, un officier au passé glorieux, très connu dans le monde des armées de l’entre- deux guerres, apprécié du général de Gaulle comme du maréchal Pétain, a appelé auprès de lui Marie-Madeleine Fourcade quand il a créé, en 1936, le réseau Corvignolles. Ce nom bucolique constituait un hommage à Vauban, grand serviteur de l’État (et plus tard, parrain d’une promotion de l’ENA), dont la mère, fille d’un marchand assez modeste, était née Edmée Corvignolle.

L’objectif de Loustanau-Lacau était de débusquer les cellules mises en place dans l’armée par le parti communiste, qui pouvaient être la source de désertions massives en cas de conflit, et de les neutraliser. Les résultats ont été spectaculaires. Quinze cents officiers ont fait partie de ce réseau. Un dialogue s’est instauré avec le plus hautes autorités de l’Etat ainsi qu’avec d’autres mouvements, principalement les Croix de Feu du colonel de La Rocque, en la personne de son délégué général, mon oncle René Piercy, surnommé Etienne le Balafré, arrêté à Lyon par Barbie en 1943 et mort en déportation. Les historiens ont démontré qu’il n’y avait pas de lien entre Corvignolles et la Cagoule.

Loustanau-Lacau, personnage haut en couleurs, a été emprisonné en 1939 pour insubordination, sur ordre de Daladier. Mais bientôt libéré. Et cela ne retire rien à son dévouement.

 Beaucoup de ceux qui ont participé à son réseau, une fois démobilisés après la défaite de 1940, étaient disponibles pour poursuivre le combat. Ils ne distinguaient pas, à l’inverse d’autres mouvements de résistance, la lutte contre Hitler du combat contre les bolcheviques, ses alliés du moment. Loustaunau-Lacau avait connu avant- guerre le maréchal Pétain et attendait de lui qu’à titre personnel, il lui permette d’aider l’Angleterre dans sa lutte contre le Reich allemand. Celui-ci lui apporta discrètement des moyens financiers lors d’un entretien en tête-à-tête.  En 1940, Loustaunau- Lacau fut, trois mois, délégué de la Légion du combattant avant d’être mis en prison par le régime de Vichy qu’il avait jusque-là soutenu mais dont il dénonçait les dérives. Il convainquit alors de nombreux de ses anciens amis du réseau Corvignolles, résidant un peu partout en France, de le suivre dans la clandestinité et de constituer le réseau « Alliance » qui se mit, dès 1941, à la disposition de la Grande-Bretagne. Beaucoup d’autres parmi les personnes présentes à Vichy, notamment les « compagnons de France » suivirent leur exemple.  L’objectif était de quadriller le territoire français pour communiquer aux armées alliées se préparant à l’offensive les renseignements dont elles avaient besoin pour cibler les actions prioritaires et de localiser les nouvelles armes de destruction massive qu’il fallait neutraliser.

 En théorie, l’action conduite pouvait être reconnue internationalement comme militaire, et les membres du réseau, en cas d’arrestation par la Gestapo, insistaient, sans succès, pour se voir appliquer les lois de la guerre à cet égard. Tous observaient les règles qu’ils avaient apprises au sein de l’armée, ce qui donnait à leur action une rigueur que d’autres mouvements de résistance avaient de la peine à respecter. Ainsi, ceux d’entre eux qui avaient pu servir Vichy à ses débuts entraient désormais dans la clandestinité.

 L’attitude de Loustanau-Lacau à l’égard de Pétain est bien résumée dans son témoignage à son procès : « Je ne dois rien au maréchal Pétain mais je suis écœuré par le spectacle des hommes qui, dans cette enceinte, essayent de refiler à un vieillard presque centenaire l’ardoise de toutes leurs erreurs »

 Loustaunau-Lacau poursuivit sa carrière politique sous la Quatrième République. En 1955, peu avant sa mort à soixante ans, le président de la République, Vincent Auriol, le fit passer général (de réserve). Belle revanche pour l’emprisonné de 1939 et de 1941. Il était  resté jusqu’à ses derniers jours très lié à Raymond Marcellin.

 Il avait désigné Marie Madeleine Fourcade, toujours à ses côtés en 1940, pour le remplacer s’il était empêché. C’est ce qui s’est passé dès 1941 avec son arrestation par Vichy puis plus tard sa déportation par la Gestapo. Elle devenait la première femme chef d’un réseau de résistance. Cette personne, appartenant à la haute bourgeoisie, avait alors 32 ans. Séparée d’un officier qu’elle avait épousé très jeune, elle était mère de deux enfants qu’elle avait mis en sûreté en Suisse pendant toute la guerre.

Loustaunau-Lacau, qui avait pu apprécier ses exceptionnelles qualités, l’avait fait connaître avant-guerre aux officiers qu’il engageait dans son réseau en la prenant comme collaboratrice de tous les instants. Il l’avait ainsi préparée à être reconnue en son absence comme la responsable incontestée d’« Alliance ». Ce fut désormais à elle que revint pendant trois ans la responsabilité d’ensemble. Elle le fit en acquérant une grande compétence. Initiée à toutes les techniques de transmission d’information dans la clandestinité, elle fit preuve d’une audace raisonnée et d’un courage de tous les instants. Elle passa une partie de son temps en Angleterre pour y défendre le rôle qu’entendait jouer « Alliance » dans la victoire attendue. Elle utilisa un avion monomoteur Lysander qui pouvait se poser et décoller dans un champ, voler à basse altitude et ainsi échapper aux tirs ennemis.

Une anecdote la définit parfaitement. Arrêtée par la Gestapo à un de ses retours, elle constate que sa cellule donne sur l’extérieur de la prison, elle attend trois heures du matin, se met entièrement nue pour se glisser entre deux barreaux ; la tête a du mal à passer, d’où de violentes douleurs ; elle parvient néanmoins à l’extérieur et bénéficie de quelques heures avant d’être recherchée. En fin de compte, elle échappe à ses bourreaux de la Gestapo après un parcours rocambolesque ponctué de grands dangers.

 La Grande-Bretagne l’a reconnue comme chef et l’a soutenue aux yeux des autres résistants, notamment les services rattachés au Général de Gaulle. Dans un premier temps, elle eut pour objectif de promouvoir le général Giraud qu’elle aida à partir pour l’Algérie depuis la Côte d’Azur. Quand de Gaulle prit le pas sur lui, après la concurrence qui s’était développée entre les deux hommes, elle s’en rapprocha et ne le quitta plus jusqu’à la fin de la guerre, malgré la méfiance dont elle était parfois l’objet de la part de l’entourage de ce dernier.

Elle avait recruté auprès d’elle un brillant normalien, agrégé de mathématiques, âgé de vingt-huit  ans, Georges Lamarque, connu désormais sous le pseudonyme de Pétrel, que Georges Loustaunau-Lacau connaissait bien car il l’avait rencontré chez les  « Compagnons de France », une des institutions créées par Vichy qui venait d’être dissoute. Elle attendait de lui qu’il étoffe son équipe en recrutant des personnalités de haut niveau dont il garantissait la loyauté.

 C’est ainsi qu’il lui présenta quelqu’un de son âge, un avocat, qui s’était rendu à Vichy où se trouvait son père, après une évasion très risquée quelque temps après avoir été fait prisonnier, Raymond Marcellin. Celui-ci avait eu une jeunesse difficile, source de volonté. Il avait été en pension à l’âge de neuf ans et avait conduit ses études à la force du poignet. Georges Lamarque, qui l’avait retrouvé à Vichy mais devait le connaître depuis longtemps, disait de lui à Marie-Madeleine en le lui présentant qu’il était comme son frère. Celle-ci eut pour Marcellin, d’emblée, une estime dont elle fait état dans son livre L’Arche de Noé : « Un homme remarquable »

Pour Lamarque, « seul compte le sens de la mission, les nazis ne comprennent que les coups au but, je vais leur en administrer ». On croirait entendre Marcellin en 68 face à ceux qui voulaient mettre à mal les lois de la République

 Lamarque et Marie-Madeleine étaient en en contact quasi-quotidien. Elle avait besoin de ses conseils dans tous les domaines. Lui-même parcourait sans cesse la France par tous les moyens à sa disposition, sans s’arrêter aux risques qu’il courait. Dans son livre de mémoires paru en 1968, elle évoque Lamarque plus de cinquante fois en des termes élogieux.

L’action à conduire était très compliquée.  Lamarque et Marcellin, en relations régulières quelles que fussent les distances géographiques, pouvaient rechercher ensemble les moyens de porter des coups majeurs aux nazis en sélectionnant méthodiquement des informations précieuses, notamment sur les armes nouvelles en préparation sur le sol français, et en localisant de façon précise les lieux à bombarder. Les bavures qui se produisirent notamment à Lyon et à Marseille, lors des bombardements des 26 et 27 mai 1944, sont nées d’opérations extérieures aux réseaux « Alliance » et insuffisamment préparées.

 Les Allemands faisaient tout pour détruire le réseau, en utilisant des moyens radios très sophistiqués. Un tiers de l’effectif a disparu, souvent dans des souffrances extrêmes. Lamarque a été fusillé en septembre 1944 après s’être infiltré dans les lignes ennemies pour apporter des renseignements utiles aux alliés dans leur progression vers l’Allemagne. Marcellin en a été sûrement très peiné ; il était désormais seul. Cela a dû beaucoup compter dans sa décision de se consacrer en entier à la politique et de poursuivre l’idéal de son ami trop tôt disparu.

Le réseau « Alliance » avait eu une place à part dans la Résistance, en ne transigeant jamais sur l’objectif à atteindre, le retour à la souveraineté. Certains de ses membres ont eu du mal à admettre la décision hautement politique du général de Gaulle d’accepter le retour d’URSS de Maurice Thorez, qu’ils considéraient comme un déserteur.

 En se proclamant indépendant pendant un demi-siècle de vie politique, Marcellin a voulu rester libre de défendre les valeurs auxquelles il croyait, sans être contraint par la discipline d’un parti. Son ami Lamarque avait eu la volonté constante, comme Loustaunau-Lacau, de lutter contre les nazis tout en contenant le parti communiste. L’action conduite par Marcellin sous la Quatrième République d’abord, sous la Cinquième République ensuite, visait ce dernier objectif : pour lui plus que pour d’autres, la place trop forte de ce parti au lendemain de la guerre était une menace pour la République. Il l’a montré en 1948 aux côtés de Jules Moch et en 1968 quand le ministère de l’Intérieur lui a été confié, mais beaucoup de ses prises de position entre ces deux dates ont été marquées par la volonté de combattre tout ce qui fait la faiblesse d’un pays et de remettre en cause certaines pratiques nées de la présence des communistes au gouvernement jusqu’en 1947. Quelles que fussent les fonctions ministérielles qui lui étaient confiées, il a toujours privilégié la continuité de l’État républicain et la défense des libertés politiques et économiques qui n’existaient pas derrière le Rideau de Fer.

 Sa proposition de loi d’instituer pour la France, à l’image de ce qui existe en Angleterre, le scrutin uninominal à un seul tour, procédait de cette volonté d’éliminer les extrêmes et de construire un système d’alternance respectant les institutions au lieu de les combattre. Il n’a pas été écouté malgré l’intérêt que cette proposition suscitait.

 Suivant toujours le même objectif d’équilibre social, il s’est opposé avec colère aux initiatives de Valéry Giscard d’Estaing de regroupement familial, pour lui source d’une immigration qui ne pourrait être maîtrisée.

 Marcellin a mis, dans tous ses actes, l’énergie qui avait été la sienne pendant la guerre. La politique est un combat permanent, il l’a montré jusqu’à la fin.

Après son départ du ministère de l’Intérieur, il a soutenu au Sénat la politique de rigueur nécessaire après chacun des deux chocs pétroliers, conduite par Jean-Pierre Fourcade puis Raymond Barre. La défense de la monnaie restait pour lui un préalable.

Il avait bien connu François Mitterrand pendant la Quatrième République. L’élection de ce dernier à la présidence de la République avec l’appui des communistes ne pouvait lui convenir mais, connaissant l’homme, il ne doutait pas de son habileté à s’affranchir de cette contrainte et ses relations avec lui sont restées cordiales. Il disait même que celui-ci lui avait proposé l’Intérieur.  Une telle nomination était impossible en 1981 ; elle aurait pu constituer une solution après le retour aux attentats qu’a connus notre pays au cours des deux premières années de la Gauche au pouvoir. Ceux qui ont été nommés alors se sont inspirés des méthodes qu’il avait mises en œuvre durant six ans et ont bien souvent, confié l’action quotidienne aux hommes dont Marcellin avait favorisé la carrière. La nomination de Guy Fougier à la Préfecture de Police en 1983 en est l’expression.

C’est bien la Résistance qui a été la source de cette carrière tout entière consacrée à la France. L’omerta dont il a été victime après son départ du ministère de l’Intérieur s’explique par l’ombre que sa réussite aurait pu faire à ceux qui l’ont suivi.

Nouveaux regards sur Otello : 4

Par Jacqueline Dauxois

Cet article clôt la série de quatre consacrée par Jacqueline Dauxois au chef d’œuvre de Verdi, qu’Alagna vient de remettre dans sa juste tonalité.

 

En 2014, Roberto Alagna chante Otello aux Chorégies d’Orange pour la première fois. Il reprend le rôle en 2018, à l’Opéra de Vienne et, en 2019, à l’Opéra de Paris Bastille.

1

LA RÉVÉLATION D’ORANGE

Luciano Pavarotti, lorsqu’il disait qu’il ne voulait pas chanter Otello parce que c’était un méchant, traduisait l’opinion générale.
Roberto Alagna non plus ne veut pas chanter un méchant ! Il révèle alors deux visages d’Otello qu’il intègre l’un à l’autre : un amoureux passionné comme Roméo et un guerrier qui aime pour la première fois. Et c’est ainsi qu’il crée un Otello, superbe et triomphant, qui descend tous les degrés de l’enfer sans crier ni hurler et qui touche le cœur.
Ce filtre d’amour, il ne l’invente pas.
Il a lu Shakespeare en cinq ou six langues, et connaît les derniers mots d’Othello avant de se tuer :
« … parlez de moi tel que je suis(…) alors vous aurez à parler d’un homme qui a aimé sans sagesse mais avec trop d’amour ; d’un homme peu accessible à la jalousie, mais, si on l’ébranle, tourmenté à l’excès(…) ; d’un homme dont les yeux qui n’en peuvent plus, bien qu’il n’ait pas l’habitude de s’attendrir, versent des larmes aussi abondantes que les arbres de l’Arabie leur gomme bienfaisante. » (1)
C’est textuellement ce dont rend compte la musique de Verdi, avec la reprise du thème du baiser au moment de la mort.
C’est exactement ce que donne Alagna sur la scène d’Orange.

Étonné et séduit par un personnage dont il ignorait qu’il pouvait l’aimer, le public a ovationné passionnément ce nouvel Otello.
La presse l’a louangé. Mais sans un commentaire sur le fond de ce qu’il a fait, ce bouleversement complet du personnage.

2

LE DÉFI DE VIENNE

Lorsqu’il reprend le rôle à Vienne, la mise en scène expressionniste, avec de éclats ténébreux, cadre idéal pour présenter l’ancien Otello, est en contradiction totale avec celui d’Orange. Roberto Alagna a relevé le défi. Dans un décor aride, dans les ténèbres ou sous des éclairages d’un bleu cru et cruel, alors que tout était mis en place pour souligner la traditionnelle noirceur d’un Otello psychorigide, il a révélé le sien avec tant de force et une telle présence en scène que la douloureuse et violente fragilité de l’Otello d’Orange était plus émouvante parce que tout était fait pour la rejeter.
Il a fait pleurer la salle en parvenant à donner du sens à une mise en images qui n’en avait plus.

La nouveauté de cet Otello, tendre tueur, amant déchiré qui meurt d’avoir assassiné son amour, n’a pas échappé à Dominique Meyer, le directeur de l’Opéra.
Le soir de la première, il a dit au ténor, cueilli en coulisses dans son costume et son maquillage de scène, qu’il venait « enfin » d’assister à Otello.

3

LE TROISIÈME OTELLO

LOtello de Roberto Alagna a été donné trois fois, dans trois lieux prestigieux. Mais c’est seulement la troisième fois, à l’Opéra de Paris, que le spectateur a assisté à la mort du héros.
À Orange, la fin était si mal éclairée qu’Otello, se poignardant et tombant à la renverse sur le corps de Desdémone, n’a pas été vu de la moitié des gradins. À Vienne, on ne l’a même pas vu tuer Desdémone : il était dans les ténèbres, caché par des grillages soutenus par des cadres de bois.
Or, chantée et jouée par Roberto Alagna, cette fin est si bouleversante et plonge si loin dans la vérité de l’amour et la mort confondus qu’on mesure ce qu’on nous a volé, deux fois de suite. C’est beaucoup. Parce que, lui, c’est certain, chaque fois, il a tout donné, son visage avec sa voix.

Si on vous dit qu’un soir, après l’entracte, il a été malade et si vous étiez à l’Opéra, ce soir-là, vous savez que la fin fut poignante, y compris à ces moments où sa voix de lumière devenait rauque, car rauque, elle n’est pas laide, mais étrange ; elle rendait plus dramatique la vérité de la tragédie qui se doublait de la sienne. Dans sa technique, son courage, l’admiration qui venait de la salle, il a trouvé des forces dont il s’est servi jusqu’au tomber du rideau pour un Otello qui a transporté le public, profondément impliqué avec lui dans une émotion différente de l’habituelle perfection.

(1) Les Tragédies de Shakespeare, 5 volumes, Union Latine d’Editions, 1939, Traduction de Suzanne Bing et Jacques Copeau.

Pour une analyse plus approfondie et pour voir les photos des trois spectacles :
http://www.jacquelinedauxois.fr/2019/03/19/lotello-de-roberto-alagna-un-nouveau-regard/

La machine de Turing (théâtre)

Par Nicolas Saudray    

          La machine de Turing a été le premier ordinateur. Durant la Seconde guerre mondiale, elle est parvenue à casser la machine à coder allemande, et donc à déjouer de nombreuses attaques, de nombreux torpillages. Mais le génial inventeur, le mathématicien britannique Alan Turing (1912-1954), a été bien mal récompensé. Ayant eu des relations jugées coupables avec un voyou (majeur), il a été condamné à la castration chimique et, dégoûté du résultat, s’est donné la mort en croquant une pomme imbibée de cyanure. Compte tenu des règles de secret imposées par la guerre froide qui a suivi la chaude, ses réalisations étaient restées inconnues du public. Elles n’ont été révélées que durant les années 1970. Et la reine n’a gracié le condamné, post mortem, qu’en 2013 !

          Benoît Solès a ressuscité pour la scène cette aventure hors normes, à la fois stimulante et navrante. Après avoir triomphé en Avignon, sa pièce fait les belles soirées du théâtre Michel depuis cinq mois, et il y en aura encore au moins deux : une performance qui devient rare. Mise en scène par Tristan Petitgirard, elle bénéficie d’un beau décor qui évoque les rouages de l’énorme appareil, à la fois magique et infernal. Captivante, un peu longue peut-être, elle s’étend quelques moments de trop, à mon goût, sur les états d’âme de l’inventeur, et pas assez sur les résultats stratégiques de son décryptage. Il fallait bien sûr décrire l’effort surhumain de Turing pour percer, au-delà des codes ennemis, les mécanismes de l’univers. Et c’est remarquablement fait. Certaines redites pouvaient néanmoins être évitées.

          En outre, le désir de surprendre le public a fait, un instant, égratigner la vraisemblance. L’auteur semble croire que les Britanniques auraient volontairement laissé les Allemands couler une partie de leur flotte de commerce, afin d’éviter qu’ils ne devinent la réussite du décryptage effectué par Turing. Mais en 1942 et 1943, la Grande-Bretagne vivait dans l’angoisse d’une rupture de ses approvisionnements. On peut être certain que le moindre renseignement concernant les navires a été exploité.

          Peu importent, à vrai dire, ces modestes réserves. La pièce donne lieu à un prodigieux numéro d’acteurs. Benoît Solès a déjà fait ses preuves, notamment au cinéma et à la télévision. Il est secrétaire à la Culture du parti « Les Républicains », ce qui le singularise dans le milieu théâtral (comme Turing l’était parmi ses collègues) et tient un petit restaurant place des Vosges. C’est lui qui joue le rôle de l’inventeur.

          Gageure, tant les physiques diffèrent : Turing avait des traits plutôt lourds et gardait son sérieux, tandis que Solès a un visage émacié et rieur. Mais ce prestidigitateur, profitant du fait que les gens dans la salle n’ont pas la photo du héros en mémoire, réussit à donner de lui une image plus vraie que la réalité. Ayant remarqué, dans les biographies, les bégaiements de l’infortuné, il en tire, tout au long du spectacle, des effets à la fois réjouissants et attendrissants. Le triste Turing devient un savant fou presque heureux. Cette performance m’a fait songer à celles du très regretté Laurent Terzieff.

          Son compère unique, mais protéiforme, Amaury de Crayencour, n’est pas mal non plus. Un arrière-petit-neveu de Marguerite Yourcenar, née Crayencour, et dont le nom de plume était un anagramme. D’elle, l’acteur a hérité sa robustesse flamande. Il s’est fait un peu connaître à la télévision – en dernier lieu dans un film dont le titre aurait fait sourire même le vrai Turing, Coup de foudre à Bora-Bora. Au théâtre Michel, il joue les Frégoli – changeant cinq ou six fois de dégaine en un tournemain. D’abord sergent de police, il devient un apache, puis l’autoritaire directeur d’un centre de recherches (également champion d’échecs), avant de retourner à son premier rôle, et ainsi de suite, toujours de manière convaincante. On regrettera peut-être quelques éclats de voix qui n’étaient pas indispensables (chez Solès aussi). Serait-ce la marque du metteur en scène ?

         S’il s’était trouvé dans la salle, Turing ne se serait pas reconnu. Le voilà transformé, amélioré même, et d’une manière sans doute définitive. Tel qu’en lui-même…Voilà les pouvoirs du théâtre.

Présentation de l’Association des Amis du Paysage français

Par Emmanuel Hau

Musée de Meudon

                Notre association s’est constituée autour d’un jeune collectionneur, Christian Grellety-Bosviel, qui, se sachant condamné à court terme par la maladie de Charcot, a rassemblé des œuvres de peintres de paysage français. Un goût très sûr a guidé ses choix, fondés sur la qualité intrinsèque des œuvres, plus que sur l’applaudimètre parfois faussé de la cotation du marché. Vincent Pomarède, alors conservateur général des peintures au musée du Louvre, et « pape » de la peinture de paysage, a salué la cohérence de cette collection, et son intérêt notamment historique et pédagogique.

                A la mort de Christian, en 2005, l’association a travaillé à faire passer dans la réalité son rêve : celui de lancer, à partir du noyau que constituerait sa collection, un musée consacré à la peinture de paysage. Assez curieusement en effet, si l’on aurait peine à trouver un seul peintre qui n’ait brossé au moins une fois une peinture de paysage, aucun musée n’était en France dédié à cette thématique.

                C’était se heurter à beaucoup de difficultés : chacun se souvient de la phrase assassine prêtée à Joseph II « Trop de notes, mon cher Mozart… ». Combien de fois l’avons-nous entendue, y compris des voix les plus autorisées ! Il y avait déjà trop de musées déserts et de tableaux oubliés au fond des réserves. Pourtant, après bien des péripéties, la famille Grellety-Bosviel (Alain est un de nos camarades de la promotion Blaise Pascal) fit don de la collection à la municipalité de Meudon, qui lui a offert comme écrin son musée d’Art et d’histoire, charmante demeure encore hantée par les mânes d’Ambroise Paré et d’Armande Béjart, la veuve de Molière. D’importants travaux furent menés à bien pour remettre le bâtiment aux normes muséographiques. Ce musée improbable a ainsi vu le jour, grâce à une collaboration exemplaire entre la municipalité, le musée et l’association.

                Depuis, nous avons organisé de nombreuses expositions temporaires. Pour n’en citer que quelques-unes, nous fûmes les seuls en France à célébrer le bicentenaire de la naissance de Théodore Rousseau (1812-1867), cet artiste rebelle, ce misanthrope mystique de la nature qui ouvrit la voie aux impressionnistes, si l’on en croit Monet. Nous avons mis en valeur l’école du « paysage historique » en faisant passer ses promoteurs Pierre-Henri de Valenciennes, Achille Etna Michallon, du monde clos des érudits à celui plus accueillant des connaisseurs et amateurs. Nous avons également exposé Jean Laronze (1852-1937), le « Lamartine de la peinture », avec ses vues de calme et de plénitude sur sa Bourgogne natale, ou encore Antoine Chintreuil (1814-1873), le peintre « des brumes et des rosées »…

                C’est dire que nous pensons que notre rôle n’est pas de célébrer les « déjà célèbres », ce que nos moyens ne nous permettraient d’ailleurs pas. Leurs œuvres, nous les connaissons déjà, nous pouvons les admirer si nous acceptons d’être un peu serrés dans la foule. Nous cherchons plutôt à ajouter à ce monde culturel « globalisé », souvent trop riche au double sens du terme, une approche moins attendue introduisant un public d’amateurs à des œuvres moins connues. Ce sont elles qui ont constitué le chemin à la fois inattendu et inéluctable vers les monuments de légende que nous connaissons tous. Il est passionnant de le saisir.

                Tout ce que je viens de vous résumer, vous le trouverez plus en détail sur notre site www.paysagefrancais.fr que je vous recommande de consulter. En revanche, vous n’y trouverez pas encore l’annonce du vernissage de notre prochaine exposition, le jeudi 21 mars prochain à 19 heures au Musée d’Art et d’histoire de Meudon, 11 rue des Pierres 92190 Meudon. J’espère que vous y viendrez nombreux.

                Cette exposition retracera le « parcours d’un collectionneur », une collection privée qui va de Corot à Braque. Au-delà du plaisir intellectuel et artistique, c’est une joie pour l’association de savoir que la vocation de ce collectionneur est née à l’occasion de la première exposition publique du fonds Christian Grellety-Bosviel, comme un passage de témoin d’un collectionneur à un autre. Peut-être verrons-nous un de nos visiteurs suivre demain leurs traces ?

Le songe de François Villon, poète et malandrin

Par Thierry Arnaud
Thierry Arnaud était, tout récemment encore, professeur dans un lycée  d’Ile-de-France.
 Il  enseigne aujourd’hui « le français langue étrangère ».

 

La nuit du 19 septembre 1462, François Villon fit un rêve.

Le roi l’avait choisi pour raconter sa vie entière en une seule année dans un immense poème de trente-mille vers. Il devait commencer le lendemain et rendre son travail le 19 septembre 1463. Le contrat prévoyait un écu par vers écrit et un coup de bâton par vers manquant. « Il faut suivre un rythme de cent vers par jour, pensa-t-il, et pour chaque journée, connaître des faits nouveaux… En attendant, il faudra bien manger. Comment savoir ? Comment manger ? ». Il hésita longuement en marchant de long en large, puis sortit, se rendit au palais et demanda à être reçu par le souverain au sujet de sa biographie. Le roi était déjà intervenu pour lui, et François pensait qu’il fallait dire les choses telles qu’elles étaient.

 À son étonnement, il fut reçu sans délai, et le souverain lui dit : « Tu es un brigand, mais tu es aussi le meilleur poète de mon royaume. Dieu en a décidé ainsi. C’est toi qui vas dessiner mon image pour la postérité. Il faut t’y mettre dès aujourd’hui. Ne traîne pas, et apporte-moi les mille premiers vers dans dix jours ».

« Sire, répondit François de Montcorbier, je ne connais de vous que ce qu’on dit dans les bas-fonds. Je risque d’écrire plus de faussetés que de vérités, et puis, avec le délai que vous m’avez donné, je n’aurai pas le temps de gagner ma vie. Vous devrez souvent me sortir de prison, et on dira que votre histoire est l’œuvre d’un malfrat. Prenez-moi comme goûteur, et racontez-moi quelque chose à chaque repas. Vous assurerez à la fois le contenu de mon œuvre et celui de mon estomac ».

 « Ma foi, dit le roi, ceci est sensé, et puis tu me changes de mes courtisans. Je ne m’ennuie pas avec toi, et je peux parler librement… Trente-mille vers sur moi. Je préférerais que rien ne sorte d’ici avant que tu n’aies fini, et que toi non plus, tu ne disparaisses pas avec ton équipe de bandits. Tu logeras au palais, dans une mansarde de l’aile sud… Pardi, tu n’es qu’un voleur mais tu me plais ». Et le roi lui donna sur l’épaule une bourrade vigoureuse qui lui fit mal…

François ouvrit les yeux. Il avait une bosse au front et l’épaule endolorie. Il était sur le parquet, au pied de son lit.

Vers de bonnes règles comptables internationales : les IFRS

Par Michel Prada
Ancien Président du Board des Trustees de la Fondation IFRS (janvier 2012-octobre 2018).

          L’information financière, et la comptabilité qui en est le sous-jacent, est l’incontournable ingrédient des analyses qui président aux décisions des personnes physiques ou morales en relation avec les entreprises, soit comme investisseurs, soit comme clients ou fournisseurs, soit comme partenaires à des titres divers. Elle est bien sûr indispensable à la gestion même de l’entreprise, mais il existe une différence de nature entre les gérants, qui ont accès direct et exhaustif à toutes les données, et les usagers externes, au premier rang desquels les investisseurs, auxquels il convient de garantir transparence et image fidèle de la situation et des résultats de l’entreprise, tout en ménageant la confidentialité de certaines données sensibles ou stratégiques.

           Jusqu’à la fin du siècle dernier, la comptabilité était régie par des règles nationales, influencées, selon les pays, par la combinaison d’analyses microéconomiques, de considérations juridiques, de règles fiscales et de prise en compte des principes de comptabilité nationale, dans un environnement variable au regard du rôle respectif du marché et de l’économie « administrée ».

          La construction européenne, le développement de l’économie de marché à partir du milieu des années quatre-vingts et la mondialisation des échanges de biens, de services et de capitaux ont mis en évidence la nécessité d’une harmonisation du langage comptable et des principes relatifs à l’information financière. Cette harmonisation était particulièrement souhaitable pour les entreprises cotées sur les marchés réglementés qui ne se limitaient plus à leur « bourse » nationale, mais sollicitaient, via une double cotation, les épargnants étrangers dans leurs pays respectifs, cependant que les investisseurs nationaux accédaient, symétriquement, à des marchés étrangers et que se multipliaient les opérations de structuration d’entreprises multinationales via les offres publiques transfrontières.

          L’Europe s’est alors engagée dans une tentative d’harmonisation des standards des pays membres, selon la procédure propre à l’Union, par la voie de plusieurs Directives, sans cependant parvenir à construire un ensemble homogène, opérationnel et complet. Parallèlement, les professionnels de la comptabilité ont entrepris, dans les années soixante-dix, sous l’égide de grandes organisations  anglo-saxonnes, un projet de normalisation conduit par un comité ad hoc,  l’International Accounting Standards Committee (IASC) dont l’excellent travail technique souffrait, du point de vue de sa mise en application, de l’absence de légitimité et de reconnaissance politique.

          C’est dans ce contexte que se développa, à partir du milieu des années quatre-vingt, l’usage par les grandes entreprises des normes comptables américaines, les US-GAAP, requises pour obtenir une cotation aux USA. Cette évolution mit en évidence l’hétérogénéité des standards, génératrice de résultats incohérents (on cite souvent le cas de Daimler, bénéficiaire suivant les normes allemandes et  significativement déficitaire suivant les normes américaines. De toute façon, il était difficile d’accepter une situation où la norme comptable internationale serait conçue unilatéralement, selon le mot de Paul Volker, dans le Connecticut (où se trouve le siège du FASB, le normalisateur américain).

          C’est également à cette époque que s’opéra le « décollage » d’une organisation jusqu’alors relativement peu visible, l’IOSCO (organisation internationale des commissions de valeurs –OICV-) dont les membres furent mobilisés, au milieu des années quatre-vingt-dix, par les difficultés associées à l’internationalisation des marchés et par la crise asiatique de 1997. L’OICV se dota, dès 1998, d’un corpus d’objectifs et de principes, devant générer des standards de régulation financière des marchés, au premier rang desquels figurait la qualité de l’information financière délivrée par les entreprises faisant appel à l’épargne publique (les anglophones appellent ainsi public companies les entreprises que nous appelons « privées »).

          Les travaux du Comité spécialisé de l’OICV conduisirent, assez rapidement, à constater que l’IASC avait conçu un ensemble de standards relativement complet, cohérent avec les exigences d’une économie de marché et dont l’usage permettrait, à la fois, d’harmoniser l’information financière et d’internationaliser l’élaboration des standards. Conscient toutefois de la difficulté de promouvoir les seules normes américaines, et confronté aux difficultés nées aux USA des scandales comptables du début des années deux-mille, le président de la Securities and Exchanges Commission, Arthur Levitt, convergea avec les autres membres du Comité Technique de l’OICV dont j’assumais alors la présidence pour :
– d’une part, soutenir une résolution de l’OICV adoptée à Sydney en Mai 2000 et recommandant l’usage des 39 règles de base (core standards) de l’IASC pour les cotations transfrontières ;

    – d’autre part, réformer l’IASC afin d’en faire une organisation internationale politiquement « légitime ».

          L’attachement viscéral des pays anglo-saxons à l’indépendance technique du normalisateur comptable à l’égard du « politique » interdisait d’envisager une organisation internationale publique fondée sur un traité entre États. Le maintien d’un dispositif purement professionnel était inacceptable pour les pays de « droit romain ». Le compromis fut trouvé grâce au recours à la formule de la Fondation dotée, d’une part, d’un board technique, l’International Accounting Standards Board (IASB), chargé d’élaborer les standards, d’autre part d’un board of trustees chargé de la gouvernance de l’organisation et dont les régulateurs de marché, incarnant la légitimité publique, nommeraient les premiers membres.

          La réforme fut mise en œuvre très rapidement. Le nouvel IASB, présidé par Sir David Tweedie, sous le regard des premiers trustees de la nouvelle fondation  International Financial Reporting Standards (IFRS), présidée par Paul Volker, fut opérationnel dès 2001. Sir David et les premiers trustees furent intronisés au cours de deux réunions tenues à Paris et à Washington par un groupe de régulateurs mandatés par l’OICV.

          Dès 2002, l’Union Européenne comprit que l’heure des standards européens était passée. Elle s’engagea activement dans le Financial Services Action Plan lancé par Mario Monti et conduit par Fritz Bolkestein : d’où l’adoption des IFRS pour les comptes consolidés des sociétés cotées sur un marché réglementé européen, à compter de l’exercice 2005. Parallèlement, le Norwalk Agreement, signé la même année par l’IASB et le FASB, visait à assurer la convergence des IFRS et des US-GAAP. De nombreux pays accompagnèrent ou suivirent l’Europe, et le mouvement d’adoption se poursuivit jusqu’à nos jours, avec toutefois de nombreux « cahots », particulièrement lors de la crise financière.

          Presque « vingt ans après », les mousquetaires de cette aventure peuvent être fiers du résultat de leur engagement :  aujourd’hui, plus de 140 pays ont adopté les IFRS ou en reconnaissent l’usage, si bien que l’objectif initial de l’OICV a été pratiquement atteint puisqu’une entreprise appliquant les IFRS peut, en pratique, opérer dans les principaux marchés du monde sans avoir à soumettre ses comptes aux normes locales. Certes, plusieurs grands pays n’ont pas encore franchi le pas et conservent des normes nationales. Mais cette situation doit être analysée en détail et en considérant une dynamique encore à l’œuvre :

– ainsi le Japon, à l’origine très réticent, a autorisé, puis encouragé, à partir de 2012, l’usage des IFRS, si bien que de nombreuses grandes entreprises japonaises, exposées à l’international, ont migré vers cette formule, représentant aujourd’hui  plus de 30% de la capitalisation boursière à Tokyo ; le processus est toujours en cours ;

-ainsi l’Inde a peu à peu adapté ses standards, aujourd’hui très proches des IFRS ;

-ainsi la Chine a adopté des standards quasiment identiques aux IFRS, et de nombreuses entreprises chinoises utilisent les IFRS pour leur cotation à Hong-Kong ;

-ainsi les USA eux-mêmes ont, dès 2008, reconnu les IFRS pour la cotation des sociétés étrangères sur les marchés américains (quelque 600 entreprises représentant une capitalisation boursière d’environ 6 trillions de dollars).

          Pour autant, nul ne peut ignorer les difficultés et les controverses qui ont accompagné et continuent de « questionner » ce bel exemple de multilatéralisme réussi. La comptabilité déchaine les passions. Les Européens, et plus particulièrement les Français, ont été et, dans une moindre mesure aujourd’hui, sont encore, les contradicteurs les plus véhéments.

          On peut, pour simplifier, analyser ces controverses au regard de deux ordres de préoccupations, sachant qu’il existe souvent une étroite interaction entre eux.

          Les préoccupations techniques tout d’abord. Contrairement à une idée reçue, la standardisation comptable n’est pas, au premier chef, un sujet austère et purement formel de tenue de livres et de passation d‘écritures. Elle vise, dans le contexte d’une économie de marché, à définir des principes permettant d’identifier, de valoriser et d’enregistrer de manière cohérente des transactions, des actifs et des passifs et à produire des états financiers qui permettent d’analyser les résultats et la situation financière de l’entreprise en termes de patrimoine et de risques. À cette fin, elle implique une réflexion approfondie sur le modèle de l’entreprise, sur la nature de ses opérations et, plus difficilement encore, sur la manière de mesurer la valeur des items à comptabiliser. Or la mesure de la valeur est l’un des sujets les plus complexes et les plus difficiles que doit traiter la microéconomie : valeur historique, valeur de marché, valeur d’usage, valeur de remplacement. Le choix de la méthode de valorisation est un sujet de débats passionnés qui divise les experts mais qui permet, surtout, de présenter une même réalité sous des aspects différents. La complexité est d’autant plus grande que le jeu du marché est libre et généralisé, provoquant volatilité des prix et arbitrages dont les experts et les arbitragistes font leur miel et que les critiques du marché condamnent comme la manifestation de son « inefficience ».

          Or les IFRS, certainement influencées à l’origine par le modèle de l’économie de marché américaine, la plus avancée au monde, ont percuté les convictions de nombre d’experts de pays à tradition d’économie administrée, où les prix de marché ne jouaient pas le même rôle qu’aux USA.

          La crise financière de 2007-2012 a été l’occasion d’une première controverse sur les critères de valorisation retenus par les IFRS auxquelles a été, injustement, fait le reproche de retenir, à titre quasiment religieux, la seule référence à la valeur de marché (fair value). Le « Financial Markets Advisory Group », créé en 2009 pour vider cette querelle, a permis à l’IASB de retenir une solution équilibrée dont le principe est aujourd’hui peu contesté mais dont la mise en œuvre opérationnelle laisse place à bien des conflits. L’IASB a ainsi admis que des actifs détenus jusqu’à leur terme (une OAT à 10 ans) et dont le rendement est connu, puissent être valorisés au coût historique avec amortissement. En revanche, des instruments destinés à la négociation et/ou dont la valeur ne peut être déterminée par référence à un rendement identifié doivent, en principe, être valorisés à leur prix de marché ou, en l’absence de marché, par référence à un modèle.

         La querelle de la fair value n’est cependant pas close. Elle se déploie essentiellement dans le secteur financier (banques, assurances et gestion d’actifs), dont le métier est précisément de gérer des risques de désajustement entre actifs et passifs, risque de taux, risques de change, risques de transformation dont la gestion fait appel à des techniques de marché, de couverture ou de spéculation (produits dérivés), que l’usage de la fair value a pour effet de rendre plus transparentes. La référence à la fair value peut, alors, mettre parfois en évidence la profondeur des « désajustements » entre actif et passif, rendre compte des effets de la volatilité et, par conséquence, remettre en question certains business models.

          Un autre reproche, à mon sens infondé, associe à l’usage de la fair value les comportements short-termists. C’est un procès récurrent et d’ailleurs  combiné, de manière relativement confuse, avec la critique des règles prudentielles retenues par le Comité de Bâle et les régulateurs d’assurance. Je pense qu’en réalité la problématique de l’investissement à long terme n’a que peu de rapports avec la comptabilité et qu’elle relève fondamentalement de la capacité à mettre en œuvre des plans de financement cohérents, à base de fonds propres ou de dette à long terme non immédiatement remboursable. L’étude de cas de la faillite d’Eurotunnel permettrait peut-être de clarifier la question…

          Quoiqu’il en soit, le débat d’experts ne sera jamais clos. Il faut cependant rappeler que les IFRS, contrairement à l’idée reçue, ne retiennent pas la valeur de marché de manière exclusive (full fair value).  Le pourcentage des bilans en valeur historique y est largement majoritaire, y compris dans le secteur financier. Il serait d’ailleurs difficile de plaider pour l’économie de marché et de ne pas en reconnaître les signaux, aussi affolants soient-ils dans des situations extrêmes. Il faut, enfin, affirmer que le comptable ne crée pas l’évènement, mais l’enregistre et le montre et que cacher la réalité n’a que rarement permis de tromper durablement le marché, sauf les acteurs « non-sachants » qu’il s’agit précisément de protéger.

          La deuxième controverse a concerné les conditions dans lesquelles l’IASB entendait comptabiliser les risques liés aux engagements des entreprises et la valeur de certains actifs. Trois sujets méritent, entre autres, d’être ici mentionnés. Les deux premiers concernent l’ensemble des entreprises.

          Il s’agit, tout d’abord, de la « reconnaissance du revenu » ou calcul du chiffre d’affaires (IFRS 15). Au cours des années récentes se sont multipliées les pratiques consistant à associer aux ventes de biens et services divers quasi-engagements (miles, bons d’achat etc…) ou dispositifs de règlement ou de services différés dont la comptabilisation était imparfaite, conduisant ainsi à une présentation fallacieuse de la réalité et du « phasage » des ventes. L’IASB a modifié le standard relatif à la « reconnaissance du revenu » pour y porter remède, soulevant ainsi la protestation de ceux qui avaient bâti d’imprudents business models sur l’ambiguïté précédente.

          En second lieu, l’IASB a rattaché au bilan du preneur des opérations de location considérées jusqu’alors comme des charges d’exploitation (IFRS 16). La mesure de l’endettement et de l’actif d’exploitation en a été sensiblement modifiée. Là encore, nombre de protestations se sont manifestées. Pourtant, les analystes financiers avaient, depuis quelque temps, corrigé d’eux-mêmes les données de bilan pour y réintégrer, de manière forfaitaire, la dette et les actifs correspondant à certaines locations (crédit-bail d’avions par exemple).

          Le troisième sujet est plus spécifiquement lié aux activités financières et concerne la mesure du provisionnement des crédits. Il est intéressant car il illustre la relation complexe qui unit les considérations comptables (mesurer le réel au niveau de l’entreprise) et les considérations micro et macro prudentielles (prendre les décisions de gestion permettant de prévenir et/ ou de couvrir les risques et de garantir la pérennité des entreprises et la stabilité financière). À la suite de la crise de 2007, les banquiers centraux et les superviseurs prudentiels ont stigmatisé le retard avec lequel les risques de crédit avaient été provisionnés et mis en question le dispositif comptable séculaire qui ne permettait le provisionnement que sur la base d’évènements constatés permettant de prévoir un risque de non-remboursement (incurred loss model). Ils ont alors préconisé un dispositif de « provisionnement dynamique » permettant aux banques de fixer les provisions de manière prévisionnelle, en fonction du cycle économique. Cette approche heurtait l’approche des comptables qui considéraient qu’elle s’éloignait de leur mission, qu’elle relevait d’une thérapeutique prudentielle (fixation des ratios divers, constitution de buffers pour faire face à l’adversité…),  qu’elle pouvait conduire à des dérives préjudiciables aux investisseurs (constitution arbitraire de réserves, les cookie jars dénoncées par Arthur Levitt au début des années 2000) et qu’elle encourageait le pilotage des résultats (management of earnings), également dénoncé par l’autorité boursière américaine.

          Là encore, le « Financial Crisis Advisory Group » constitué en 2009 permit de dessiner un compromis, dont la mise en œuvre continue cependant de faire l’objet de critiques. Il s’agit de passer à un système de provisionnement des pertes attendues (expected loss model) qui, sans aller jusqu’au provisionnement dynamique, vise à anticiper, à partir de données statistiques micro et méso économiques, les pertes possibles sans attendre les retards ou les défauts de payement. C’est l’objet de la norme IFRS 9, en cours d’application et que d’aucuns critiquent pour son aspect éventuellement pro-cyclique (une critique étonnante car les régulateurs prudentiels en attendent exactement l’effet contraire !).

          Pour l’avenir, on peut prévoir un quatrième sujet de controverses : il s’agit de la comptabilisation du goodwill ou survaleur, concept au contenu assez imprécis qui exprime la différence entre la valeur nette comptable et la valeur marchande de l’entreprise. En effet, s’il est bien identifiable lors de la transaction initiale, comment évaluer son évolution dans le temps ? Faut-il, comme le préconise aujourd’hui l’IASB, réévaluer périodiquement cet incorporel et lui appliquer le cas échéant une décote (impairment test) ou faut-il, comme le souhaitent nombre de dirigeants d’entreprise et nos amis japonais, l’amortir comme une immobilisation corporelle ?

          En tout état de cause, et s’agissant de ces débats techniques, il convient de rappeler ici la nature spécifique de la comptabilité (compte rendu d’une réalité mesurée à un certain moment) et de la gestion prudentielle (dispositif d’action opérationnelle visant à maitriser le risque aux niveaux micro et macroéconomiques dans une approche dynamique et inter temporelle). Il ne faut pas instrumentaliser la comptabilité pour en faire un outil destiné à agir sur le réel qu’elle a vocation à décrire, même s’il est clair que la seule description d’un phénomène peut entrainer des effets sur son développement.

        Quand le débat sur les idées devient difficile, il est assez logique et usuel de faire appel aux arguments tirés de l’inadaptation supposée des institutions et de leur gouvernance. Le débat sur les IFRS ne fait pas exception à la règle et l’on a vu se développer, au cours des années suivant la crise financière, divers arguments mettant en cause le modèle conçu en 2001.

          La première critique est venue d’Europe et a porté sur l’insuffisant contrôle politique de la légitimité du normalisateur international. C’est d’ailleurs une critique récurrente, de la part de certains parlementaires européens, des dispositifs relativement informels qui se sont déployés depuis les années quatre-vingts pour gérer les complexités du multilatéralisme (cf le Comité de Bâle, le Forum de la Stabilité financière, le G 20 etc…). Sans entrer dans la controverse, on peut cependant mentionner une innovation importante intervenue en 2009 pour consolider la gouvernance des IFRS : la création d’un Monitoring Board, présidé par l’OICV et composé de membres représentatifs de cette organisation de régulateurs de marché. Cet organisme a pour mission de valider le choix des trustees et de leur Président ainsi que de superviser la gouvernance de l’organisation (examen des conditions dans lesquelles les Trustees vérifient que l’IASB a bien respecté les bonnes procédures ou due process, suivi des évolutions « constitutionnelles de l’organisation…). Sans être comparable au système des organisations internationales établies par traité intergouvernemental, le dispositif du  Monitoring Group, confié à des autorités publiques légitimes et compétentes, améliore sans nul doute la crédibilité de la Fondation IFRS.

          Une deuxième critique, également formulée pour l’essentiel par les Européens, a porté sur le caractère par trop « américain », voire « anglo-saxon » de l’organisation. Il est sans doute vrai qu’au démarrage de l’IASB, l’influence intellectuelle des américains s’est fait sentir. Etait-ce illégitime, alors que peu de pays avaient investi dans une normalisation comptable conçue pour des entreprises opérant dans le contexte dominant d’une véritable économie de marché globalisée, et alors que la capitalisation boursière des USA était plus de la moitié de la capitalisation mondiale ? Il faut hélas admettre que le modèle comptable européen de l’époque pouvait difficilement convaincre ! Quoi qu’il en soit, la répartition géographique et professionnelle des membres des boards (IASB et board des trustees), n’étaient pas sans logique à l’origine : l’Europe était représentée à l’égal de l’Amérique du Nord et de l’Asie-Océanie, l’Afrique et l’Amérique Latine bénéficiant chacune d’un siège, deux sièges étant pourvus « at large ».

          La critique de la surreprésentation américaine a pris plus de consistance lorsque la position des USA à l’égard des IFRS a changé après la crise et, formellement, en 2012. Jusqu’alors, les USA étaient clairement sur la voie de l’adoption. L’accord de Norwalk (2002) laissait augurer un possible ralliement ou, peut-être, un système optionnel pour les entreprises américaines exposées à l’international. Certaines d’entre elles s’y préparaient. La reconnaissance des IFRS pour les sociétés étrangères cotées aux USA, décision prise par l’autorité de contrôle des Bourses (SEC) sous la présidence de Chris Cox, allait dans le même sens, de même que l’importante contribution américaine au budget de la Fondation. Quelles qu’en soient les motivations, la position des américains a dramatiquement changé à la suite d’un rapport du « staff » de la SEC  la mi-2012. Sans remettre formellement en cause l’effort de convergence des standards, la perspective d’une adoption des IFRS, fût-elle optionnelle, fut abandonnée. La participation financière au budget connut une réduction progressive jusqu’à tomber en dessous de celle de pays de taille moyenne. Il n’était dès lors plus possible de maintenir le statu quo et de contester la critique des Européens et de quelques autres pays quant à la surreprésentation des Américains. Pour autant, il ne fallait ni négliger le sort des sociétés cotées aux USA en IFRS, ni insulter l’avenir, ni méconnaître la remarquable qualité de l’apport technique des professionnels américains aux travaux de l’IASB. Un compromis fut trouvé à l’occasion d’une révision des statuts de la Fondation qui fusionna la représentation des Amériques (du Nord et Latine), permettant ainsi une meilleure pondérations géographique.

         Une deuxième critique institutionnelle, toujours européenne, portait sur les conditions d’adoption et d’application des IFRS et sur la possibilité pour l’Union de s‘en écarter par des décisions de modification ad hoc ( carve-in ou carve-out ), motivées par « l’intérêt comptable européen » : un concept développé par le rapport Maystadt et aussi étrange pour moi que le serait le concept d’intérêt mathématique européen…. La position de la Fondation en la matière a toujours été très claire : la décision d’adopter les IFRS appartient aux États souverains, qui peuvent utiliser différentes méthodes de mise en œuvre en droit national (transposition automatique ou processus d’endorsement). Le recours au carve in ou out ne peut être que temporaire et, s’il est significatif, peut conduire à constater que le pays considéré n’applique plus les IFRS. Bien entendu, dans le cadre du processus de préparation des normes, les meilleurs efforts doivent être faits pour examiner les différents points de vue, analyser les conséquences des différentes options et rechercher les meilleures solutions, mais il appartient en dernier ressort à l’IASB d’arrêter la solution définitive erga omnes. On notera, au passage, que l’immense majorité des entreprises souhaite que les normes soient appliquées sans modification au niveau national ou régional, afin d’éviter le retour au picorage, à l’arbitrage réglementaire et aux difficultés de transposition.

          La dernière critique institutionnelle vient de certains normalisateurs comptables nationaux, inquiets de voir contester le champ de leur action et désireux de jouer un rôle direct dans la normalisation internationale, à la fois en termes de gouvernance (choix des membres de l’IASB) et en termes de contenu. Une telle organisation n’est pas inconcevable. Elle risquerait cependant de rendre la normalisation plus difficile dès lors que seraient déterminants les rapports de force « politiques » par rapport aux considérations techniques (c’est d’ailleurs une leçon de l’échec de la normalisation européenne).

          La Fondation s’est néanmoins attachée à trouver une réponse au vœu des normalisateurs nationaux. Ainsi a-t-elle créé un « Forum » des principales organisations nationales et régionales, l’ASAF, composé de douze membres (dont l’EFRAG, organe technique consultatif de la réflexion comptable européenne) et qui a vocation à débattre des programmes de travail et des questions de fond. Par ailleurs, la Fondation a multiplié les comités et les lieux de rencontre entre les nombreuses parties prenantes, normalisateurs, préparateurs de comptes, investisseurs, etc…et pratique une politique sans équivalent de consultation et de transparence des débats.

          Pour conclure, le dispositif de normalisation comptable internationale pour les entreprises, sans être parfait, est sans doute le meilleur qui se puisse concevoir dans les conditions actuelles de fonctionnement de la « diplomatie technique ». Sa réussite exceptionnelle atteste de sa pertinence. Il ne peut cependant, à lui seul, résoudre tous les problèmes que pose la gestion micro et macro prudentielle de marchés devenus de plus en plus complexes. Il faut ici rappeler que la comptabilité n’a pas vocation à être un outil opérationnel de gestion du risque, ni de pilotage de la stabilité financière, ni, a fortiori de défense de quelconques « intérêts ». Elle est à la gestion de l’entreprise et à la motivation de ses partenaires, plus spécialement investisseurs, ce que les multiples instruments de mesure sont pour le navigateur, y compris au long cours.

          Elle est, au demeurant, confrontée depuis quelques années à deux nouveaux défis. Le premier, purement technique, naît des possibilités nouvelles offertes par la digitalisation, dont on ne sait exactement quel sera l’impact sur la normalisation. Les IFRS sont fondées sur des principes. Elles font appel au jugement et doivent être appliquées en considération des données concrètes propres à chaque entreprise et à chaque situation. La digitalisation implique au contraire des procédures rigoureuses, des définitions très fines (taxonomies) permettant une automatisation complète. La réconciliation entre ces deux « trends » sera un défi des prochaines années.

          Le deuxième, plus politique, tient au développement de nouvelles approches de la performance et de la situation des entreprises, prenant en compte des données sociales, environnementales voire éthiques. De nouvelles formes de reporting se font jour, qui font appel à de nouvelles mesures (les non-GAAP measures). Comment les IFRS vont elles se positionner par rapport à ces innovations qui peuvent parfois empiéter sur leur domaine (integrated reporting) ? L’IASB et les trustees observent ces évolutions avec attention et se prêtent volontiers à la coopération avec les organisations concernées. Il faut toutefois se garder d’une tentation prométhéenne qui pourrait conduire à perdre de vue la mission fondamentale, bien que circonscrite, de la comptabilité : rendre compte périodiquement, de manière aussi fidèle que possible, des résultats financiers et de la situation patrimoniale de l’entreprise.

Jacques de Larosière contre les préjugés économiques et financiers   

Par Nicolas Saudray  

          Jacques de Larosière a eu la plus belle carrière qu’on puisse imaginer : directeur du Trésor, directeur général du Fonds Monétaire International, gouverneur de la Banque de France à une époque où le franc existait encore, président de la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (BERD).

         Redescendant des hautes altitudes, il nous livre aujourd’hui, en deux cents pages claires et aérées, une réflexion sur les préjugés qui nous conduisent à notre perte. Cet ouvrage pourrait servi de manuel aux étudiants, voire aux lycéens.

          Sur les dix idées reçues que l’auteur pourfend avec aisance, les trois premières peuvent être examinées ensemble. Elles consistent à croire que l’émission de monnaie et donc de liquidités en grandes quantités, grâce à des taux d’intérêt faibles ou nuls, est favorable à la croissance. Or les Trente Glorieuses (1945-1974) qu’ont connues tous les pays avancés se sont déroulées avec un accompagnement monétaire raisonnable, sans excès. L’emballement qui a suivi a mené l’économie mondiale à la crise de 2008 : des crédits étaient accordés de manière prodigue, notamment aux États-Unis, à une foule de gens qui n’avaient pas les moyens de les rembourser.

          Ce vertige s’explique en grande partie par les taux d’intérêt très bas voulus par le Federal Reserve System (Fed) et d’autres banques centrales. Au cours des dix-sept dernières années, les États-Unis ont connu des taux d’intérêt négatifs durant quatorze ans (c’est-à-dire que les taux d’intérêt nominaux étaient inférieurs à l’érosion monétaire). Mieux encore : en 2018, donc dix ans après la crise, divers pays dont la France continuaient d’enregistrer parfois des taux d’intérêt nominaux négatifs ; les banques payaient donc des entreprises ou des institutions pour avoir le plaisir de leur prêter. Outre l’encouragement ainsi donné aux « bulles » financières, la faiblesse des taux présente un inconvénient sensible : les fonds de pensions chargés de servir des retraites à des dizaines de millions de personnes dans le monde, ainsi que les compagnies d’assurance-vie chargées de garantir les vieux jours et de permettre la transmission des patrimoines ne trouvent plus de placements dégageant des revenus suffisants.

         Le quatrième préjugé consiste à croire que le monde peut bien vivre sans un véritable système monétaire international. Selon celui de Bretton Woods, fondé en 1945, les différentes monnaies étaient liées au dollar, lui-même convertible en or. Les pays en difficulté ou mal gérés, qui ne pouvaient maintenir la parité de leur monnaie avec le dollar, devaient dévaluer dans une proportion qu’ils déterminaient. En 1971, pouvant difficilement supporter d’importants retraits d’or, les États-Unis ont mis fin à la convertibilité. Depuis, nous vivons sous un régime de changes fluctuants – avec ce correctif qu’une grande partie de l’Europe bénéficie désormais d’une même monnaie.

          Jacques de Larosière regrette le système de Bretton Woods, qui présentait  d’évidents avantages de stabilité et de clarté. Pour ma part, je pense que la fixité n’était pas tenable dans un monde mouvant. Il est déjà beau qu’elle ait tenu vingt-six ans. Nous ne reverrons pas Bretton Woods avant longtemps.

         Le cinquième préjugé, nous dit l’auteur, consiste à croire que les États interviendront toujours pour renflouer les banques. En 2018, le Fed a laissé tomber Lehman Brothers, au motif que c’était une banque d’affaires et non une banque de dépôts. Or Lehman avait des connexions dans le monde entier, et sa chute a largement propagé la crise. À la suite de quoi, dans divers pays, des banques vacillantes ont été nationalisées de façon directe ou indirecte. La France a renfloué le Crédit Lyonnais. Elle a fusionné les Caisses d’Épargne et les Banques Populaires, en raison notamment des pertes de leur filiale commune Natixis. La plupart des malades sauvés se portent aujourd’hui fort bien, ce qui pourrait justifier les sauvetages a posteriori.

          D’un point de vue moral, l’auteur a tout à fait raison de déplorer le contraste entre les profits qui restaient privés et les pertes qui étaient nationalisées. Les dispositions prises ces derniers temps devraient le rassurer en partie. Une union bancaire, c’est-à-dire surtout une union des contrôles, a été instaurée dans la zone euro en 2014. Les ratios prudentiels ont été renforcés ;  les banques se trouvent donc en meilleure santé qu’il y a dix ans. Un Conseil de « résolution » disposant d’un fonds du même nom a été créé. Les ressources de ce fonds, fournies par les banques de la zone, atteindront bientôt 1% de l’ensemble des dépôts. La Banque Centrale Européenne signalera à ce Conseil les défaillances de banques – avérées ou probables. Chaque fois, le Conseil appréciera si la défaillante peut être sauvée par l’intervention du fonds. Si la réponse est négative, la banque (sans doute de petite taille) sera mise en liquidation. L’objectif est d’éviter qu’en cas d’accident, la survie des banques ne soit assurée par les États comme en 2008.

        Le sixième préjugé, que je signale particulièrement aux lecteurs français, consiste à minimiser le problème de la dette publique. Durant les Trente Glorieuses, les taux d’endettement des États étaient restés modérés, de l’ordre de 40 % du PIB. Aujourd’hui, ce taux avoisine 100 % en France et aux États-Unis. Les économistes qui ont poussé à la roue s’abritent derrière Keynes, selon qui le déficit public et donc l’endettement sont utiles voire nécessaires pour ranimer l’économie. Mais ils ont lu Keynes trop vite. D’après lui, le déficit ne saurait être permanent ; cette arme ne doit être utilisée qu’en cas de dépression.

        En conséquence, d’assez nombreux pays connaissent aujourd’hui des excédents budgétaires. La France au contraire, quelle que soit la couleur du  gouvernement, se trouve chaque année en déficit depuis quarante ans -sauf un exercice. Cette obstination lui a-t-elle permis d’améliorer ses taux d’emploi ? Non, elle reste dans le groupe des pays européens à chômage élevé.

          Le danger d’une telle politique de déficits continuels, c’est que les marchés financiers finissent par éprouver des doutes sur la solidité du pays. Les taux d’intérêt grimpent, la charge de la dette devient insupportable. L’État fautif risque même de ne plus trouver de prêteurs.  C’est ce qui est arrivé à la Grèce, et a failli arriver à l’Italie. Depuis, celle-ci réduit son endettement, non sans larmes. Pas la France, dont la situation était à vrai dire moins préoccupante.

          Au vu des dernières nouvelles, force m’est de constater dans notre cas un manque d’incitations au redressement. Faut-il s’en réjouir ou le déplorer ? Depuis 2012, alors que notre dette publique augmentait d’environ 25 %, la charge d’intérêts correspondante a décru d’environ 10 %. Le paradoxe tient à la baisse des taux d’intérêts, ce qui renvoie au troisième préjugé. La Banque de France, connue pour sa prudence, espère un nouvel allègement. Et elle observe qu’en cas de retournement, la France mettrait quelque temps à en subir les effets : en effet, la durée moyenne de ses emprunts en cours atteignant huit ans, les titres à coût élevé ne se substitueraient qu’avec lenteur aux actuels titres à bas coût.

          La nécessité d’un changement de politique n’en demeure pas moins. Jacques de Larosière nous rappelle que la France est la championne des dépenses publiques, dans toute l’OCDE. Et par voie de conséquence, la championne de la pression fiscale. Hélas, cette situation ne tient pas seulement au « train de vie de l’État », mais aussi à la part des dépenses sociales dans le PIB, pour laquelle la France, là encore, remporte la coupe du monde. Nous dépensons beaucoup, et personne n’est content.

          Le septième préjugé consiste à ne pas soucier des déficits croissants de la balance commerciale française. Naguère, le pays qui se laissait aller était bientôt rappelé à l’ordre ; il devait dévaluer. L’euro a anesthésié le patient. Les déficits français étant très largement compensés par les excédents allemands, le cours de la devise européenne se maintient. Et d’ailleurs, même si la France pouvait dévaluer, elle ne s’en porterait guère mieux, car son économie dépend de l’extérieur beaucoup plus qu’autrefois ; le gain de compétitivité obtenu dans l’immédiat serait vite effacé par le renchérissement de l’énergie et des matières premières, ainsi sans doute que par une progression des salaires.

          La désindustrialisation résulte de la concurrence des pays émergents, mais la France en souffre plus que les autres pays européens, et chaque semaine apporte de mauvaises nouvelles. Ce mal tient à deux causes, soulignées par l’auteur : contrairement à l’industrie allemande, l’industrie française, à l’exception de celle du luxe, s’est spécialisée dans les produits de moyenne gamme ; et elle manque de compétitivité, en raison notamment du niveau élevé des impôts et cotisations.

          Le huitième préjugé consiste à croire que le système français de retraites appelle en priorité une fusion des régimes et un calcul par points. Ce serait bien sûr plus satisfaisant pour l’esprit que la mosaïque actuelle, mais la véritable priorité n’est pas là, et Jacques de Larosière craint qu’on ne se trompe d’objectif. Les gens vivent plus longtemps, la population vieillit. Selon le Conseil d’Orientation des retraites, il n’y a plus qu’1,7 actif cotisant pour 1 retraité. En 2040, sauf réforme, cette proportion sera tombée à 1,5. Si l’on veut éviter l’écrasement des actifs sous les cotisations, il n’existe qu’une seule solution praticable, le relèvement de l’âge normal de la retraite. Dans la majorité des pays comparables au nôtre, c’est maintenant 65 ans. Pourquoi la France en resterait-elle à 62 ans ?

          Selon le neuvième préjugé, l’euro règlerait beaucoup de problèmes. Il a certes facilité la vie des entreprises et des particuliers, mais sa mise en place a été marqué par de fortes divergences entre les politiques nationales. Rejoignant pour une fois les gouvernements français successifs, Jacques de Larosière pense qu’il ne faut pas demander tout l’effort aux « mauvais élèves ». Il estime que les Allemands devraient investir plus, consommer plus, et donc réduire leur énorme excédent extérieur.

          Plus technique, et essentiellement américain, le dixième préjugé a néanmoins un fort enjeu. Il consiste à croire que les actifs des bilans des entreprises doivent être évalués aux prix du marché. Le résultat, on l’a vu durant les années précédant 2008 : trompées par la progression des valeurs inscrites à leurs bilans, les entreprises, dont les banques, se croyaient riches et prenaient des décisions imprudentes. Quand la bise s’est mise à souffler, mouvement inverse : les valeurs se sont rétractées, les entreprises se sont trouvées en perte. Depuis ces mésaventures, les Européens ont obtenu de leurs interlocuteurs américains une solution de compromis que Michel Prada vient d’exposer sur le site Montesquieu, dans la même rubrique « Économie » que ce compte-rendu : les actifs stables des entreprises peuvent figurer au bilan pour leur coût historique, la méthode de la valeur de marché étant alors réservée aux autres actifs.

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          Bref, le vade-mecum que nous offre Jacques de Larosière contient à peu près tout ce qui peut être utile à un homme d’État, dans le domaine économique et financier. Le malheur est que nous n’avons plus guère d’hommes de cette sorte. Ils ont fait place à des hommes politiques, pour lesquels il est bien plus facile, bien plus agréable, de s’endetter encore, que de tailler dans les dépenses.

          Dans une conférence récemment donnée sur son ouvrage, l’auteur a évoqué l’une de ses rencontres avec Gerhard Schröder, encore chancelier. Réduisant les dépenses de l’État-Providence allemand, et notamment les allocations de chômage, l’intéressé disait qu’il le faisait pour le bien du pays, et qu’il savait que les électeurs le sanctionneraient. Ce qui, peu de temps après, n’a pas manqué, et a permis l’arrivée au pouvoir d’Angela Merkel.

         Ces paroles du chancelier étaient dignes de la Rome antique. Mais peut-être Schröder savait-il déjà que les Russes allaient le recruter, avec un salaire confortable, pour leur gazoduc Nordstream. Laissons-lui le bénéfice du doute.

Le livre : Jacques de Larosière, Les Dix Préjugés qui Nous Mènent au Désastre Économique et Financier, Éd. Odile Jacob, décembre 2018. 208 pages. 22,90 €.

Le Canard à Bec d’Aigle

Par Nicolas Saudray

Les Éditions du Lérot, implantées en Charente, ont eu la bonne idée de réunir les chroniques rédigées de 1934 à 1937 par Galtier-Boissière pour le Canard Enchaîné. C’est du beau travail à l’ancienne. Le lecteur a le plaisir, devenu rare, de couper lui-même les pages.

Jean Galtier-Boissière (1891-1966) est le fils d’un médecin parisien. Son grand-père se nommait Galtier de Boissière. Toute sa vie, et malgré ses opinions anarchisantes, le polémiste, arborant habituellement un nœud papillon, recherchera l’élégance vestimentaire. Il continuera d’aimer les jolies filles et le bon vin.

Il fait partie de ces malchanceux qui, ayant accompli deux ans de service militaire et croyant l’heure de leur libération arrivée, voient survenir la Première guerre de mondiale. Total : six ans sous les drapeaux ! JGB en restera marqué pour le reste de son existence. Il aura au moins eu la chance, contrairement à tant d’autres, de ne pas y laisser ses os.

En 1914, il participe à la bataille de la Marne. En 1915, caporal des tranchées, aidé matériellement par son médecin de père, il lance une feuille de chou, le Crapouillot – du nom d’un mortier d’artillerie au tir presque vertical. Malgré quelques démêlés avec la censure, ce nouveau périodique continue de paraître. Dans le même temps, le Canard Enchaîné, né lui aussi en 1915, connaît des épreuves similaires.

Après le conflit, le Crapouillot poursuit sa route, avec des collaborateurs célèbres, mais doit se résigner à une parution bimestrielle. En 1928, son auteur publie un roman au titre ironique, La Fleur au Fusil.

En 1934, le Canard Enchaîné, ce frère d’armes, fait appel à lui pour compenser le départ de Georges de La Fouchardière. Tout en continuant de s’occuper du Crapouillot, Galtier-Boissière livre donc chaque semaine une chronique à l’hebdomadaire satirique, dont le tirage, en partie grâce à lui, monte fortement.

Seize ans se sont écoulés après l’armistice, mais la guerre de 14-18 pèse encore sur les esprits, et notamment sur le sien. Galtier-Boissière s’en prend aux marchands de canons – les Schneider, les Wendel – et les accuse d’avoir provoqué le conflit : une thèse qu’aucun auteur sérieux ne soutient plus aujourd’hui. S’agissant plus particulièrement des industriels lorrains que je viens de citer, le polémiste leur reproche d’avoir empêché le bombardement par l’aviation française de leurs installations du bassin de Briey, occupées par l’armée allemande ; ils auraient ainsi permis au Reich de poursuivre son effort de guerre, au détriment de centaines de milliers de vies françaises. Dans sa biographie attentive de François de Wendel, Jean-Noël Jeanneney, historien dont les opinions politiques sont pourtant assez éloignées de celles des Wendel, a fait justice de cette légende [1].

Une autre critique due notamment à Galtier-Boissière est beaucoup plus fondée : celle du fameux marchand d’armes Basil Zaharoff (1849-1936). Ce juif hellénisé de Constantinople avait pour spécialité, dès avant la guerre de 14, de vendre du matériel en même temps à des camps opposés. Il avait réussi, entre autres merveilles, à écouler plusieurs exemplaires du sous-marin Nordenfelt, conçu par un pasteur anglican et incapable de naviguer. Devenu dirigeant de la grande firme britannique Vickers-Armstrong, l’aventurier crée pour le tsar un vaste complexe industriel à Tsaritsyne (Stalingrad puis Volgograd) ; ce qui n’empêche pas la Vickers de contrôler secrètement une société en Allemagne. À la faveur du conflit mondial, Zaharoff est fait chevalier par le roi d’Angleterre, et grand-croix de la Légion d’Honneur. En 1924, il se remarie avec une duchesse espagnole. À Monaco, il renfloue la Société des Bains de Mer. C’est aussi un éleveur passionné de chats.

Galtier-Boissière dénonce également la vénalité de la presse française de son époque, dont le quotidien Le Temps. Cette corruption est avérée pour la période du scandale de Panama et des emprunts russes. Qu’en est-il au juste de l’entre-deux-guerres ? Je ne sais. Ce trait déplaisant semble avoir disparu après 1945.

Peu de personnes, à vrai dire, échappent aux flèches du polémiste. Ayant fustigé, par exemple, les compromissions de Paul Morand avec les cercles mondains et les milieux d’affaires, il adresse le mêmes reproche à Paul Valéry, pourtant bien plus modeste dans ce registre. S’agissant de Pierre Laval, qui à l’époque n’est pas du tout un collaborateur de l’Allemagne, mais l’auteur d’une tentative d’alliance avec Mussolini contre Hitler, JGB nous révèle que cet ancien socialiste a été fait comte par le pape. Les quelques recherches que j’ai effectuées sur la Toile tendent à accréditer cette thèse.

Hitler, ai-je écrit. Au début, JGB ne croit pas à cette menace. Pour lui, ce n’est qu’une fabrication médiatique des marchands de canons, destinée à favoriser leurs ventes.

Mais qu’il soit juste ou injuste, Galtier-Boissière brille toujours par son talent. Sans emphase, d’un trait bref, il fait mouche. Souvent, il est même réjouissant.

Il soutient le Front populaire, contre les puissances d’argent qu’il exècre. L’alliance avec les communistes pose néanmoins un problème à ce quasi-anarchiste. En novembre 1936, il félicite Gide pour son Retour d’URSS, essai dans lequel ce compagnon de route du parti manifeste la vive déception que lui causée le régime de Staline. En 1937, une divergence au sujet du P.O.U.M., un parti catalan trotskyste ou anarchiste persécuté par les communistes, provoque la rupture entre JGB et l’hebdomadaire qui était sa tribune. L’Humanité titre : Une oie chez les canards.

Ayant continué durant trois ans avec le Crapouillot, notre auteur refuse de le faire paraître durant l’occupation. Il publie ensuite son journal de la Seconde guerre et son journal d’après-guerre. En 1950, son Dictionnaire des Contemporains règle ses comptes, non seulement avec ses ennemis habituels, mais aussi avec ses anciens amis. Le Crapouillot se rapproche alors de l’extrême-droite.

Le livre
Jean Galtier-Boissière, Le Canard Enchaîné, Chroniques 1934-1937, Éd. du Lérot, 2018. 464 pages, 40 €.

[1] Voir, sous cette même rubrique Histoire du XXème siècle du site Montesquieu, mon compte-rendu de cette biographie.

Chambord : trois cent soixante cinq fenêtres sur notre passé 

Par Nicolas Saudray

Essayiste, romancier, poète, auteur d’un remarquable Dictionnaire égoïste de la littérature française, Charles Dantzig a élu le château de Chambord pour son dernier ouvrage, avec un sous-titre prometteur : L’idée de château mène le monde. C’est dire que le lecteur y trouvera, non point de savantes remarques d’architecture, mais une occasion de rêves et un prétexte à foucades.

D’emblée surgit la singularité de cette magnifique demeure, haute de soixante mètres : elle n’a servi à presque rien. François Ier, son créateur, n’y a séjourné que quarante-deux jours. Ses successeurs, encore moins. L’hôte le moins inconstant aura été le maréchal de Saxe. Napoléon donne le château au maréchal Berthier, lequel préfère vivre à Grosbois, plus facile à gérer. Puis l’édifice est offert par une souscription publique au petit-fils de Charles X, encore bébé, qui prend en conséquence le nom de comte de Chambord ; le malheureux ne pourra y venir qu’une journée, entre deux exils. L’État le rachète enfin à l’un de ses héritiers et l’affecte aux quatre chasses annuelles du président de la République.

J’ajoute que ce château n’a pas été imité. Alors que l’Allemagne et la Russie nous offrent en abondance de petits ou moyens Versailles, le tour de force réalisé par François Ier a découragé les plagiaires.

Chambord, observe encore notre auteur, se situe à l’écart des grandes routes, et aucune avenue triomphale ne le précède. Ses dimensions grandioses contrastent avec l’exiguïté du cabinet royal. Dans son fameux escalier à double révolution, deux personnes qui montent en même temps ne se rencontrent jamais. Chambord est un paradoxe.

Comme de juste, le monarque constructeur caracole en tête du livre. Les historiens ont affectionné cet homme de 1,92 m, à cause de Chambord justement, et malgré sa politique extérieure désastreuse. Charles Quint, de passage à travers la France, et convié à Chambord, en est resté la bouche ouverte. Les mauvais esprits disent que c’était à cause de ses végétations.

Du héros de Marignan, l’ouvrage passe à la littérature de l’époque et de la suivante. Surprise : Malherbe l’emporte sur Ronsard, grâce à quelques strophes oubliées. Et nous bénéficions d’une belle lettre de Rabelais à Érasme (que le roi chevalier aurait bien voulu attirer à sa cour). Charles Dantzig a tout lu. Il est sur son terrain de prédilection.

Sa plume se fait épique pour évoquer la favorite Anne de Pisseleu, duchesse d’Étampes, disgraciée par le successeur Henri II, et errant toute nue dans la forêt de Chambord. Imagination, bien sûr. Les chroniqueurs nous disent simplement qu’elle est devenue protestante.

Tout au long du livre, l’auteur s’offre des incursions – trop nombreuses peut-être – dans la politique et les mœurs de notre temps. Sans doute a-t-il pensé que l’excentricité de Chambord (au meilleur sens du terme) autorisait la sienne. Il livre cent jugements à l’emporte-pièce, qui heurteront plus d’un lecteur. Sa langue se rapproche de celle du commissaire San Antonio. Trump est plaisamment qualifié de roi nègre.

Pour finir, Dantzig propose de vider Chambord de ses meubles et de n’y laisser qu’un gisant de François Ier. Encouragé par son exemple iconoclaste, je propose à mon tour de remplacer par un mur de verre la médiocre enceinte basse qui masque le pied du monument.

L’idée de château mène-t-elle vraiment le monde, encore aujourd’hui ? La résidence de Donald Trump en Floride s’en inspire. Emmanuel Macron reçoit  ses hôtes de marque à Versailles. Certaines demeures seigneuriales vont bénéficier du Loto (en concurrence, il est vrai, avec de simples maisons). Vingt-huit mille internautes se sont cotisés pour racheter et réhabiliter une superbe ruine, le château de la Mothe-Chandeniers (Vienne). En sens inverse, les châteaux sont soumis à l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) sans aucune atténuation, et les préfets, aiguillonnés par le ministère de l’Environnement, n’hésitent pas à implanter des éoliennes de 180 mètres de haut ou davantage dans leur champ de vision. Sur la frontière franco-allemande, des monstres semblables ont été dressés tout près du château féodal de Malbrouck, que le conseil général de la Moselle venait de restaurer à grands frais. Aux doléances qui lui sont parvenues de France, la ministre-présidente de la Sarre, en qui beaucoup voient la prochaine chancelière d’Allemagne, a répondu simplement : La prochaine fois, nous vous préviendrons.

Le livre : Charles Dantzig, Chambord-des-Songes, Flammarion, décembre 2018, 300 pages, 21,90 €

Tirpitz, créateur d’une éphémère Marine allemande 

Par Nicolas Saudray

S’il existe un livre européen, c’est bien celui-là. L’auteur est un Italien du Frioul, arrière-petit-neveu de Savorgnan de Brazza qui fut au service de la France. Le héros, arrière-grand-père de l’auteur en ligne maternelle, est allemand. Écrit en anglais, l’ouvrage vient d’être traduit en français.

Contrairement à ce qu’on pouvait croire, Alfred Tirpitz, né sur l’Oder en 1849, n’est pas un junker. Cet officier de marine roturier se fait remarquer comme spécialiste des torpilles. En 1892, alors qu’il n’a que quarante-trois ans, Guillaume II le nomme contre-amiral et chef d’état-major de la Marine. En 1897, cette fonction se mue en un portefeuille ministériel – et Tirpitz sera le plus stable de tous les ministres allemands de l’époque. L’anoblissement suit en 1900.

Pays d’élection des militaires terriens, la Prusse est alors dépourvue de tradition navale. En 1848 puis en 1864, ses rares navires ont été vaincus par ceux du Danemark ! En 1870, face à la France, ils ont évité de se montrer. L’accord de deux volontés, celle de Guillaume II et celle de Tirpitz, met fin à cette infériorité. Encore leurs préoccupations diffèrent-elles. Pour l’empereur, cette flotte, qui est aussi son joujou, doit soutenir la formation d’un vaste empire colonial. L’amiral se montre plus prosaïque : son objectif consiste, en cas de guerre, à empêcher les Britanniques de dominer la mer du Nord et d’interrompre le ravitaillement allemand.

Cette divergence se reflète dans le choix des navires. Guillaume privilégie les croiseurs rapides, qui devront éviter la rencontre avec un ennemi plus puissant, mais pourront dévaster sa flotte de commerce. Tirpitz préfère des bâtiments plus classiques. Pour faire passer le coûteux programme naval qui résulte du cumul de ces exigences, il sillonne l’Allemagne, prononce trois mille conférences ou allocutions. Il est devenu une figure. Sa barbe fourchue fait la joie des caricaturistes.

Les Britanniques finissent par s’inquiéter. Les Allemands leur font, en 1912, une offre assez raisonnable : mettre fin à la course aux armements, plafonner la force allemande aux deux tiers de celle de l’Union Jack. Si cette solution avait été acceptée, la Première Guerre mondiale aurait sans doute été évitée. Mais l’homologue de Tirpitz, Chuchill, refuse. Il s’en tient au vieux principe selon lequel Albion doit disposer de forces navales au moins égales à celles des deux principaux pays du continent, réunies. En l’occurrence, l’Allemagne et la France. Or l’hypothèse d’une coalition de ces deux puissances est alors peu crédible.

 Durant l’été 1914, Tirpitz se montre hostile à la guerre, car il estime que ses navires ne sont pas encore en état de se mesurer aux Britanniques. Hélas, il commet l’erreur de passer, aux moments cruciaux, quelques jours dans sa propriété de campagne. Quand il revient, la décision fatale est déjà prise.

L’ouverture des hostilités fait passer Tirpitz au second plan. Il reste quelque temps ministre de la Maine, mais la responsabilité des opérations incombe à l’amiral von Pohl. Au début, les navires de surface restent blottis dans leurs ports. Il faut attendre juin 1916 pour assister à une vraie bataille, celle du Jutland : malgré leur infériorité numérique marquée, les Allemands infligent des pertes sévères à leurs adversaires britanniques, car leur artillerie est meilleure. Pour Tirpitz, père de cette flotte, c’est un satisfecit. Ce succès va-t-il être exploité ? Non, les navires de surface allemands se remettent à l’abri.

Le Reich préfère déclencher l’année suivante, avec le plein accord de Tirpitz, la guerre sous-marine à outrance, qui provoque l’entrée en guerre des États-Unis. Après la défaite, la belle flotte allemande est conduite au port écossais de Scapa Flow et s’y saborde. Elle n’aura duré qu’une vingtaine d’années.

Nullement découragé, Tirpitz se lance dans la politique. Il explique que, si on l’avait écouté, la guerre sous-marine à outrance aurait été déclenchée bien plus tôt, et l’Allemagne aurait gagné : thèse contestable, car dans cette hypothèse, l’entrée en guerre des États-Unis se serait elle aussi produite plus tôt. Tirpitz contribue à la fondation d’un parti conservateur et nationaliste, sans rapport avec le nazisme qui n’est encore que peu de chose. Il brigue la chancellerie mais échoue. Son parti passe sous le contrôle d’un magnat de la presse, Hugenberg.

Tirpitz meurt en 1930, alors que le régime de Weimar, qui a connu quelques belles années, amorce sa dégringolade.

Sa fille Ilse von Tirpitz, grand-mère de l’auteur du livre, a épousé l’ambassadeur Ulrich von Hassell. Devenu l’un des conjurés de l’attentat contre Hitler, il est exécuté en juillet 1944.

Le livre : Corrado Pirzio-Biroli, Le Grand Amiral von Tirpitz, mon aïeul. Éditions Michel de Maule, 2018.                                                                           

Deushe National Volkspartei   

VICE, un film d’Adam Mac Kay

Par Jacques Warin

      Ce film se situe dans la grande tradition des films politiques américains  (Tempête à Washington d’Otto Preminger, 1961 ; Les  Hommes du Président d’Alan Pakula, 1974). Plus près du second que du premier, car il ne s’agit pas de « politique-fiction », mais d’un « biopic » qui prétend résumer  –en un peu plus de deux heures-  quarante ans de la vie politique (et privée) de Dick Cheney. Ce dernier, qui ne fut jamais au premier plan de l’histoire des Etats Unis, joua un rôle capital au tournant de ce siècle, ayant été choisi par George W. Bush Junior pour être son vice-président et l’ayant accompagné pendant ses deux mandats (2000-2008).

    Le réalisateur, Adam Mac Kay, la cinquantaine, ne s‘était fait connaître jusqu’à présent que par un seul film (The Big Short, 2015), dans lequel il s’en prend à Wall Street et aux adorateurs du Veau d’Or (à travers la crise financière de 2008). Inutile de préciser que Mac Kay appartient à la gauche du parti démocrate et fut un fervent supporter de Bernie Sanders à la faveur des dernières élections présidentielles.

   Autant le dire tout de suite : le film, dont le titre repose sur un subtil jeu de mots (le même en français et en anglais), est tout entier « à charge ». Son propos est de dévoiler, à travers une succession de scènes à la fois comiques et hautes en couleurs, l’inculture et la sottise d’un homme, dont seules l’ambition et le culot lui ont permis de jouer les premiers rôles auprès d’un Bush, présenté comme un homme faible et inconsistant (c’est l’acteur Sam Rockwell, d’ailleurs peu ressemblant). Ce parti pris admis, on ne peut qu’admirer sa formidable efficacité, qui rappelle celle de Michaël Moore, le grand réalisateur pamphlétaire des années 2000, dont on n’a pas oublié Fahrenheit 9/11 (2004), qui prenait déjà pour cible le président Bush.

     Deux facteurs contribuent à faire de « Vice » un film extrêmement original, qui semble renouveler les lois du genre :

  • l’écriture d’abord, qui repose sur un montage ultra-rapide , où toutes les scènes s’enchaînent, sans laisser le moindre répit au spectateur, perpétuellement tenu en haleine par des « flash back » et même des « flash en avant », qui bouleversent la chronologie des événements (à la fois politiques et familiaux) ;
  • les deux acteurs principaux ensuite, qui interprètent les rôles respectifs de Dick Cheney (Christian Bale) et de sa femme Lynne (Amy Adams) ; ils sont absolument géniaux, lui à la fois cynique et obtus, mais quand même humain (par l’attachement qu’il voue à ses deux filles), elle ambitieuse déchainée, sorte de Lady Macbeth, finalement encore plus antipathique que lui (malgré l’intérêt quelle porte aussi à sa famille, seule refuge de « valeurs » auquel se réfèrent ces deux produits de la société américaine des années 60).

      Il y a d’ailleurs une scène d’anthologie, au milieu du film, dans laquelle le couple, se retrouvant au lit, se récite les vers de la tragédie de Shakespeare avant le meurtre de Duncan : scène bien sûr invraisemblable, car ces petits bourgeois du Wyoming n’ont aucune culture, mais – au second degré – d’un effet baroque et comique particulièrement percutant. Autre scène d‘anthologie, qui devrait faire, à elle seule, le succès du film : celle où George Bush rencontre Dick Cheney pour le convaincre d’être son vice-président  (en 2000) et où ce dernier, d’abord réticent, accepte finalement après avoir posé ses conditions : il supervisera l’administration, la Défense et la politique étrangère ! On se demande ce qui va rester à Bush et à ses secrétaires (ministres). Mais le futur Président est trop heureux de céder toutes les affaires à son ambitieux partenaire, qui en fera mauvais usage.

Encore une fois, c’est la « thèse » du film, qui tend à évacuer toute responsabilité de Bush et de Colin Powell dans cette entreprise, en mettant en avant les intérêts puissants de la firme Haliburton (que contrôlait Dick Cheney).

   À travers cette charge virulente, c’est ce poste a priori obscur de vice-président (ne jouant un rôle qu’à la mort du président), qui est mis soudain en pleine lumière. Le fait est que Dick Cheney a influencé de manière décisive les grandes décisions américaines du début du XXIème siècle (la guerre d’Afghanistan, en 2001, puis l’intervention en Irak en 2003) et qu’il a assuré le triomphe –provisoire- des idées des « néo-conservateurs », dont le parangon était Donald Rumsfeld, entrevu au début du film. Reste que si certains ont voulu pousser le parallèle avec l’actuel président des États-Unis, on peut s’interroger sur sa pertinence : les deux personnages représentent bien la droite du parti républicain, mais avec pour le premier une nuance interventionniste (il veut régler toutes les affaires du monde par la guerre) et pour le second une forte tendance isolationniste, renouant avec les vieux démons de l’Amérique des années 20-30.

Post-scriptum de Nicolas Saudray : Le poste de vice-président des États-Unis ayant été proposé à John Kennedy, encore sénateur, il émit cette réponse humoristique : I am against vice (je suis contre le vice). Ce qui signifiait qu’il désirait devenir président sans passer par une étape vice-présidentielle.

Préfets, sous -préfets et gilets jaunes

Par François Leblond

Au cours des dernières semaines, des actes inadmissibles à l’égard du corps préfectoral ont été commis, le plus dramatique ayant été l’incendie de la préfecture de la Haute-Loire au Puy-en-Velay. Ils doivent être dénoncés avec la plus extrême vigueur.

Cela me conduit à dire quelques mots d’une fonction qui a prouvé son utilité depuis plus de deux siècles, en dépit des attaques dont elle a été l’objet, et qui doit à nouveau faire face à l’adversité

 Un retour sur les cinquante dernières années me parait nécessaire pour proposer quelques changements indispensables à engager dans le cadre du débat qui vient de démarrer.

En 1964, j’étais stagiaire de l’ENA du préfet de la Gironde. Il était à Bordeaux depuis six ans et y resta quatorze ans (le général de Gaulle se trouvant à l’Élysée). Il était socialiste et aimait le rappeler.

En 1966, j’étais nommé directeur de cabinet du préfet de la Vendée, que j’avais connu secrétaire général de la Gironde. Il resta cinq ans dans ce département.

Ce sont des exemples de la stabilité de l’administration préfectorale du temps du Général. Au moment où il a pris le pouvoir, il n’a engagé que très peu de mouvements préfectoraux. Il a conservé cette attitude jusqu’à la fin, faisant confiance à ceux qu’il considérait comme des permanents de l’intérêt général et à qui il donnait mission d’exercer l’autorité en tout point du territoire, quelque soient les circonstances et les majorités du moment.

Cette stabilité s’est poursuivie après son départ, avec Georges Pompidou. Les changements ne sont venus qu’après le décès de ce dernier, avec des élections présidentielles gagnées de justesse par Valéry Giscard d’Estaing. L’approfondissement du fossé entre droite et gauche qui a conduit, en 1981, à l’élection de François Mitterrand, a eu pour effet une rotation des postes qu’on ne connaissait pas jusque-là et qui s’est poursuivie pendant trente-cinq ans. Le corps préfectoral, qui résistait depuis les années 1900 aux excès de la politique, n’a pu se maintenir à ce niveau, chaque majorité voulant « ses préfets ». La situation s’est encore dégradée quand le préfet a perdu son rôle d’exécutif du département et quand la porte de l’hémicycle des débats de l’assemblée départementale lui a été fermée. Le pouvoir actuel assure à nouveau la stabilité du corps ; il faut l’en créditer mais il devrait aller plus loin dans cette direction.

J’ai eu la chance d’être préfet du Lot et d’avoir pour président du conseil général Maurice Faure. Il  poursuivait les relations qu’il avait eues avec le préfet avant la décentralisation, lui demandant, cas unique en France, de siéger à sa droite au conseil général, faisant venir avec lui les sous-préfets et déjeunant ensuite avec les élus. J’ai ainsi pu jouer un rôle très proche de celle de mes prédécesseurs. J’ai retrouvé cela avec Valéry Giscard d’Estaing, président du conseil régional d’Auvergne, qui avait, à l’égard du préfet, la même attitude.

Pour être utile à la France secouée par le mouvement des gilets jaunes, il faut que le préfet retrouve le rôle qu’il avait autrefois dans nos institutions : celle d’un médiateur entre les intérêts de l’Etat et les préoccupations locales.

Trois mesures, qui ne nécessitent pas de lourds changements législatifs, me paraissent s’imposer.

1/ Il faudrait, me semble-t-il, que désormais, dans toute la France, le préfet soit à nouveau à la tribune – à la droite du président du conseil départemental et, pour le préfet de région, à celle du président du conseil régional. Il entendrait en direct les observations des populations et ferait mieux passer les messages utiles au niveau des administrations centrales. L’annonce de ce changement devrait être rendue publique par le président de la République lui-même.

2/ Les projets de lois doivent être aujourd’hui précédés d’une évaluation des effets qu’on attend d’eux. Celle-ci est, la plupart du temps, très insuffisante ; il faut attendre l’application pour qu’on mesure des effets négatifs qu’on ne prévoyait pas. Dans les domaines du logement, de l’urbanisme et de l’aménagement du territoire, il faut qu’une part de l’évaluation préalable soit conduite sous la présidence du préfet et qu’ainsi les faiblesses probables du texte soient mieux identifiées. Si on avait procédé ainsi, on aurait fait l’économie de la crise liée à l’imposition des carburants.

3/ La décentralisation réclamée par les élus implique qu’on ne demande pas au préfet de décider de façon autoritaire la carte des regroupements de communes. Autrefois, il s’efforçait d’obtenir des changements positifs en cette matière, mais respectait le point de vue des élus. Ce n‘est plus le cas aujourd’hui. Décentralisation et autoritarisme sont antinomiques. Il faut changer de méthode.

Le moment est propice à ces changements : les coupures idéologiques cèdent la place à la revendication de territoires plus homogènes dans leur développement. Préfets et sous-préfets ont un rôle majeur à jouer à cet égard. Ils l’exerceront s’ils sont soutenus.

Amos Oz – « Une histoire d’amour et de ténèbres »

Par Nicolas Saudray

          Le plus célèbre écrivain israélien vivant, Amos Oz, s’est éteint en décembre 2018. J’ignorais presque tout de lui. Cet événement m’a incité à lire une œuvre souvent considérée comme sa meilleure : le récit de son enfance et de sa jeunesse.

          Ce livre est présenté dans un savant désordre. Pour le confort du lecteur, je rétablis la chronologie.

         Commençons donc par les ascendances européennes de l’auteur, qu’il n’a connues que par ouï-dire. Sa famille paternelle, celle des Klausner, habitait Odessa. À la génération précédente, elle demeurait en Lituanie, terre d’élection de la mystique ashkénaze. Après le premier conflit mondial, les Klausner des sont embarqués pour la Terre sainte, afin de fuir, non pas des persécutions, mais les luttes épuisantes entre Blancs et Rouges.

         La famille maternelle était établie à Rovno, en Volhynie : une province aujourd’hui ukrainienne, relevant alors de la Pologne. Comme d’autres villes de la région, cette cité comprenait un lycée Tarbout, où l’hébreu était enseigné comme langue vivante. Sa résurrection est donc bien antérieure à la fondation de l’État d’Israël. La mère d’Amos fréquentait ce lycée. Mais un climat antisémite régnait ; selon l’auteur, les Polonais allaient jusqu’à favoriser les écoles juives, dans l’espoir que les élèves, ainsi rejudaïsés, partiraient pour la Palestine. En tout cas, un numerus clausus limitait leur accès à l’Université (comme d’ailleurs en Hongrie). Aussi la future mère de l’écrivain et ses sœurs avaient-elles dû se rabattre sur l’université de Prague, capitale d’un pays plus démocratique.

         Tous ceux des membres de ces deux familles ashkénazes qui n’eurent pas la bonne idée de passer la Méditerranée ou l’Atlantique alors qu’il était encore temps périrent en 1941 sous les balles des escadrons de la mort allemands. Deux ou trois ans plus tard (mais ce n’est pas le propos d’Amos Oz), la minorité polonaise, principalement paysanne, fut chassée ou massacrée par la majorité ukrainienne. À l’issue de cette double « purification ethnique » particulièrement sanglante, la Volhynie dispose aujourd’hui d’une population ukrainienne à peu près homogène.

          À Jérusalem, le père d’Amos tient un emploi de rang moyen dans ce qui deviendra la Bibliothèque Nationale. Il a un oncle illustre, le professeur Klausner, possesseur d’un bon nombre de langues, et l’un des fondateurs de l’hébreu moderne. Cet érudit habite un faubourg de la ville, juste en face de la maison de Samuel Joseph Agnon (1888-1970), futur prix Nobel de littérature. Et par une malice du destin, la voie qui les sépare porte aujourd’hui le nom de Klausner, non celui d’Agnon. Mais la juxtaposition des deux hommes s’explique aisément. Les hôtes de mon grand-oncle et de ma grande-tante, note l’auteur, étaient tous professeurs ou docteurs. Et il ajoute : Jérusalem comptait beaucoup plus d’enseignants, de chercheurs et de savants que d’étudiants.

          Amos (du nom d’un prophète) naît à Jérusalem en 1939. Il restera fils unique. Dès son plus jeune âge, il baigne dans les livres. À huit ans, il lit déjà les journaux.

          Ce sont les dernières années du mandat britannique sur la Palestine. Voici comment Amos voit la vieille ville, principalement musulmane et chrétienne : l’autre Jérusalem que je connaissais à peine, éthiopienne, arabe, pélerine, ottomane, missionnaire, allemande, grecque, intrigante, arménienne, américaine, monastique, italienne, russe, avec ses pinèdes touffues, inquiétante mais attirante avec ses cloches et ses enchantements ailés…, une ville voilée, dissimulant de dangereux secrets, regorgeant de croix, de tours, de mosquées, de mystères.

          Les relations avec les « Arabes » sont encore possibles. Un jour, les Klausner rendent visite à une riche famille musulmane qui les a invités. Mais la rencontre tourne mal, en raison d’une imprudence du jeune garçon.

         En 1947, l’ONU décide le partage de la Palestine en deux États. Amos est témoin de la joie qui déferle sur la communauté juive. Mais les puissances arabes voisines refusent cette décision et envahissent le pays. Les quartiers juifs de la Ville sainte sont assiégés durant des mois. Le jeune Amos et sa famille vivent le rationnement et les nuits sans éclairage. Nombre de leurs voisins sont tués. Le conflit prend fin sur une victoire inattendue de la milice juive et sur la fuite de centaines de milliers d’habitants arabes – devenus plusieurs millions par l’effet du temps et de leur natalité.

          L’écrivain Amos Oz sait certainement que la plupart d’entre eux descendent de juifs de l’époque d’Hérode, convertis successivement au christianisme et à l’islam. Mais il ne le dit pas trop.

          Après l’indépendance, et malgré les réticences de son père envers la religion, le jeune garçon est inscrit à une école religieuse juive. D’autres fréquentent des écoles socialistes voire communistes, sur lesquelles flottent des drapeaux rouges.

          Alors qu’il a douze ans et demi, sa mère, âgée de trente-neuf ans, se donne la mort en avalant des cachets. L’écrivain en fournit deux explications complémentaires. D’abord, des migraines et des insomnies qui rendaient la vie pénible à cette femme encore jeune. Ensuite, le décalage entre la Terre promise dont elle avait rêvé à Rovno et la dure réalité : le sirocco, la pauvreté, les mauvaises langues…, l’appartement dans un rez-de-chaussée étriqué et humide.  

          Ce geste, son fils ne peut le comprendre. Je lui en voulais d’être partie sans me dire au revoir, sans m’embrasser, sans explications… Je la détestais.  

          Le père d’Amos, un professeur Nimbus incapable de vivre seul, ne tarde pas à se remarier. D’où cette conséquence décrite par l’auteur : À l’âge de quatorze ans et demi, deux ans après la mort de ma mère, je tuai mon père et tout Jérusalem, changeai de nom et partis au kibboutz Houlda. Le père remarié et « tué » s’établit pour quelques années à Londres.

          Désormais, le jeune Klausner se nomme Oz – la force, en hébreu. Son kibboutz est une sorte d’oasis, proche de la frontière et cernée la nuit par des chacals. Le jeune homme pourrait y rester enfoui. Mais la communauté, qui a besoin d’un professeur de littérature pour son école, l’envoie se perfectionner à l’université de Jérusalem. Il fait son service militaire et publie des articles dans les journaux. L’un d’eux éveille l’attention du premier ministre, Ben Gourion, qui convoque le jeune sergent-chef et lui assène un long monologue sur Spinoza.

         De retour au kibboutz, Amos s’y marie. C’est là que s’achève la chronologie. Mais non le livre, qui revient encore une fois sur l’évènement le plus lancinant, le plus insupportable : la mort de la mère.

         Désireux d’en savoir plus sur l’auteur, je me suis plongé dans une autre de  ses œuvres, La Boîte noire, prix Fémina étranger 1988. Un roman par lettres. Pourquoi pas ? Mais j’avoue ma déception. On a de la peine à s’y retrouver, et le héros, un jeune colosse qui, lui aussi, a choisi le kibboutz, manque d’intérêt. Le problème arabe est évacué, on vit dans une ambiance entièrement juive.

         Revenons donc à l’autobiographie. Elle est prolixe (853 pages dans mon édition de poche). Un ou deux arbres généalogiques auraient aidé le lecteur. Mais c’est un document irremplaçable sur toute une époque. Et Amos Oz a le don de camper les personnages, de recréer une atmosphère. Avec gourmandise, il nous fait goûter les nourritures et les boissons. Un chef d’œuvre, assurément.

Le livre : Amos Oz, Une Histoire d’amour et de ténèbres, écrit en 2001, disponible en Folio.      

             

Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu

Par  Patrice Cahart

          Fondé par des membres d’une promotion dont le nom se réfère à l’auteur de l’Esprit des Lois, ce site ne pouvait rester indifférent à la reprise, au Théâtre de Poche Montparnasse, du Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu. Servie par deux bons acteurs, cette pièce a été jouée avec succès durant une grande partie de l’automne 2018, devant un public surtout estudiantin mais attentif.  

          La formule du dialogue aux enfers nous vient des Anciens. Elle permet la rencontre et souvent l’affrontement de personnages ayant vécu à des époques différentes. Fénelon et Fontenelle, entre autres, l’ont pratiquée.

          Maurice Jolly, avocat républicain né en 1829, s’en saisit pour critiquer le régime de Napoléon III. Dans son ouvrage publié à Bruxelles en 1864, sans nom d’auteur, Montesquieu s’élève en défenseur de la démocratie contre Machiavel, porte-parole du despote impérial. Ce dernier est accusé de méditer un second coup d’État. Le dialoguiste fait preuve d’habileté, mais n’évite pas une certaine prolixité, une certaine emphase. Malgré son anonymat, il est repéré, arrêté, condamné à quinze mois de prison. Ironie de l’histoire, cet incident déplorable survient alors que le régime évolue vers une forme adoucie, l’Empire libéral des historiens, en attendant l’Empire parlementaire de 1870.

         Après sa libération, Jolly assure pendant quelque temps le secrétariat de Jules Grévy. Les républicains ayant accédé au pouvoir en 1877, il s’imagine sans doute que ses mérites vont être reconnus, et que de hautes fonctions vont lui être confiées. Rien ne vient. L’année suivante, il se donne la mort.

         Le Dialogue n’était pas fait pour le théâtre, ne serait-ce qu’en raison de sa longueur. En 1968 toutefois, donc plus d’un siècle après sa publication, l’acteur Pierre Fresnay s’avise qu’une bonne pièce peut en être tirée. Il la joue au théâtre de la Michodière, dans le rôle de Machiavel, face à Julien Bertheault qui incarne Montesquieu.

          Cinquante ans plus tard, Philippe Tesson mandate, pour une nouvelle adaptation libre, Marcel Bluwal, vieux routier du cinéma et de la télévision, membre du Parti communiste jusqu’en 1981. L’adaptateur désigné ne retient qu’un cinquième du texte initial et le réécrit en partie, de façon qu’il sonne mieux au théâtre. Ce qui lui a surtout plu dans l’œuvre de Jolly, c’est la description prophétique des moyens de manipuler l’opinion. La pièce s’achève sur la dénonciation, par le philosophe du XVIIIe, d’un danger montant qui pourrait bien être le Front national, devenu entre temps Rassemblement national.

          Que penseraient de tout cela le vrai Machiavel et le vrai Montesquieu ? Pour bien comprendre le premier, il faut rappeler brièvement son parcours. Avant sa naissance (1469), Florence prospère sous un prince habile et prudent, Côme de Médicis. Le jeune Machiavel vit le principat de son petit-fils, Laurent le Magnifique, qui est l’inverse de son grand-père, et conduit à la faillite la prestigieuse compagnie commerciale et bancaire de ses aïeux. Par réaction à ce faste épuisant, Savonarole prend le pouvoir en 1494, deux ans après la mort du fautif. Il le conserve pendant quatre années – jusqu’à sa fin spectaculaire sur un bûcher. Marqué par ces péripéties, Machiavel en a sans doute tiré la conviction que le premier devoir des gouvernants (qu’ils soient républicains ou monarchiques) consiste à en éviter le retour.

         En 1498, il est recruté par la république aristocratique restaurée, en qualité de secrétaire de la chancellerie. Ses fonctions sont surtout diplomatiques. Le gonfalonier, premier magistrat de la cité, n’est pas un Médicis, mais un nommé Soderini.

          Malheureusement pour notre futur auteur, les Médicis reprennent la ville en 1512 avec l’aide des Espagnols. Machiavel est incarcéré, torturé même. Le prétendu chantre de l’absolutisme commence donc par en être la victime. Il se retire, mais souhaite revenir aux affaires : d’où son livre Le Prince, qu’il dédie en 1516 à Laurent II de Médicis, descendant du premier Laurent.

         Le nouveau maître reste insensible à cet hommage. Heureuse erreur, car sans elle nous n’aurions sans doute pas eu la suite de l’œuvre : une comédie, La Mandragore, un Art de la guerre assez banal (mais surprenant, de la part d’un homme qui n’avait jamais exercé un commandement militaire), le Discours sur la première décade de Tite-Live, fort apprécié tout au long des XVII° et XVIII° siècles, enfin une Histoire de Florence.

         Machiavel meurt en 1527, année du sac de Rome par les troupes de  Charles-Quint et d’une nouvelle éviction des Médicis par les Florentins révoltés. Durant ses dernières semaines, l’écrivain a dû se dire qu’on n’en serait pas arrivé là si ses conseils avaient été suivis.  Le Prince est publié cinq ans plus tard.

         Ce fameux livre est donc d’abord une œuvre de circonstance, destinée à permettre un retour en grâce. Contrairement à ce qu’on croit, il ne s’agit pas d’une apologie dudit prince. Machiavel écrit en effet, au début de son chapitre II : Je ne traiterai point ici des républiques, car j’en ai parlé amplement ailleurs. Je ne m’occuperai que des principautés, et… j’examinerai comment les princes peuvent se conduire et se maintenir. Deux phrases manifestement ajoutées après la rédaction du Discours sur Tite-Live qui était consacré aux premiers temps de la république romaine. L’auteur s’interdit donc tout choix explicite entre république et monarchie. La lecture du Discours, ainsi que les quatorze ans passés au service d’une Florence aristocratique suggèrent une préférence intime pour la forme républicaine. Mais le souverain se trouve là, c’est un fait. Il faut lui plaire, et le rendre utile, en lui présentant des suggestions pratiques. Inutile de lui proposer de rétablir des institutions républicaines : ce serait l’échec assuré.

          Le Prince contient des formules qui lui ont valu sa réputation de cynisme et d’irréligion. Il est plus sûr d’être craint que d’être aimé. Ou encore : Un prince bien avisé ne doit point accomplir des promesses dont l’accomplissement lui serait nuisible. Ces phrases sont néanmoins tempérées par d’autres, suivant lesquelles le prince doit être aidé par la faveur des habitants, et être aimé de son peuple. Le souvenir de Côme et du premier Laurent se reflète dans un passage selon lequel mieux vaut passer pour avare que de se ruiner par la prodigalité.

          En 1559, le pape inscrit à l’Index l’ensemble de l’œuvre – la réputation du Prince ayant rejailli sur le reste qui n’en méritait pas tant.

          Quant à Montesquieu, il n’aspire en rien au titre de paladin de la démocratie. Il dit du bien des républiques, mais celles qu’il connaît sont généralement aristocratiques, et de toute façon, à son avis, incompatibles avec un grand territoire. Il condamne fermement le despotisme ; c’est ce qui a plu à Maurice Jolly. Sa préférence va cependant, pour un pays comme la France, à ce qu’il appelle la monarchie, et où l’autorité royale s’exerce dans le cadre de lois.

          Sa théorie de la séparation des pouvoirs n’est pas tout à fait ce qu’on croit. S’inspirant, non du système britannique qu’il a sous ses yeux, mais de celui de l’époque précédente, il décrit :

  • un pouvoir législatif dévolu à un Parlement de deux chambres, l’une émanant du peuple (selon un mode de scrutin très éloigné du suffrage universel), l’autre constituée de nobles héréditaires ;
  • un pouvoir exécutif confié au roi (et non, comme à Londres au XVIIIe siècle, à un gouvernement issu de la majorité parlementaire) ;
  •       un pouvoir judiciaire indépendant.

          Au chapitre VI du livre XI, le philosophe laisse échapper cette phrase : Dans la plupart des royaumes de l’Europe, le gouvernement est modéré, parce que le prince, qui a les deux premiers pouvoirs, laisse à ses sujets l’exercice du troisième. La confusion du législatif et de l’exécutif en la personne du monarque ne le gêne donc pas vraiment. Ce qui importe au président à mortier du parlement de Bordeaux, c’est la souveraineté des tribunaux.

          Le diplomate florentin et le magistrat aquitain se révèlent donc assez différents de l’image renvoyée par Maurice Jolly puis par Marcel Bluwal. Mais leur aventure théâtrale leur aura donné une nouvelle vie.

         Il ne reste plus qu’à baptiser une prochaine promotion de l’ENA du nom de Machiavel. 

Ivan Kuleff, témoin des anges

Par Jacqueline Dauxois

Sauvetage d’une œuvre abandonnée

C’est à une résurrection que convie l’exposition consacrée à l’œuvre d’Ivan Kuleff, au centre spirituel et culturel orthodoxe russe, 1 quai Branly, du 1er au 24 février 2019, de 14 à 19 h, sauf lundi. Résurrection du créateur et de son œuvre. Les travaux de Kuleff ont été deux fois détruits de son vivant, donc lui, l’artiste, deux fois anéanti dans ce qu’il avait de plus intime, frappé dans son cœur, sa peinture, son art, il a recommencé une troisième fois. Or, cette œuvre, continuée malgré deux destructions, a disparu après sa mort pour la troisième fois. La perte, cette fois, semblait définitive.

Il a fallu la main d’un ange ; Kuleff en a peint tellement, si nobles et magnifiques, à ce point porteurs d’éternité, que l’un d’eux est intervenu pour arracher ses peintures au néant. Il a poussé à une découverte deux paroissiens d’une petite église russe orthodoxe comme Paris en compte quelques-unes, secrète, vieillotte au fond d’une cour jardin, qui, de dehors, ressemble à un atelier d’artiste désargenté, qui, dès qu’on ouvre la porte, vous étreint le cœur de toutes ses icônes (parmi elles, plusieurs sont de Kuleff), de ses cierges crépitants, de sa pénombre sacrée. C’est là, rue Oliver de Serres, non pas dans l’église de la Présentation-de-la-Très-Sainte-Mère-de-Dieu-au-Temple, mais dans les bâtiments accolés, que Nadine et Marc Andronikof ont trouvé des cartons à dessins qui moisissaient, abandonnés aux misères du temps, à la poussière et aux crottes de souris. Dès ce moment, ils se sont employés à sauver de la destruction, à restaurer et à faire connaître ces œuvres dont la plupart font l’objet de l’exposition (le fond POS).

En 2013, ils ont été à l’origine de la sortie du Livre de Tobit, bi-lingue français-russe, illustré par Kuleff. Bien que confidentiel, ce tirage a soulevé l’intérêt des connaisseurs, suscité des expositions, une vente à Drouot et la publication d’un deuxième ouvrage des œuvres de Kuleff illustrant L’Ecclésiaste.
Le catalogue de l’exposition, « Le Génie humble », dont Nadine et Marc Andronikof sont les commissaires, est donc le troisième livre consacré à Kuleff. C’est un ouvrage de cent vingt-deux pages, dont les dix-neuf premières s’ouvrent par une chronologie et un texte de Marc Andronikof, traduit par Olga Platonov, qui évoque la vie de l’artiste, décrit les salles et analyse les œuvres qui y sont présentées.

Une vie mal connue

De même qu’on ignore où se trouvent une grande partie de ses œuvres, on sait très peu de choses de la vie du peintre. Sa biographie reste à écrire. Des témoignages de lecteurs sur ces sujets seraient les bienvenus.

Ivan Kuleff a vécu de 1893 à 1987, une longue vie, plusieurs fois brisée, qui s’est achevée dans la misère, le dernier métier qu’il a exercé était magasinier chez Félix Potin.
Promis à un brillant avenir artistique, il quitte sa ville natale, Rostov, pour étudier les arts d’abord à Moscou, puis à Saint-Pétersbourg, où, premier prix de l’Académie impériale des Beaux-Arts, il aurait dû jouir d’une bourse de trois ans pour voyager en Europe. Mais la guerre de Quatorze éclate et, au lieu d’aller découvrir les trésors artistiques de l’Occident, il est envoyé sur le front turc. Après la guerre, c’est la révolution. Fils de prêtre (le prêtre orthodoxe a l’obligation d’être marié, contrairement au moine), il fait partie de ceux qui sont directement menacés par le régime soviétique.
Il s’exile dans les Balkans, où les réfugiés russes font bouillonner la vie artistique. Il survit d’abord en Croatie en décrochant des commandes de portraits. En Serbie, à la demande du métropolite, il recense et copie les fresques des monastères et, à Skopié, en quatre ans, il crée pour le théâtre, la Scène Populaire, les décors, les costumes et parfois les affiches de quarante-huit spectacles.

En 1927, il rejoint son frère à Paris où il s’installe définitivement. Ses œuvres suivent. Le train qui les transporte déraille. Sept ans de travail anéantis. Il continue de peindre et, en 1944, alors qu’il prépare une exposition à Bruxelles, un obus allié éclate sur le wagon qui transporte ses œuvres. Il surmonte cette nouvelle destruction et continue jusqu’à sa mort avec une force qui ne s’est jamais démentie. On crée rarement des centaines, des milliers d’œuvres pour son tiroir. Il y avait une amitié dans cette existence aux yeux des hommes sans éclat, celle du couple, Tatiana et Georges Morozov. Pendant quarante ans, de la fin des années quarante à sa mort, il a donné à Tatiana, sa légataire universelle, toute sa production.

Ce que la peinture apprend sur le peintre

Le seul fait que l’œuvre existe témoigne de la force d’âme de son auteur. Deux fois, sa vie a été brisée. Deux fois, sous ses yeux, son œuvre a été détruite. Mais lui, il est resté vivant. C’est cet élan vital qu’il proclame dans sa peinture. Au lieu de se draper dans la cape romantique de l’artiste maudit, il a continué de faire ce pour quoi il avait été créé. Mieux que n’importe quel discours, sa vie et son œuvre illustrent la parabole des talents. Sorti de l’enfer de Quatorze et de celui la révolution russe, alors qu’une modeste notoriété ne lui permettait pas de subsister de sa peinture, rien n’a altéré le courant qui le portait. Qu’il traite de sujets bibliques, littéraires ou légendaires, qu’il s’inspire de l’Orient ou de la nature, sa peinture est le manifeste d’une foi dans l’irrépressible puissance créatrice infusée dans la créature par le Créateur, cette force d’amour qui traverse l’humanité depuis des millénaires. C’est le sens de sa vie et la signification d’une peinture qui est action de grâce. Les icônes, bien entendu, ont un contenu théologique, c’est leur vocation iconique. Mais, loin de la tradition de l’icône, tous les sujets qu’il traite, religieux et profanes, témoignent de la puissance résurrectionnelle de sa foi.

Les anges occupent une place à part dans son univers, ils ont fasciné l’artiste, ces être spirituels, messagers invisibles qui, quelques fois, s’incarnent – et dont l’existence est à l’image de l’art, invisible tant que l’artiste ne lui donne pas une forme qui les incarne.

Triptyque imaginaire : Création du Jour et de la nuitDante-Vers la cité des damnés, Le drame de la Passion-Le Christ

À la charnière entre l’univers religieux et profane, entre la Création et la Passion, la barque de Dante, qui navigue « vers la cité des Damnés », est une réponse ténébreuse à la splendeur de la « Création du jour et de la nuit ». On y retrouve la même force qui illuminait le monde par le traitement du noir et du blanc, avec des dégradés triomphants, ses éblouissements, mais la manière s’empâte.
Le monde, qui n’était que splendeur lorsqu’il surgissait du rien entre les mains de Dieu, devient suffocante ténèbre. Le ciel, la barque et les vagues semblent taillés dans des blocs de lave refroidie.
Le Christ de la Passion, qui porte sa Croix dans le Ciel, forme le sommet de ce qui pourrait être un triptyque. Dans ces trois œuvres phares, le peintre utilise la matière et la couleur de trois manières totalement différentes qui se répondent en déterminant une inéluctable progression.

Dans la « Création du jour et de la nuit », pas une couleur, de vertigineux noirs et blancs, un blanc qui semble peint avec des rayons de lumière, un noir aux dégradés puissants qui exalte le blanc jusqu’à l’éblouissement du geste créateur.
Avec la barque de Dante, la couleur intruse, que Kuleff utilise et dénigre en même temps, n’est que bitume et noirceur, plus sombre que le noir de la Création. L’utilisation des couleurs sert ici à nier l’existence de la couleur. Tout est obscurité et suffocante ténèbre, y compris les éclats de bleu surgis à l’horizon. Vers la cité des damnés, pas un reflet de vie, pas une respiration.
Après le noir et blanc éblouissant de la Création, après l’emploi de couleurs destinées à dépasser le plus obscur de la noirceur, « la Passion » peint l’aboutissement triomphal.
Alors, le peintre décline toute la palette. L’arc-en-ciel n’a pas assez de nuances, il les sublime, les exalte, les juxtapose, les froides, les chaudes, il les fait chanter, les moire, les lustre, les illumine, les exalte, cherche leurs vibrations les plus profondes, révèle leur éclat le plus rayonnant. La marche au supplice du Sauveur, qui porte la Croix en plein Ciel, est la marche vers la Résurrection du Fils de Dieu qui va ressusciter le monde à la fin des temps et, sur les décombres de nos vies et de nos mondes, faire descendre la Jérusalem céleste.
Le souffle qui traverse cette œuvre, c’est celui de l’artiste traversé par celui de l’Esprit.

Les œuvres profanes, les illustrations de Roméo et Juliette, Othello, Ophélie, la femme nue, les paysages, témoignent à des degrés différents, de la puissance résurrectionnelle de la création artistique, reflet de la Création divine, de ce que cette recherche a de plus sublime, de plus humble, de plus divin.

Dans la main de Dieu

La peinture d’Ivan Kuleff, même profane, rend compte d’un univers spirituel à travers le matériel. Sa création frémit de la tension extrême d’un peintre conscient de n’être rien dans la main de Dieu, et qui, porté par l’Esprit, traçait son chemin d’éternité par la pratique fervente de son art.

La force qui se dégage de son art, c’est celle de l’espoir dans l’éternité ; la beauté qui en émane est celle d’une création jaillissante ; le souvenir que nous en garderons est celui du « génie humble » et profond d’Ivan Kuleff, témoin des anges.

Alain Juppé, « Dictionnaire amoureux de Bordeaux »

Par Nicolas Saudray

Chacun connaît la collection des Dictionnaires amoureux. Ces ouvrages, dont  l’auteur donne libre cours à ses sentiments, consistent en une succession alphabétique de petits chapitres qui essaient de faire le tour d’un sujet. Pas de photos, mais de petites gravures. Alain Juppé vient d’ajouter à cette série un volume marquant, pour mieux faire connaître et comprendre la ville dont il est depuis longtemps le maire. Sa présidence de Bordeaux-Métropole lui permet d’élargir sa réflexion aux vastes faubourgs.

          Bordeaux, ce sont d’abord de vieilles pierres. J’ai connu autrefois une ville noirâtre. Grâce en grande partie à Alain Juppé, elle a fait toilette, et la pierre blonde a reparu. La longue façade sur la Garonne est maintenant l’une des plus belles architectures que l’on puisse voir en France. Et, avec deux places de Nancy, celle qui restitue le mieux l’esprit du XVIIIe siècle.

        Bordeaux, ce sont aussi des ponts. Leur histoire est singulière. Jusqu’au Premier Empire, si étonnant que ce soit, le grand port s’est passé de pont. Napoléon en a voulu un, pour faciliter les approvisionnements de la guerre d’Espagne : le pont de Pierre, terminé seulement en 1822. Après un long sommeil se sont succédé, très vite, le pont Saint-Jean (1965), le pont d’Aquitaine (1967), le pont d’Arcins – François Mitterrand (1993), et le remarquable pont levant Chaban-Delmas (2013), dû à l’actuel maire. Un sixième pont routier, baptisé Simone-Veil, est déjà en construction.

          Voilà donc la métropole girondine excellemment reliée par la route. Qu’en est-il de la voie ferrée ? Le TGV provenant de Paris vient d’arriver à Bordeaux, mais son prolongement jusqu’à la frontière espagnole a été ajourné au vu des prévisions de trafic. Alain Juppé continue de plaider cette cause. Il fait valoir que la rocade routière est saturée par les allers-retours des camions venant du nord ou de l’est de l’Europe et se dirigeant vers la péninsule ibérique ; la nouvelle ligne dégagerait des voies ferrées plus anciennes, que l’on pourrait affecter au fret.

         Mais le nom de Bordeaux évoque surtout des vins. Prudent, Alain Juppé s’interdit de choisir entre tant de crus prestigieux. Il préfère nous livrer une phrase de Pascal que nos professeurs de lycée avaient tenté de nous cacher : Trop ou trop peu de vin interdit la vérité.

          Ancien ministre de l’Environnement, l’auteur est un écologiste raisonnable. Il est conscient de la nécessité de préserver la planète, mais sait qu’on ne doit pas faire n’importe quoi au nom de cet impératif. Les toits du centre-ville ne seront pas défigurés par des capteurs solaires ; en revanche, les toits végétalisés sont encouragés dans les quartiers périphériques. La chapitre Petits oiseaux, qui ne recueillera pas l’unanimité, exprime une certaine tolérance envers la capture et la dégustation des ortolans. Faut-il, demande Alain Juppé, définitivement renoncer à ce plaisir qui rend égal aux dieux ?

          Ayant déjà publié Montesquieu le moderne (poche Tempus, 2015), il n’était pas tenu de s’étendre davantage sur ce penseur cher aux fondateurs de notre site. Il lui réserve néanmoins une place dans son chapitre Les trois M. Le premier, Montaigne, lointain prédécesseur de l’auteur, a été élu maire contre son gré, mais a accepté de bon cœur sa réélection. Montesquieu, président à mortier du parlement de Bordeaux, a rédigé le meilleur de son œuvre en un château voisin, La Brède. Mauriac a dit bien du mal des Bordelais, mais ne pouvait se détacher d’eux.

           Le Dictionnaire amoureux n’oublie pas pour autant quelques Bordelais moins célèbres mais méritant l’attention : André Laffon de Ladebat, l’un des pionniers de l’abolition de l’esclavage ; Rosa Bonheur, qui fut le peintre le plus cher du monde ; Jean de la Ville de Mirmont, beau poète tué en 14 ; Jacques Ellul, anarchiste chrétien… 

         Invoquant l’Esprit des lois, Alain Juppé pense pouvoir caractériser le tempérament bordelais par le sens de la mesure. C’est vrai en politique. Mais dans la vie sociale, il se manifeste à mon avis par un certain sens du faste, que reflètent ses édifices et ses grands crus. À cet égard, la France me semble osciller entre deux pôles, Bordeaux et Lyon. Avec cette nuance que les deux villes ont en commun le goût de la bonne chère.

         L’ouvrage pourrait se résumer ainsi : Bordeaux, vu non par un technocrate, mais par un auteur sensible et gourmand, capable de magie.

Le livre : Alain Juppé, Dictionnaire amoureux de Bordeaux, Plon, 2018.  25 €

L’Europe malade de ses « valeurs » ?

Par Jacques Darmon

Les « valeurs » sont aujourd’hui au centre de la construction européenne. La Communauté Économique Européenne (CEE) s’était construite sur une proximité géographique sur le choix d’une liberté de circulation des hommes et des marchandises recherchant les bénéfices économiques d’un marché commun. L’ambition de l’Union Européenne est plus vaste.

Le traité de Lisbonne, en 2009, énonçait ainsi les « principes qui ont présidé à la création (de l’Union) et à son élargissement » : « la démocratie, la primauté du droit, l’universalité et l’indivisibilité des droits de l’homme et des libertés fondamentales, le respect de la dignité humaine, les principes d’égalité et de solidarité et le respect des principes de la chartre des Nations Unies et du droit international ». Ces valeurs ont été encore récemment rappelées à la tribune de l’ONU par le Président Macron.

Face aux empires et aux dictatures, l’Europe prétend constituer un exemple de démocratie apaisée, garantissant les libertés individuelles et les « droits de l’homme », refusant toute visée nationaliste ou impérialiste, recherchant la solution des conflits par la négociation. Sensible aux malheurs du monde et aux impératifs écologiques, ouverte aux réfugiés, l’Europe se voit ainsi comme un modèle pour les autres nations : un foyer de civilisation et de progrès, un espace de paix et de prospérité, une terre d’accueil.

Pourtant, malgré ces intentions admirables, les Européens doivent constater que ces « valeurs » qui leur semblent aujourd’hui essentielles suscitent des oppositions, parfois violentes, tant à l’extérieur de l’Europe que dans son sein même.

A l’extérieur de ses frontières, l’Europe recueille peu de supports.

Certains États ignorent purement et simplement la démarche européenne. La Russie, la Chine poursuivent leur propre histoire dans une indifférence profonde à ce qu’affiche l’Europe. L’Amérique de Donald Trump adopte aujourd’hui la même attitude. Plus nombreux sont les pays qui refusent explicitement les choix européens : le Pakistan, l’Indonésie, la Turquie, l’Iran excluent totalement de se rallier à des valeurs dont ils ne reconnaissent pas la légitimité. Plus gravement encore sont apparus des mouvements qui, non seulement s’opposent aux valeurs européennes, mais qui en souhaitent la disparition ; les salafistes du Moyen-Orient, les mouvements djihadistes divers considèrent qu’il faut éliminer ces errements dangereux, si nécessaire par la violence.

Les Européens, convaincus de l’universalité de leurs valeurs, assistent, sidérés et impuissants, à ce nouveau choc de civilisations.

Au sein même de l’Union Européenne, la situation n’est pas plus sereine. Paradoxalement, ces « valeurs » que l’on considérait comme un ciment de nature à fonder l’Europe deviennent sources d’oppositions farouches.

On ne compte plus les États que la Commission européenne (largement sollicitée par le Parlement Européen) a décidé de poursuivre ou de mettre à l’amende, l’un pour un budget en déficit, l’autre pour la pollution excessive d’une ville de province, un troisième pour avoir fixé l’âge de retraite de ses magistrats, un autre enfin pour avoir refusé de laisser voter les détenus de ses prisons…

Dans tous les pays européens, les partis europhobes ou même simplement eurosceptiques jouent un rôle croissant. Déjà, ils l’emportent en Autriche, en Italie, en Pologne, en Grèce, en Hongrie, en Slovaquie,… Même l’Allemagne n’échappe pas à ce mouvement.

Les oppositions portent sur deux points essentiels : ces valeurs laissent l’Union Européenne sans protection ; dans le même temps, elles font peser sur les citoyens européens des contraintes qu’ils jugent illégitimes.

  • Les « valeurs » de l’Europe laissent ses citoyens désarmés face à la violence et à la compétition internationale.

Protection face à la violence

La notion d’Etat de droit dont l’Europe est si fière n’a cessé de s’élargir : suffrage universel, indépendance des pouvoirs législatifs, exécutif, judiciaire, liberté de conscience, d’opinion, de religion, non-discrimination, égalité,…

Animée par la Cour Européenne des Droits de l’Homme (qui cependant ne fait pas partie des institutions de l’Union Européenne- voir encadré), la Cour de Justice de l’Union Européenne ne cesse de donner plus de place à la défense des droits individuels. Bien plus, les juges prétendent définir eux-mêmes les règles auxquelles ils donnent valeur constitutionnelle. Ainsi le Président de la CJUE peut déclarer : C’est aux juges européens de donner du sens à cette norme (29 mars 2017). Cette même cour de justice s’estime « compétente pour apprécier si un accord international conclu par l’Union est compatible avec les traités » (février 2018), c‘est-à-dire avec « les valeurs de l’Europe.

Mais cette notion d’État de droit, qui semble si évidente et si nécessaire, est violemment contestée quand elle a pour effet de s’opposer aux mesures indispensables pour permettre aux citoyens de vivre et se déplacer en sécurité, c’est-à-dire d’assurer un état de droit. La religion officielle des droits fondamentaux, qui limite l’emploi de la force légale, préventive ou punitive, laisse les États impuissants face à la montée des périls intérieurs ou extérieurs, de la délinquance, du terrorisme. Comme le dit Jean-Éric Schoettl, ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel, on sacrifie ainsi « l’ordre public, garant des libertés les plus fondamentales, à une vision abstraite des droits individuels [1]».

La timidité de la puissance civile laisse le champ libre aux bloqueurs, aux zadistes, aux occupants sans titre. La réaffirmation bruyante du droit d’asile et du droit du sol, qui font la fierté des institutions européennes, devient illégitime quand, en l’absence d’une police et d’une justice unifiées, elle interdit de maitriser les flux migratoires, encourage l’action (et le chiffre d’affaires) des passeurs,  provoque des oppositions déterminées entre ceux qui supportent les conséquences de ces flux non maîtrisés et ceux qui y sont d’autant plus favorables qu’ils ne sont pas des pays d’accueil.

Plus encore, les protections juridiques qu’accorde l’État de droit freinent la lutte contre le terrorisme islamique et facilitent le retour des djihadistes.

Au même moment, les États-Unis ou la Chine populaire décident de filtrer les flux migratoires et de poursuivre une lutte féroce contre l’immigration clandestine, la délinquance ordinaire et le terrorisme.

Faiblesse dans la compétition mondiale

Conformément à ses principes universalistes, l’Europe donne la priorité à l’ouverture des frontières économiques et signe de multiples accords de libéralisation des échanges. L’Union, convaincue des effets bienfaisants de la « mondialisation heureuse », a pratiquement aboli toutes les barrières tarifaires, exposant toutes ses entreprises et tous ses citoyens à la compétition mondiale et surtout au dumping de certaines économies. Dans le même temps, des règles internes de concurrence étroitement interprétées interdisent de facto la constitution de champions européens capables de s’imposer dans cette compétition mondiale. Les entreprises européennes deviennent la cible de leurs concurrents américains ou chinois. Le marché commun de l’Union, le plus grand de la planète, devient un terrain de jeu pour les entreprises mondiales.

L’Europe fait le choix de donner la priorité aux négociations multilatérales. Mais, dans ces négociations, ces « valeurs » la placent en position de faiblesse. Ainsi, l’Europe, se décrétant modèle pour l’humanité dans la défense de la planète, accepte des objectifs de réduction exprimés en pourcentage, pénalise ses citoyens et ses entreprises, tandis que les Etats-Unis ont choisi de refuser ces contraintes et que l’Inde et la Chine, principaux pollueurs, ont obtenu, en conclusion de la COP 21, l’autorisation d’augmenter leurs émissions de CO2 pendant dix ans encore !

Dans ces négociations multilatérales, loin d’être un exemple à imiter, l’Europe se présente comme le maillon faible à exploiter !

  • Les interventions illégitimes : l’abandon du principe de subsidiarité

Plus gravement encore, la défense de ces « valeurs européennes » aboutit à mettre en cause le principe de subsidiarité, pourtant inscrit dans les traités. L’action des institutions européennes (et notamment du Parlement) et l’interprétation qu’en donnent les juges de la CJUE et de la CEDH imposent aux pays européens des règles de vie uniformes que de nombreux citoyens de l’Europe considèrent comme illégitimes.

Illégitime une conception des « droits de l’homme » qui prétend définir uniformément des règles de vie personnelle (mariage, adoption, procréation, ..), contrôler les vies individuelles, définir les valeurs morales, sanctionner les attitudes ou les expressions non-conformes.

Illégitimes des directives « d’harmonisation européenne » qui viennent définir dans le détail des modes de production ou de consommation, qui contrôlent des situations locales, qui surveillent la pollution atmosphérique à Bordeaux ou la présence de l’ours dans les Pyrénées.

Illégitimes des décisions qui prétendent effacer les références identitaires des vieux peuples européens et leur substituer les principes fondamentaux de la mentalité post-moderne : universalisme, multiculturalisme et leurs conséquences sociétales.

Aujourd’hui, les pays européens n’ont pas exactement la même hiérarchie des valeurs. Par exemple, la laïcité de l’Etat, unanimement défendue, est entendue de façon différente en France où les maires ont interdiction d’exposer des crèches dans les hôtels de ville, en Allemagne où les Länder financent l’installation de crucifix dans les écoles (la Bavière a même rendu cette installation obligatoire !) ou en Grèce où la religion orthodoxe est religion d’État !

Les peuples, qui restent très majoritairement favorables à la construction européenne, manifestent de façon croissante par leurs votes leur opposition à cette « Europe des valeurs » qui tend à s’opposer à la diversité des cultures nationales et cherche à imposer à tous les États et à tous les citoyens européens un même mode de vie libéral-libertaire et un même mode de gouvernement.

Europhiles, Europhobes et Eurosceptiques

Trop souvent, la réaction des europhiles devant ces refus des eurosceptiques (qui ne sont pas des europhobes !) est, non pas de tenter d’en comprendre la motivation, mais plus sommairement d’affirmer la nécessité de « renforcer l’Europe » et de faire du respect de ces valeurs une condition d’appartenance à l’Union européenne. Cette Europe qui se veut universelle se replie paradoxalement sur elle-même.

Il est temps de s’interroger. L’Europe ne serait-elle pas malade de ses « valeurs » ? Après avoir contribué à fonder l’Union, ces « valeurs » ne seraient-elles pas en train de faire exploser la fragile construction bâtie depuis quelques années ?

Imposer des « valeurs » uniformes abstraitement définies, est-ce la bonne voie pour construire l’Europe ? Si un accord général peut être trouvé sur quelques principes essentiels (suffrage universel, élections libres, égalité des citoyens, libertés individuelles, ..), ne faut-il pas simultanément renforcer le principe de subsidiarité (d’ailleurs inscrit dans les traités) et écarter de la compétence européenne (celle des élus, des technocrates et des juges) tous les sujets qui devraient relever exclusivement de la décision démocratique de chaque pays membre ?

En signant leur adhésion à l’Europe, les pays ne sont jamais convenus d’adopter les mêmes modes de vie. D’ailleurs, la construction européenne n’exige pas l’uniformisation des mœurs : les États-Unis démontrent, depuis plus de deux siècles, qu’une fédération peut vivre et se développer en respectant la spécificité des territoires qui la composent. La peine de mort est encore prononcée dans trente États américains et a été abolie dans vingt autres. Le recours aux mères porteuses est interdit dans l’État de New-York mais autorisé dans les États de Californie et de Virginie.

N’y a-t-il pas là matière à réflexion lorsqu’on compare la solidité séculaire de la démocratie américaine et la fragilité de la construction européenne ?

Devant la crise actuelle, tous affirment la nécessité de « refonder l’Europe ». A coup sûr, un nouveau départ est nécessaire, mais cette refondation de l’Europe doit prendre en compte deux exigences simples et prioritaires de ses citoyens : l’Europe doit protéger ses citoyens et ses entreprises ; elle doit restaurer dans son acception la plus large le principe de subsidiarité.

[1] Le Figaro- 17 mai 2018